Publicité

Attaque à Moscou: pourquoi le groupe État islamique a-t-il ciblé la Russie?

Une fusillade dans une salle de concert en Russie a fait au moins 115 morts vendredi 22 mars. Elle a été revendiquée par Daesh, Moscou assurant que plusieurs assaillants au moins viennent du Tadjikistan.

Une revendication venue de Daesh. L'attaque qui a fait au moins 115 morts vendredi 22 mars au soir dans une salle de concert de la banlieue de Moscou, en Russie, a été revendiquée dans la foulée par le groupe État islamique.

Le Kremlin a annoncé ce samedi l'arrestation de 11 personnes, dont 4 assaillants présumés, interpellés dans la région de Briansk, frontalière de l'Ukraine et du Bélarus, selon le Comité d'enquête russe.

Si les services de renseignements russes ont affirmé que les suspects avaient des "contacts appropriés du côté ukrainien" et comptaient fuir dans ce pays, Moscou n'a avancé aucune preuve dans ce sens. L'Ukraine a de son côté assuré n'avoir "rien à voir" avec cette attaque.

Des attentats de Daesh réguliers en Russie

La revendication de l'attentat par Daesh a pu, dans un premier temps, surprendre. "Nous ne pensions pas beaucoup à cette menace. Poutine a créé un monde imaginaire dans lequel les menaces sont les États-Unis, l'Occident et l'Ukraine", reconnaît sur BFMTV Nadezda Kutepova, réfugiée politique russe.

La Russie est par ailleurs actuellement occupée par un autre front. "Forcément, depuis 2 ans, les renseignements russes se sont focalisés sur la menace ukrainienne", souligne Patrick Sauce, éditorialiste politique international pour BFMTV.

Pourtant, cet attentat est loin d'être le premier mené par le groupe État islamique dans le pays. "Daesh a commis (en Russie) des attentats qui n'ont pas fait énormément de bruit (en Occident), mais depuis 2016, régulièrement, il y a eu des attaques à la bombe. Il y a eu des attentats déjoués aussi", rappelle notre éditorialiste.

"En guerre contre la Russie" de longue date

"Daesh est un mouvement salafiste sunnite qui est en guerre contre la Russie depuis longtemps", explique auprès de BFMTV Guillaume Ancel, ancien officier français, co-auteur de Goodbye Poutine, paru en 2023.

Le Tadjikistan, dont seraient originaires certains assaillants un pays, "est une ancienne République soviétique enclavée, assez loin (de la Russie), mais assez proche de l'Afghanistan", indique Patrick Sauce.

Il est par ailleurs le seul pays iranophone de la région, en plus de l'Iran, avec lequel il partage une frontière. Le Tadjikistan fait aussi partie d'une "mosaïque de peuples tous musulmans qui ont pour cible en commun l'État russe", selon Guillaume Ancel.

Ces pays ont des revendications locales et "à l'époque soviétique, l'État russe a réprimé toutes revendications ethniques ou linguistiques", venues de ces pays.

Un" contexte anti-russe" récupéré par Daesh

Ces revendications de type "ethno-séparatiste" et qui s'inscrivent dans un "contexte récurrent anti-russe et anti-Poutine" se sont ensuite "ralliées à la cause du jihad", indique Guillaume Ancel. Ce ralliement s'explique aussi du fait que "la Russie est intervenue avec une violence inouïe en Syrie pour chasser l'EI", rappelle l'expert.

Wassim Nasr, journaliste à France 24 et spécialiste du jihadisme, parle même d'une "dette de sang" entre la Russie et l'EI "qui remonte à plusieurs années, à la guerre en Syrie ou à la Tchétchénie", sur France Info ce samedi.

En récupérant ces acteurs locaux, au départ animés par des préoccupations de nature ethniques donc et non religieuses, cela "permet à l'EI d'avoir un rayonnement international plus puissant", estime David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l'Iris et consultant en relations internationales, à BFMTV.

"Daesh essaye de montrer qu'il peut agir dans des États dits autoritaires et qui donnent l'impression de tenir leur population, comme l'Iran", où une attaque de Daesh a d'ailleurs fait 84 morts en janvier dernier, analyse Patrick Sauce.

Désormais, "le passif entre Moscou et les jihadistes est important. Il l'est d'autant plus que pas mal de Caucasiens ont intégré Daesh ces dernières années et ont servi en Syrie notamment", indique le chercheur.

Encore de nombreuses interrogations

Concernant l'identité exacte des assaillants, elle reste encore incertaine. David Rigoulet-Roze avance de son côté une hypothèse. "Il y a ce qu'on appelle la vallée de Ferghana en Asie centrale, qui est considérée comme le terreau de jihadistes de longue date. Avec la guerre en Afghanistan, Daesh s'est implanté dans cette région, c'est ce qu'on appelle la filière du Khorassan", à laquelle les assaillants pourraient appartenir, dit-il.

Pour Patrick Sauce, ce groupe ne fonctionne "pas forcément" en prenant en compte "le calendrier des grandes crises" mondiales. L'attaque n'a donc pas forcément de lien avec les élections russes, mais peut correspondre plutôt à la volonté de "faire un coup d'éclat".

"Il y a encore beaucoup de questions qui restent sans réponse compte tenu du fait que la Russie est un pays en guerre avec une surveillance importante", souligne désormais David Rigoulet-Roze. Ce dernier estime notamment que l'attaque "soulève un certain nombre d'interrogations sur la performance des services" de renseignements russes.

L'attaque révèle en tout cas que "Poutine est beaucoup plus fragile qu'il ne le montre", estime de son côté Guillaume Ancel.

Article original publié sur BFMTV.com