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Des centaines d'affaires remises en cause? Une médecin accusée de "manipulations" de preuves ADN

Des innocents ont-ils été condamnés à tort dans le Colorado? Plus de 3.000 échantillons ADN vont devoir être rééxaminés dans cet État des l'ouest des États-Unis, après des soupçons de falsifications de résultats ADN au sein du Colorado Bureau of Investigation (CBI). La mise en cause n'est autre que la scientifique vedette de cette unité, une certaine Yvonne "Missy" Woods, selon une enquête interne, révélée par plusieurs médias locaux et nationaux.

Retour à l'automne 2023. Depuis 29 ans, Yvonne "Missy" Woods travaille pour le Colorado Bureau of Investigation (CBI). Cette médecin légiste y réalise des analyses ADN dans le cadre d'enquêtes criminelles. Dans le service, Yvonne est la doyenne, mais aussi une petite star. Car, dans sa carrière, elle compte de nombreuses affaires très médiatisées, dans lequel l'ADN a joué un rôle important.

Mais le 6 novembre, contre toute attente, elle démissionne. En réalité, elle a été mise en congé forcé un mois plus tôt, le 3 octobre 2023, selon le quotidien local The Gazette. Depuis plusieurs semaines, le CBI a repéré des anomalies dans les analyses ADN réalisées par la spécialiste.

Un "comportement intentionnel"

Une enquête est ouverte, mais, pour éviter un conflit d'intérêt, elle est menée en collaboration avec le Kansas Bureau of Investigation (KBI) - les services de l'État voisin. Ces derniers examinent les dossiers traités par la scientifique entre 2008 et 2023. Et les résultats ne tardent pas à tomber: des "manipulations de données" ont été constatées dans 652 cas traités par Yvonne "Missy" Woods.

Selon les enquêteurs, la médecin s'est écartée des protocoles standards et a falsifié des résultats ADN, notamment en omettant certains faits importants dans des dossiers. Dans d'autres cas, elle a mené plusieurs tests sur un même échantillon, mais n'a transmis qu'un seul résultat.

"Une enquête interne approfondie lancée en septembre 2023 a révélé qu'Yvonne 'Missy' Woods avait manipulé des données dans le processus de test ADN, publiant des résultats de test incomplets dans certains cas", explique le CBI dans son communiqué.

"Ces manipulations semblent avoir été le résultat d'un comportement intentionnel de la part de Woods", écrit l'instance dans son communiqué.

Néanmoins, le Colorado Bureau of Investigation "n'a pas constaté que Woods avait falsifié des correspondances ADN ou fabriqué d'une autre manière des profils ADN", mais "qu'elle s'était plutôt écartée des protocoles de test standards et avait rogné sur les raccourcis, remettant en question la fiabilité des tests qu'elle avait effectués", est-il précisé dans le communiqué.

Plus de sept millions d'euros débloqués

"Cette découverte remet tous ses travaux en question", a ajouté le CBI dans son communiqué, indiquant que les dossiers traités par Yvonne "Missy" Woods entre 1994 et 2008 allaient également être réexaminés.

Selon plusieurs médias américains, plus de 3.000 échantillons ADN vont être à nouveau testés, cette fois-ci par un laboratoire indépendant. Un travail colossal pour lequel l'État du Colorado a débloqué plus de sept millions de dollars, afin de couvrir le coût de ces analyses et d'éventuels nouveaux procès.

"L'une des questions les plus urgentes est de savoir si une personne a été condamnée à tort à la suite d'une mauvaise conduite", a réagi le bureau du défenseur public du Colorado.

Car cette éminente spécialiste est intervenue dans de nombreux procès, où l'ADN a joué un rôle clef. Récemment, elle a témoigné au procès d'Alex Christopher Ewing, condamné à la prison à perpétuité en 2022. Cet homme a été accusé du meurtre brutal au marteau d'un couple et de leur fille dans leur maison en janvier 1984. Son ADN avait été retrouvé à l'intérieur du domicile de la famille.

Erreurs, manipulations, fausses interprétations...

"De la conception même de la preuve ADN jusqu'à l'analyse qu'on peut en faire, à tous les stades, il peut y avoir des erreurs, des problèmes, des manipulations et des fausses interprétations", analyse Me Patrice Reviron, avocat pénaliste au barreau d'Aix-en-Provence, dans le podcast inédit de BFMTV Affaire suivante.

"On a des affaires similaires, y compris en France - plutôt des erreurs que des manipulations", assure ce spécialiste, passionné par la question de l'ADN et auteur d'un récent article sur le sujet.

"On a dans certains laboratoires en France des exemples concrets d'erreurs d'échantillons", développe-t-il. "On a pris un échantillon d'une scène de crime, on s'est trompé d'analyse et on l'a intégré dans une autre scène de crime. (...) Et après, il peut y avoir des contaminations au sein d'un même laboratoire."

Outre-Atlantique, Yvonne "Missy" Woods n'est visiblement pas un cas isolé. Une autre analyste du laboratoire médico-légal régional du nord du Colorado "aurait également pu manipuler les données des tests ADN", explique le CBI dans son communiqué.

Article original publié sur BFMTV.com