"Arrêter le seigneur de l'Enfer": comment la Russie veut présenter l'offensive en Ukraine comme une "guerre sainte"

Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev avant une réunion avec des membres du gouvernement à Moscou en Russie, le 15 janvier 2020 - Dmitry ASTAKHOV / SPUTNIK / AFP
Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev avant une réunion avec des membres du gouvernement à Moscou en Russie, le 15 janvier 2020 - Dmitry ASTAKHOV / SPUTNIK / AFP

De l'"opération militaire spéciale" à la "guerre sainte"? Depuis plusieurs semaines, le pouvoir russe s'efforce de donner une dimension religieuse et sacrée à son offensive contre l'Ukraine, alors que Dimitri Medvedev, numéro deux du puissant Conseil de sécurité russe, affirme début novembre que l'"objectif sacré" de l'offensive est d'"arrêter le seigneur de l'Enfer". Cette rhétorique divise cependant au sein même de l'Église orthodoxe.

"Nous combattons ceux qui nous détestent, qui interdisent notre langue, nos valeurs et même notre foi", a déclaré Dimitri Medvedev.

Les ennemis de la Russie sont les "nazis" ukrainiens et "les chiens" de l'Occident, dénonce encore l'ancien chef de l'État, proche de Vladimir Poutine.

Une "guerre sainte" contre l'Occident

Signe de l'importance pour le Kremlin de la dimension spirituelle qu'il cherche à insuffler à son intervention militaire, Vladimir Poutine a affirmé, lors de ses voeux du Nouvel An, que la "justesse morale" était du côté de Moscou.

Cette revendication illustre la volonté des autorités d'aplanir les doutes d'une partie de la population désarçonnée par l'entrée des troupes russes dans un pays où la majorité des croyants sont, comme en Russie, des chrétiens orthodoxes.

Alors que Moscou essuyait plusieurs revers militaires, la rhétorique religieuse a pris de plus en plus d'ampleur à partir de l'automne, hauts responsables et médias étatiques présentant l'intervention en Ukraine comme une "guerre sainte" contre un Occident dépeint comme décadent.

Des prêtres envoyés sur le front

Au-delà des discours, l'imbrication du religieux et du militaire se manifeste aussi par l'envoi de dizaines de prêtres sur le front pour soutenir les soldats. Le prêtre militaire Sviatoslav Tchourkanov explique que ces missions ont pour objectif d'empêcher les soldats de "perdre leur âme (...), même si la situation les y pousse".

Un prêtre doit "enraciner dans l'âme des militaires qu'il ne faut pas torturer les prisonniers (...) Il ne faut pas piller, il ne faut pas faire de mal aux civils", poursuit-il.

Le religieux n'a aucun doute sur le bien-fondé de cet assaut contre l'Ukraine, qui consiste, selon lui, à défendre les "valeurs traditionnelles" dont le Kremlin et l'Église orthodoxe russe se présentent comme les protecteurs.

Le sacrifice des soldats destiné à "laver les péchés"

Signe de l'importance de ces religieux dans le conflit, Vladimir Poutine a décerné en novembre le titre de "Héros de la Fédération de Russie", plus haute distinction du pays, à un prêtre orthodoxe tué dans la zone de combats, Mikhaïl Vassiliev.

Le puissant chef de l'Église orthodoxe russe, le patriarche Kirill, a lui aussi exprimé son soutien à l'offensive militaire, affirmant qu'il fallait appuyer les "frères" prorusses de l'est de l'Ukraine qui ont "rejeté" les valeurs occidentales.

Lors d'un sermon fin septembre, il affirmait que les personnes tuées en remplissant leur "devoir militaire" accomplissaient un "sacrifice qui lave tous les péchés".

Une rhétorique qui divise au sein de l'Église

Mais cette implication de l'Église dans le conflit et la rhétorique de plus en plus religieuse qui l'entoure ne font pas l'unanimité en Russie.

"Cette rhétorique de 'guerre sainte' vient tout droit du Moyen Âge", estime ainsi Andreï Kordotchkine, prêtre de l'Église orthodoxe russe en poste à Madrid.

Si le patriarcat de Moscou affiche un soutien franc à l'intervention militaire, celle-ci a provoqué des remous au sein du monde orthodoxe, avec une âpre lutte entre les Églises orthodoxes russe et ukrainienne.

Une tribune contre la guerre signée par des religieux

Au sein même du clergé russe, il existe des divergences: dès le 1er mars, une tribune contre "la guerre fratricide" a été signée par 293 religieux orthodoxes.

"Ce n'est pas seulement la société (russe) qui est divisée, mais aussi l'Église et le clergé", estime le prêtre Andreï Kordotchkine.

Plusieurs signataires du texte ont été sanctionnés par le patriarcat en étant déplacés de leur paroisse, confie l'un d'eux, sous couvert d'anonymat. "Ces dernières années, les liens entre la haute hiérarchie orthodoxe et le pouvoir se sont renforcés. L'État a beaucoup aidé l'Église et cette aide a créé une grande dépendance", ajoute-t-il.

Article original publié sur BFMTV.com