"C'est une mafia": des Marocains dénoncent un "marché noir" des rendez-vous de demande de visa

Un Marocain tient son passeport devant son ordinateur qui affiche un visa Schengen en septembre 2021 (photo d'illustration) - Fadel Senna/AFP
Un Marocain tient son passeport devant son ordinateur qui affiche un visa Schengen en septembre 2021 (photo d'illustration) - Fadel Senna/AFP

Au moment de préparer son voyage pour le mariage de sa sœur, Badr* savait qu'il serait contraint de faire appel aux services d'un intermédiaire illégal pour décrocher un visa pour la France et assister à la cérémonie, organisée l'été dernier. Cet ingénieur informatique de 30 ans, qui vit à Marrakech, l'a payé une quinzaine d'euros.

"C'est impossible de trouver un rendez-vous sur TLS Contact (le prestataire de services désigné pour gérer les demandes de visa du Maroc et de 13 autres pays, NDLR) ou alors il faut arrêter de travailler pour rester connecté toute la journée", témoigne-t-il pour BFMTV.com. "Et encore."

En plus du rendez-vous, l'intermédiaire de Badr lui a proposé "d'étudier" son dossier. Et lui a conseillé d'ajouter quelques justificatifs - une lettre de sa sœur qui réside en France, les copies de son passeport, de sa déclaration d'impôts et de ses fiches de paie. Le rendez-vous officiel a bien eu lieu, mais il n'a servi à rien.

La France a décidé, depuis septembre 2021, de diviser par deux le nombre de visas accordés aux ressortissants marocains. La demande du jeune homme a été refusée.

Un "marché noir" des rendez-vous?

Au-delà de ce changement de politique, il est très difficile de décrocher, via la plateforme TLS Contact, le simple rendez-vous permettant de déposer son dossier tant les créneaux libres sont rares.

Des intermédiaires y ont vu une opportunité: ils prennent d'assaut les rendez-vous disponibles pour ensuite les revendre illégalement, parfois jusqu'à plusieurs centaines d'euros. Youssef El Idrissi El Hassani, le président de l'Association franco-marocaine des droits humains (AFMDH), dénonce un "marché noir".

"Très peu, voire aucun rendez-vous n'est disponible pour déposer une demande de visa", déclare-t-il à BFMTV.com. "Ou alors quelques rendez-vous sont délivrés au compte-goutte au milieu de la nuit."

"Comment se fait-il que des intermédiaires parviennent à décrocher ces rendez-vous et pas les citoyens?", s'interroge-t-il. Il s'inquiète d'une rupture d'accès aux droits et a ainsi alerté le ministère de l'Intérieur français sur le sujet.

Dans un courrier adressé à l'AFMDH, Beauvau assure "lutte(r) avec détermination contre le phénomène des captations malveillantes de rendez-vous en ligne". Comment? Et pourquoi la prise de rendez-vous est-elle devenue si difficile? Le ministère n'a pas répondu aux sollicitations de BFMTV.com.

De son côté, Catherine Colonna, la ministre de l'Europe et des Affaires étrangères, a reconnu début octobre que les délais étaient "parfois trop longs" mais qu'ils étaient liés aux deux années de crise sanitaire. "J'ai décidé que des renforts seront envoyés dans les pays qui en ont le plus besoin, et je créerai rapidement un centre de soutien spécifique dédié à ces missions", a-t-elle déclaré devant le Sénat.

Une source au Quai d'Orsay assure également à BFMTV.com que "des mesures en matière de cybersécurité" ont été prises pour "éviter les dérives observées par certaines officines qui essaient de 'préempter' les rendez-vous sur le site TLS pour les revendre à un prix exorbitant". Sans préciser lesquelles.

Des intermédiaires connectés jour et nuit

Ces intermédiaires sévissent sur les réseaux sociaux, avec des annonces en ligne pour proposer des rendez-vous à la vente. D'autres sont installés à proximité des centres TLS - dans les cafés offrant leurs services - et certains ont même des bureaux. Comme ce responsable de taxiphone, avec lequel BFMTV.com a échangé.

Il explique que cinq personnes sont chargées de rechercher des rendez-vous, le jour comme la nuit. Il affirme qu'il est impossible pour eux de savoir à l'avance quand les rendez-vous seront ouverts, ces personnes sont donc "tout le temps" connectées.

"Parfois, un rendez-vous est libéré, parfois dix d'un coup. Parfois c'est le matin, d'autres fois le soir ou au milieu de la nuit. Ce sont eux qui décident."

Quant à ses tarifs, tout dépend du "travail" qui a été nécessaire, s'il lui a fallu un ou cinq jours pour décrocher le rendez-vous. Mais il assure n'être "pas cher" par rapport à la concurrence: en moyenne 50 à 100 dirhams (5 à 10 euros) si la tâche est facile, au maximum 400 dirhams (40 euros). "Je sais que d'autres demandent parfois jusqu'à 2500 dirhams (250 euros) pour un rendez-vous", assure-t-il.

"C'est une mafia"

C'est par l'un de ces intermédiaires ayant pignon sur rue que Samia*, une enseignante retraitée de 67 ans qui réside à Marrakech, a pu obtenir un rendez-vous. "Les tarifs sont affichés à l'entrée", explique-t-elle à BFMTV.com. "On n'a pas le choix: souvent la plateforme TLS est fermée, et quand on clique pour prendre rendez-vous, il n'y en a pas, même sur plusieurs mois."

Son mari avait quant à lui besoin d'un rendez-vous rapidement - il voulait se rendre en France pour des soins. Il a été abordé dans la rue à proximité d'un centre TLS: on lui a d'abord demandé 25 euros pour un rendez-vous dans les quinze jours. Puis le jour du rendez-vous, s'il voulait récupérer le document officiel, ce même intermédiaire lui a redemandé de l'argent.

"Il lui a dit de venir seul au rendez-vous et a exigé 10 euros de plus pour avoir le papier. C'est du racket. C'était un pauvre type, mais c'est vraiment une mafia."

"Qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça?"

D'autant que les ressortissants marocains doivent également s'acquitter de 33,5 euros de frais de service auprès de l'opérateur TLS. Certains payent donc deux fois pour le même service.

"Si on ne paie pas auprès de TLS, le rendez-vous que l'intermédiaire nous a vendu n'est pas validé", s'indigne encore Samia, dont le visa a finalement été refusé. "Qu'est-ce qu'on a fait pour mériter ça?"

Certains payent encore plus, comme Amal* qui n'a pas hésité à débourser 300 euros un intermédiaire pour obtenir un rendez-vous et déposer sa demande de visa retour. Car cette jeune femme est titulaire d'un titre de séjour français - elle avait d'ailleurs signé un contrat d'intégration républicaine et était convoquée à une formation - mais a perdu le précieux document.

Le rendez-vous, cher payé, n'y a rien changé. Faute de visa, elle a manqué la formation et reste bloquée au Maroc quand son mari, résident français, se trouve de l'autre côté de la Méditerranée.

* Les prénoms ont été modifiés, à la demande des intéressés.

Article original publié sur BFMTV.com