"Alerte rouge", "Luca", Soul"... Disney essaye-t-il de tuer Pixar en sortant ses films sur Disney+?

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Y a-t-il quelque chose de pourri au royaume enchanté de Disney? Depuis l'annonce que la dernière production de Pixar Alerte Rouge ne sortirait pas au cinéma, mais directement sur Disney+, comme Soul et Luca, les commentateurs et les fans du studio se montrent particulièrement inquiets. Tous craignent que Disney ne soit en train de tuer un studio d'animation considéré comme l'un des meilleurs au monde.

Matt Zoller Seitz, un des plus célèbres critiques américains, a ainsi estimé sur Twitter: "Disney est réellement en train d'essayer de noyer Pixar. J'ignore comment on peut dire que Disney est un havre de diversité alors qu'ils envoient chaque Pixar en streaming, pile au moment où leurs équipes créatives sont de plus en plus multiculturelles."

Chez Pixar aussi, l'amertume est palpable. "C'est très décevant", a ainsi twitté Enrico Casarosa, le réalisateur de Luca. "Nous sommes tous extrêmement déçus", a témoigné un cadre sur le site Insider. "Nous pensions tous qu'Alerte Rouge marquerait notre retour sur grand écran. Tout le monde au studio était tellement excité à l'idée que ce soit avec ce film. C'est un coup dur." Un autre employé se dit, lui, "sous le choc".

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"Je ne suis pas choquée", confie à BFMTV une employée qui a souhaité conserver l'anonymat. "Mais nous imaginons ces films pour le grand écran et cela est décevant de voir que notre travail ne sera pas diffusé au cinéma." Ils craignent que leurs films perdent en aura, nous indique encore un ex-employé: "Chaque Pixar était iconique. Leur sortie était attendue avec impatience. Avec les années, les films ont perdu de leur superbe. Ils restent les meilleurs du marché, mais ils ne sont plus aussi légendaires."

Exploitation de Pixar

Les scores mitigés d'Encanto en salles depuis sa sortie en novembre et le carton de Luca en streaming ont pesé dans la balance, précise sur Forbes le spécialiste du box-office Scott Mendelsohn. D'autant que Disney souhaite avant tout continuer de rendre sa plateforme de streaming attractive. "Nous voulons continuer, étant donné l'importance de Disney+ sur le marché et pour nos actionnaires, à nourrir la machine", a assumé le PDG de Disney Bob Chapek en mai dernier.

Les employés de Pixar contactés par nos soins assurent que Disney ne cherche pas à dévaloriser le studio de 1001 Pattes, en réservant ses nouveautés au streaming. "C'est surtout un corollaire de leurs stratégies", nous dit l'un d'eux. "Je pense qu'ils se servent du pedigree de Pixar et de son succès pour recruter le plus d'abonnés possible", indique une autre employée. "Un film original de Pixar attirera toujours plus de monde que beaucoup de leurs propres créations."

Ce n'est pas la première fois que les talents de Pixar sont exploités pour redorer le blason de Disney. A la fin des années 2000, Disney, en plein déclin commercial et artistique, avait fait appel au grand manitou de Pixar John Lasseter pour superviser la production de Raiponce. "L'idée était de reproduire la magie de Pixar chez Disney", se souvient un cadre de l'époque. "Raiponce a permis de sauver la réputation de Disney, qui a sorti dans la foulée La Reine des neiges, un carton mondial. L'idée de propager la magie de Pixar était finalement une bonne idée, même si cela se fait à leurs dépens."

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Les relations entre les deux studios ont depuis bien évolué. "Quand j'y étais, Disney était une sorte de partenaire silencieux. En gros, ils se contentaient de payer l'électricité. Ils n'intervenaient pas dans notre travail", poursuit cet ex-salarié. "Quand je regarde ce que Pixar produit pour Disney+, je trouve qu'on dirait des téléfilms. J'ai vraiment l'impression que Disney est désormais aux commandes de Pixar."

Jouer avec les contraintes

Selon une employée actuellement en poste chez Pixar, Disney laisserait le studio encore libre "la plupart du temps" de choisir ses histoires: "Je pense en revanche qu'il y a eu plus de pressions de la part de Disney pour produire davantage de contenus pour Disney+." Après s'y être refusé pendant des années, Pixar multiplie en effet les suites pour garantir sa "sécurité financière", avait expliqué en janvier 2021 au Hollywood Reporter Pete Docter, le patron du studio. "C'est par moment difficile", avait-il concédé.

Depuis le lancement de Disney+, Pixar participe activement à l'effort de guerre et a produit des contenus spécifiquement pour le streaming, comme la série Bienvenue chez Doug, sur le chien de Là-haut.

"On nous a demandé cette année de revoir à la hausse nos propositions. Nous avons donc travaillé et nous produisons à présent autant pour le streaming que pour les salles de cinéma", avait précisé Pete Docter.

