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Boxe: Mourad Aliev, le poids lourd français qui grandit dans l'ombre après l'énorme colère des JO

Il adorerait le retrouver chez les professionnel. "Ce n’est pas pareil, et il le sait. Vous pouvez revisionner le combat et vous verrez qui domine et qui est dans quel état. Ce serait intéressant qu'on fasse cette revanche." Mourad Aliev n'en veut pas à Frazer Clarke. Mais celui qui dispute son dixième combat pro ce samedi à Cologne (Allemagne) face au Tanzanien Awadh Tamim n'a pas oublié. L'image avait fait le tour des médias en France. Jeux Olympiques de Tokyo, en 2021. Tournoi des super-lourds. En quart de finale, qui garantit la médaille au bout en cas de victoire, le membre de l'équipe de France est éliminé par le Britannique sur disqualification pour "chocs de tête" (il tient à utiliser les guillemets).

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Dégouté par une décision qu'il estime injuste, et à raison, "le loup blanc" ne décolère pas et reste 45 minutes dans le ring pour protester. Il faudra l'intervention des autorités japonaises pour l'en déloger. "Je voyais noir, se souvient-t-il dans une interview accordée à RMC Sport. Je me disais : ‘‘Il n’y a plus de boxe, c’est fini les JO. Tant qu’ils ne me ramènent pas ma médaille, je ne bouge pas d’ici.’’ J’ai eu beaucoup de soutien de mes entraîneurs, du staff fédéral, et même du public. Mais l'armée est venue et ils m’ont dit de descendre. Je voyais plein de Japonais en tenue kaki, il y avait aussi la police, j’ai vu que ça partait loin, au-delà du sport, et qu’il fallait m’arrêter là." Les superviseurs reconnaîtront une erreur mais sans revenir sur la décision. Regrets éternels. Mais pas question de ruminer non plus.

"On allait ramener une médaille, j’allais faire la fierté de mes parents et de la France, c’est un truc de fou… Mais je me suis dit que c’était mon destin, que je devais l’accepter. Le but d’un homme est de se relever, de continuer son chemin Je l’ai digéré avec ma famille, je me suis retrouvé avec moi-même, et en deux semaines j’avais une autre motivation. Ce n’était pas dans mes plans, c’est arrivé, maintenant j’en fais une force. Ça m’a encore plus motivé à faire de la boxe et à réussir. "Aucune envie de revanche à Paris en 2024. Direction le monde professionnel, terre convoitée depuis longtemps. "Quand j'avais 18 ans, on me proposait déjà des contrats mais je refusais pour ma famille, raconte le natif de Russie arrivé dans le nord de la France à 6 ans avec ses parents réfugiés politiques. Je n'avais pas les papiers français, j’ai été naturalisé à 23 ans et j’ai fait les JO à 25 ans. Je me disais que si j’étais médaillé olympique, je pourrais faire des démarches pour mes parents, pour les faire naturaliser. Mais j’ai toujours voulu être professionnel. C’est le monde pro qui me fait bouillir et qui me donne envie de me battre. Il y a du show, c’est différent, ça boxe."

Dans un style qui convient mieux au géant (2,02 mètres) gaucher. "La boxe olympique, en trois rounds, c’est comme un sprint. Tu dois direct aller au charbon et tout donner, ça ne me plaisait pas trop. Chez les pros, psychologiquement, sur la condition physique, le combat débute vraiment à partir du quatrième round. Tu peux prendre ton temps et construire ton jeu. Je me sens très bien dans cette boxe, dans ce rythme, où je prends énormément de plaisir." Il y a de l'adaptation à faire. Mais le garçon frappe fort, qualité importante dans sa catégorie chez les pros, et apprend vite. "En lourd, c’est n’importe quoi. Même un mec nul en face, il te met un coup, tu vas avoir mal à la tête et tu peux tomber. Un coup peut tout changer. Les gants sont tout petits, on a les bandages durs. Au début, j’avais toujours ces tics d’amateur. En pro, il il vaut mieux mettre un gros coup qui fait mal que cinq qui ne font pas mal. Entre mes débuts pros et aujourd’hui, j’ai beaucoup évolué."

A l'inverse de celui à qui il a succédé pour représenter la France aux JO chez les super-lourds, le champion olympique Tony Yoka, qui a su à raison faire fructifier son titre et sa popularité avec une "Conquête" ultra lucrative et tout de suite très médiatisée, Mourad Aliev va grandir chez les pros à l'ombre, loin de la France. Après avoir reçu "des propositions de beaucoup de pays, Angleterre, Etats-Unis, Russie, etc" dès l'époque de l'équipe de France chez les amateurs, l'aventure prend forme en Allemagne, où il boxe huit de ses neuf premiers combats pros, sous l'égide d'un duo de promoteurs venus de Turquie (cadre de son autre combat) et d'Azerbaïdjan. "Avec eux, pas besoin de parler anglais, c’est plus facile. On a eu un feeling. Les relations, c’est important pour travailler ensemble. Je l’ai bien senti, l'Allemagne n'est pas trop loin de chez moi et de ma famille."

