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Bouillotte, tache, stress... Sans congé menstruel, comment ces élues gèrent leurs règles douloureuses

Après un vote défavorable très serré en commission, mercredi 27 mars, la loi sur le congé menstruel arrive dans l’hémicycle ce jeudi 4 avril, dans le cadre de la niche parlementaire des écologistes.

Inspiré du modèle espagnol, le texte prévoit une réserve de 13 jours d’arrêt par an pour les femmes souffrant de règles incapacitantes.

Ces arrêts seraient pris en charge par la Sécurité sociale, sans jour de carence. Pour en bénéficier, il faudra un certificat médical. Pour les femmes aux règles douloureuses qui ne les empêchent pas pour autant de travailler, le texte permet de favoriser le télétravail.

"Quand on s’est aperçu que lorsqu'on est malade, on ne peut pas travailler, on a inventé l’arrêt de travail. On n’a pas obligé les gens à serrer les dents. Ça devrait être pareil pour les règles très douloureuses", déduit la sénatrice du groupe écologiste Mélanie Vogel auprès de BFMTV.com.

Comme dans tous les milieux professionnels, les menstruations douloureuses voir incapacitantes existent au Sénat et à l’Assemblée. Face à l’absence de dispositif légal, parlementaires et collaboratrices s’organisent de manière informelle. Auprès de BFMTV.com, elles témoignent.

Les femmes, les règles et le Parlement

À 28 ans, la députée écologiste Marie-Charlotte Garin porte cette loi avec son collègue Sébastien Peytavie. Elle ne souffre ni d’endométriose ni de trouble dysphorique prémenstruel, deux exemples de maladies gynécologiques qui pourraient faire l’objet, selon le texte, d’une disposition médicale pour règles incapacitantes. En revanche, ses menstruations sont très douloureuses certains mois.

“Et avec les rythmes qu’on a, on est parfois plié en deux de douleur. Ça m’est déjà arrivé de venir avec ma bouillotte dans l’hémicycle”, raconte-t-elle.

Pendant plusieurs années, sa collègue Sandrine Rousseau a, elle, subi des règles pathologiques. "Je ne savais jamais quand est-ce qu’elles allaient arriver. Ça m’a mise dans des difficultés énormes. Quand vous êtes en représentation, c’est extrêmement compliqué", explique-t-elle.

La députée des Verts nous décrit alors des moments, notamment pendant la campagne des élections législatives de 2022, où elle a dû au dernier moment annuler ou repousser une réunion. L'élue parisienne témoigne aussi du "stress dans un meeting ou devant un micro de se demander 'est-ce que je vais avoir une tache de sang'?'".

Ces taches de sang sur leurs costumes de femmes politiques, la sénatrice Mélanie Vogel, qui “saigne énormément” quand elle a ses règles, les redoute, elle aussi.

“Je me suis retrouvée parfois à laver mon pantalon dans les toilettes devant tout le monde”, confie-t-elle, dans un rire un peu gêné.

L’élue du groupe écologiste souffre de règles hémorragiques qui provoquent en plus des douleurs très fortes et des crampes, des grosses chutes de tension, de l’anémie et une fatigue très importante.

Une mesure "pas compliquée à mettre en place"

À l’Assemblée, il y a bien un médecin et une infirmière, comme dans beaucoup d’entreprises, mais rien n’existe officiellement pour permettre aux femmes de gérer les complications liées à leurs règles.

“L’emploi de députée ne prend pas en compte la femme élue. Ni dans sa maternité, ni dans sa vie familiale, personnelle et encore moins dans ses menstruations", déplore Sébastien Peytavie, co-rapporteur de cette loi sur le congé menstruel.

"Comme les députées et les sénatrices ne sont pas des salariées, ça serait pourtant facile pour l’Assemblée de mettre en place des dispositions particulières”, estime sa collègue Marie-Charlotte Garin.

"On pourrait en effet se le permettre facilement", abonde Anne-Cécile Violland du groupe Horizons. L'élue issue de la majorité ne souffre pas de règles douloureuses dans l'exercice de son travail, mais soutient ses collègues. "Le fonctionnement de l’hémicycle est tel, que le présentiel n’est obligatoire que pour les commissions permanentes”, explique-t-elle.

“C’est sûr que si on est en plein PLFSS (Projet de loi de financement de la Sécurité sociale, NDLR), c’est moins évident. Mais la personne est à ce moment-là moins performante, donc en fait il vaut mieux qu’elle se repose”, considère l’élu de Dordogne, Sébastien Peytavie.

Quant aux dispositions qui existeraient au Palais du Luxembourg à propos des menstruations? "Euh...Vous êtes sûrs que vous connaissez le Sénat?”, se moque Mélanie Vogel avant d'ajouter: “Non, il n’y a rien de prévu. Le Sénat n’est vraiment pas un endroit qui a pensé la progression des droits et qui innove en matière de bien-être au travail”.

"L’Assemblée non plus n’est pas pionnière du tout”, déplore le co-rapporteur de la loi.