Produire des suites en animation permet aussi de réduire les coûts et les délais de production, précise un ancien employé. Une manière de niveler vers le bas un studio célébré pour son inventivité, et qui s'est manifestée dès lors que Disney a voulu produire plus de contenus de Pixar. Le point de bascule se situe en 2011-2012, après la sortie de Toy Story 3 (dont une version plus sombre avait été abandonnée lors du rachat par Disney). Le studio alterne depuis œuvres originales et suites.

https://www.youtube.com/embed/GqRjL07xG0s?rel=0"Le moyen le plus efficace de produire plus de films Pixar était de faire des suites", détaille un ancien employé. "Une partie du travail est déjà faite. Les personnages ont été créés, le style est déjà établi, les décors existent déjà. Il faut savoir que Pixar consacre en général un à deux ans au style, aux personnages et à l'histoire d'un film. En faisant une suite, vous gagnez deux ans sur le planning. Le problème, c'est que vous perdez en originalité. Les Toy Story étaient uniques. Maintenant, c'est une franchise. Les gens l'attendent avec moins d'impatience."

Surfer sur la nostalgie

Connu pour ses films audacieux Vice Versa et Soul, Pete Docter a plus d'un tour dans son sac. Il a écrit Buzz l'éclair, film dérivé de Toy Story aux allures de compromis entre les suites demandées par Disney et les œuvres originales attendues par les fans. Lightyear raconte ainsi l'histoire de l'astronaute ayant inspiré le jouet de Buzz l'éclair dans Toy Story. Un concept malin, mis en images par le vétéran de Pixar, Angus MacLane (Le Monde de Dory), qui laisse présager un véritable film de science-fiction.

Prévu pour le 22 juin prochain, Buzz l'éclair devrait bénéficier d'une sortie en salle. "Protégé" par son statut de suite, il représente un moindre risque que Soul, Luca et Alerte Rouge. Les critiques lui prédisent un immense succès, les suites rapportant traditionnellement plus que les œuvres originales. "Buzz l'éclair est davantage une priorité pour Disney qu'Alerte Rouge", nous confirme un ancien employé. "C'est une marque déjà existante et le merchandising de Buzz l'éclair a beaucoup plus de potentiel que celui d'Alerte Rouge, dont le héros n'est pas connu du public."

Disney souhaite également surfer sur la vogue actuelle des "legacyquels" et autres reboots nostalgiques, appuie cet ancien employé: "Bien que l'histoire et le style soient complètement inédits, Buzz l'éclair nous rappelle le premier Toy Story, lorsque le personnage était un ranger de l'espace et qu'il vivait des aventures incroyables. Il n'a rien à voir avec ce qu'il est devenu dans le quatrième volet. Sa personnalité a complètement changé au fil des années. Ce film est vraiment un retour à ses origines."

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Mais d'ici juin, Disney a le temps de changer d'avis et d'envoyer Buzz l'éclair en streaming. Car, selon Scott Mendelsohn, Disney n'aurait pas en ligne de mire Pixar, mais les salles de cinéma: "La priorité du studio, c'est Disney+, et non les cinémas. C'est pour cette raison que les créations originales de Pixar, pour le meilleur et pour le pire, sont la chasse gardée de Disney+." Sentiment partagé par Matt Zoller Seitz: "Je commence à me demander si Disney n'essaie pas de saper une sorte de garantie contractuelle qu'aurait Pixar, en éliminant les salles de cinéma pour privilégier leur produit."

"Pixar est trop important pour Disney"

Les employés que nous avons contactés sont partagés sur les effets de ces décisions sur l'avenir de Pixar. Un ex-cadre du studio nous confie ses craintes de voir "une baisse de qualité pour maximiser le rendement":

"Quand j'y travaillais, on demandait aux animateurs de faire tout en mieux. Si vous deviez modéliser en 3D une tasse de café dans l'arrière-plan, vous deviez lui ajouter des détails supplémentaires, comme une petite cassure sur l'anse. C'était la 'touche Pixar'. Avec l'exigence de faire plus de films pour le streaming, cette attention donnée aux détails va se perdre. Lorsque les vétérans vont prendre leur retraite, je crains que leurs successeurs ne soient plus aussi pointilleux."

Une employée actuelle se montre plus positive. "Je n'ai pas peur que les décisions prises durant la pandémie affectent le futur du studio. Disney est trop puissant pour échouer, et Pixar est trop important pour Disney." Et elle salue le départ de certains membres-fondateurs, qui a permis au studio "de s'ouvrir à de nouvelles voix et à de nouvelles idées". Sans ce renouvellement des générations, un film comme Alerte Rouge, réalisé par une femme d'origine chinoise, n'aurait sans doute jamais vu le jour à Pixar.

Article original publié sur BFMTV.com

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