Outre-Rhin, on a pu le voir vite passer de combats en quatre à six, huit puis dix rounds après être passé pro en novembre 2021, avec quelques KO (six) et deux ceintures prises (WBC Mediterranean et WBC International Silver) sur la route. Le public français l'a un peu oublié depuis les Jeux mais sa situation lui va bien. "J’ai une petite notoriété en Allemagne, parfois je vais manger quelque part et les gens me reconnaissent, mais je reste un intrus. Je trouve ça bien d’être à l’ombre, j’ai toujours préféré ça. A quoi cela sert d’être exposé si tu ne réponds pas aux attentes de ton exposition? Ça te met une pression, du stress, et je suis quelqu’un qui aime être tranquille." On pense encore forcément à la comparaison avec Tony Yoka. Qui offre un rappel essentiel.

"Ce qu'il a vécu en termes d'attention sur lui ne m’aurait pas plu mais tout le monde aurait accepté ce qu'on lui a proposé. La boxe, ce n’est pas juste prendre des coups et gagner des combats. Il faut vivre de ça, manger, taper des gens pour faire de l’argent comme dirait Francis Ngannou. Tout le monde a un chemin différent, avec chacun sa destination. Un combat contre lui un jour? Tony est mon ami, on se parle. Depuis longtemps, je suis derrière. On m’a toujours vu comme son successeur. C’est bien, c’est une belle image, mais chacun fait son histoire. Ça ne m’intéresse pas, et je pense que ça ne l'intéresse pas. Mais s'il y a un enjeu, pourquoi pas. S’il y a de grosses sommes, six chiffres ou plus, ça peut nous intéresser car c’est du business. Ce serait un truc incroyable."

Troisième du très mathématique classement du site de référence BoxRec, derrière Carlos Takam et Tony Yoka, mais devant les deux pour la WBC où il détient le titre International Silver, Aliev répond "oui" quand on lui demande s'il est le meilleur poids lourd français actuel. Il a des arguments pour. Encore jeune pour sa catégorie à 28 ans, le boxeur français avance sans se presser, avec du temps pour progresser. Mais sans le perdre non plus. Le "loup blanc" a faim pour 2024. "Mon objectif est de faire cinq-six combats en un an pour me positionner dans le top 20-30 mondial, puis commencer à taper les mecs du top 15 quand j’y serai. J’ai hâte d'être face aux grands noms Pour l'instant, c’est petit à petit. Chaque combat, c’est un adversaire de plus en plus fort, pour rester dans le rythme ou monter dans les classements. Les grands combats sont dans le futur."

Il a pu goûter au gratin avec Anthony Joshua, qu'il a aidé à préparer pour son combat (gagné par abandon) contre Otto Wallin fin décembre en Arabie saoudite. "Ils me proposaient déjà souvent de venir quand j’étais en équipe de France via son manager quand ils avaient besoin d’un grand gaucher solide et je n’avais pas l’occasion d’y aller car j’avais des préparations ou des compétitions. Là c'était une nouvelle occasion car j'avais le profil pour Wallin, encore un grand gaucher solide, même si je le suis plus." Une expérience qui a convaincu le clan Joshua. "Au début, c’était pour une semaine. Je n’aime pas me flatter mais ils étaient impressionnés et ils m’ont dit qu’ils me gardaient jusqu’à la fin. Je suis rentré en France pour voir le combat de Tony et ils avaient gardé mes affaires, ma valise, pour que je ne ne puisse pas m'enfuir."

"Il a eu plein de sparring-partners mais le plus chaud, le plus fort, c’était moi. C’était la guerre, et Joshua m’aimait bien. Il venait me parler: ''J’aime beaucoup ce que tu fais, tu boxes très bien''. Je n'ai pas trop parlé mais ma boxe a parlé pour moi. On est resté en contact et ils ont dit qu’on allait se revoir. C’est un peu prétentieux mais je lui ai appris des techniques de gaucher, que je ne peux pas dévoiler, et son nouveau coach Ben Davison m'a remercié." Le Britannique affrontera Ngannou le 8 mars en Arabie saoudite, le genre de grosse carte auquel il veut vite goûter. "Je n’ai pas fait tout ce travail pour ne pas y être. C’est comme si on demandait à un artiste s’il comptait faire Bercy un jour."

Mourad Aliev le fera avec comme toujours dans son coin son père, l'homme qui lui a transmis la passion de la boxe, l'homme qui l'entraînait dans sa chambre plus jeune ou... pendant le Covid. Le fils en sourit. "Quand on dit que les salles font les champions, ce n’est pas vrai. C’est le travail, le savoir. J’ai toujours eu les pires conditions et les pires matériaux pour m’entraîner, pourtant je gagnais toujours mes combats en boxe olympique. J’aime beaucoup notre relation avec mon père. Quand je m’entraîne avec lui, je ne sens pas que je m’entraîne, c’est plus comme un jeu, je m’amuse. Mais ne croyez pas que ce n'est pas très dur. Il a le regard du père et de l’entraîneur, c’est double. Mais on est des hommes et les choses dures rendent meilleur." Prêt pour ce jour où il recroisera Frazer Clarke dans un ring. "Les Anglais connaissent l'histoire, les Français aussi. Je ne sais pas où on organisera ça mais ce sera à guichets fermés." Sans médaille olympique au bout mais peut-être, qui sait, sur le chemin d'une ceinture mondiale.

Article original publié sur RMC Sport