La crainte d'être perçue comme "ayant ses règles"

Quand elle travaillait au Parlement européen en tant que conseillère politique, entre 2018 et 2022, Mélanie Vogel avait fini par demander la mise en place d’un aménagement spécial au sein du groupe écologiste.

“Un jour, j’étais trop mal et je n’aurais jamais dû aller au travail. Et là je me suis dit ‘Mais c’est quoi ce monde en fait?’ Obligée d’être là, de travailler alors que je suis trop mal!”, se souvient-elle.

D’autres collaboratrices au sein des Verts du Parlement européen en auraient eu potentiellement besoin, sait la femme politique. “Mais à l’époque, même chez les Verts où on est censé être particulièrement progressiste, des femmes me disaient qu’elles n’oseraient pas utiliser ce congé menstruel si on le mettait en place”, raconte Mélanie Vogel. "Tout le monde saurait qu’on a nos règles”, lui confiaient alors avec crainte ses collègues.

“C’est le propre du politique de vouloir cacher sa moindre vulnérabilité. On est amené à se comporter comme des hommes et de cacher nos règles”, analyse la députée Marie-Charlotte Garin.

Organisation officieuse

À l’Assemblée et au Sénat, les groupes et les équipes s’organisent en interne de façon informelle depuis quelques années.

Sébastien Peytavie pratique avec ses collaboratrices et assistantes parlementaires, une autorisation spéciale d’absence. Les femmes de son équipe peuvent l’utiliser soit pour faire du télétravail soit pour faire une pause. À la différence d’un arrêt de travail qui demande de trouver et payer un rendez-vous de médecin, cette disposition évite les délais de carences pour les utilisatrices.

Dans son ancien travail, sa collaboratrice, Laura Jovignot a déjà été jusqu’à faire des malaises à cause de ses règles “occasionnellement douloureuses”. Aujourd'hui, avec ce congé menstruel, “le fait de savoir que je peux compter sur un climat de travail accueillant me fait beaucoup de bien", témoigne-t-elle auprès de BFMTV.com.

“Il n’y a pas de tabou sur les règles. Mon employeur a tout simplement intégré le corps des femmes dans l’espace de travail”, se réjouit la jeune femme.

La députée écologiste Sandrine Rousseau a également autorisé un arrangement informel du même type à ses équipes.

De même que le groupe socialiste au Sénat. “On a décidé de mettre en place une sorte d’arrêt menstruel", nous informe la sénatrice Hélène Conway Mouret qui a elle-même porté au Sénat en février 2024, une proposition de loi similaire à celle débattue à l'Assemblée.

"C’est une question d’empathie tout simplement”, explique l'élue qui avoue à BFMTV.com d'avoir une “chance extraordinaire” de ne pas avoir à souffrir chaque mois.

"Privilégiées" en tant qu’élues

Toutes les femmes interrogées s’accordent à dire que, malgré les difficultés, ce ne sont pas elles qui souffrent le plus de leurs règles au sein du Parlement.

“Il y a des centaines de personnes qui travaillent à l’Assemblée. Dans des bureaux, il y a des femmes assises toute la journée, d’autres debout tout le temps, comme les hôtesses accueil ou les femmes de ménage”, explique Laura Jovignot de l'équipe de Sébastien Peytavie.

“J’invite Yaël Braun-Pivet à instaurer un arrêt menstruel pour ces femmes-là au métier non télétravaillable!”, exhorte avec espoir la collaboratrice.

Avec ses règles hémorragiques chaque mois, Mélanie Vogel s’interroge sur le sort des femmes qu'elle croise tous les jours: “Parfois, je me dis que j'ai de la chance d'être sénatrice... Si j’étais caissière… Mais je pisserai le sang sur ma chaise en fait!’”.

"L'égalité des droits, maintenant!"

“Dans presque tous les milieux professionnels, les femmes sont considérées et doivent se comporter comme des êtres hors sol, déconnectés de leur physiologie”, déplore Sandrine Rousseau.

La patience de l'élue parisienne est déjà bien éprouvée: “Ça me saoule en fait, ça suffit maintenant. Il ne devrait même plus y avoir de sujet. Le corps des femmes doit exister dans le droit du travail!”, s’exclame-t-elle.

Depuis des années “tout ce que les hommes font, nous, on le fait, mais en saignant”, renchérit la défenseuse de la loi sur l’arrêt menstruel dans l'hémicycle, Marie-Charlotte Garin. “Il faut l’égalité des droits au travail maintenant”.

L’élue du Rhône cite l’exemple de la métropole de Lyon qui teste le congé menstruel depuis le 1er octobre 2023.

Sur près de 10.000 agents, une centaine a pris au moins une demi-journée dans le cadre d’un dispositif encore plus large que celui voulu par la loi écologiste. Les femmes ont droit à deux jours par mois avec possibilité de télétravailler ou non.

“Une centaine sur 10.000 agents... On est loin de l’abus!”, estime Marie-Charlotte Garin qui réclame ce 4 avril dans l'hémicycle "une égalité territoriale" pour accéder au congé menstruel "dans tout le pays”.

Article original publié sur BFMTV.com