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Vendanges : Les drames en Champagne rappellent que les saisonniers aussi sont au premier rang du changement climatique

(Image d’illustration)
Bloomberg / Bloomberg via Getty Images

SOCIAL - In vino veritas les conditions de travail. Les parquets de Reims et Châlons-en-Champagne ont ouvert des enquêtes après le décès de plusieurs vendangeurs ces dernières semaines, dans un contexte de fortes chaleurs. Pour cette cuvée 2023 des vendanges, le mercure a largement dépassé les 30 degrés, voire les 35 pas endroits.

À l’heure actuelle, les autorités n’ont pas établi de lien entre ces décès et les températures caniculaires qui ont frappé la région ces dernières semaines. « Il sera peut-être avéré que le soleil y est pour quelque chose », mais « avec 120 000 personnes qui affluent en quinze jours », « forcément il se passe des choses », a réagi auprès de l’AFP Maxime Toubart, président du syndicat général des vignerons de Champagne, évoquant « un à deux morts par arrêt cardiaque ou rupture d’anévrisme chaque année » lors des vendanges. Contacté par Le HuffPost, le SGV Champagne n’avait pas donné suite à nos questions ce vendredi.

Ces drames qui se sont succédé relancent néanmoins les questions autour des conditions de travail des saisonniers, alors que les vignerons sont confrontés chaque année à une dérégulation climatique toujours plus violente. « Aujourd’hui, l’aléa climatique -la grêle, la sécheresse, la pluie- est devenu la norme. Les vignerons ont cette tension, qu’à tout moment tout moment un élément peut faire valser onze mois de travail », explique au HuffPost Jean-Marie Fabre, vigneron dans le Fitou, et président des Vignerons indépendants de France.

Une pression climatique qui s’ajoute à celle, économique, que fait peser la crise inflationniste auprès d’un secteur déjà marqué par le Covid, et les taxes Trump.

La date des vendanges a avancé dans tous les vignobles (Institut national de la recherche agronomique)
La date des vendanges a avancé dans tous les vignobles (Institut national de la recherche agronomique)

Un secteur à la merci du réchauffement climatique

Si la grêle peut impacter violemment ceux qui travaillent dans les rangs, la température demeure au cœur des débats. Le Code du Travail français ne dispose pas d’un seuil de température au-delà duquel il serait interdit de travailler, comme en Belgique ou en Espagne par exemple. « La prise en compte des températures par un ajustement des conditions de travail doit être mise en œuvre », a insisté la préfecture de la Marne, auprès de l’AFP, soulignant qu’un « guide du vendangeur » a été distribué aux employeurs.

Et de fait, le secteur a fait des efforts pour mieux protéger ses saisonniers souligne Jean-Marie Fabre. Des horaires décalés, avec des pauses aux heures les plus chaudes de la journée, une partie de vendanges de nuit... Mais le raisin demeure un fruit fragile qui a ses exigences. Quand la grappe est encore sur la plante et qu’il fait très chaud, l’eau s’évapore plus facilement, faisant flétrir le raisin. La taille des baies diminue au risque de se traduire par une perte de rendement. D’où l’importance du timing dans la récolte.

« Aujourd’hui, la canicule est pointée du doigt, mais dans le sud j’ai le souvenir de vendanges où la chaleur était plus forte, et avec moins d’attention portée aux saisonniers. C’est un métier manuel qui expose à des risques inhérents, comme le BTP. On met des solutions en place, et c’est tant mieux, mais il faut à un moment que le raisin soit ramassé, et au bon moment », juge Jean-Marie Fabre, président des Vignerons indépendants de France.

Le cas Champagne

Est-il favorable à un seuil de température comme le demande par exemple la CGT du ministère du Travail ? Le vigneron invite à ne pas prendre de décision hâtive et à « prendre le temps de réfléchir ». En attendant, dit-il, la mécanisation permet de répondre à de nombreuses problématiques.

Mais ces solutions ne sont pas possibles partout. En Champagne, 6 milliards de chiffres d’affaires pour la filière bulle en 2022, l’appellation interdit l’usage de techniques mécaniques car il faut que le raisin soit récolté en grappe. Une région, où selon José Blanco, secrétaire générale de CGT Champagne Reims : « le réchauffement climatique, pousse certes à mettre la pression sur les vendangeurs. Mais il est plutôt l’arbre qui cache la forêt des conditions de travail », explique-t-il au HuffPost.

« Il faudrait que les bouteilles indiquent le pourcentage de misère humaine », glisse-t-il. Loin de l’image d’Épinal d’étudiants qui prendraient des petits boulots, le leader syndical ne décolère pas contre les prestataires de services. Des sociétés qui « poussent comme des champignons », qui font venir des travailleurs étrangers, d’Europe de l’Est, « payés à la tâche » et à qui ils « ne filent ni à boire, ni à manger ». Dans ce cas de figure, les vignerons ne sont que des commanditaires puisque les vendangeurs sont employés par ces sociétés.

« Il y a énormément d’argent en Champagne, mais on ne veut plus s’occuper d’équipes de locaux. Avec ces prestataires, on fait baisser le coût du travail, on augmente ses marges, et on peut se renvoyer la responsabilité des conditions de travail », dénonce-t-il.

En septembre dernier, des travailleurs originaires de Pologne ont cueilli en Champagne jusqu’à 1 600 kg de raisin par jour et par personne. Une « performance », mais juteuse pour qui et à quel prix alors que la moyenne est de 600 kg pour un bon cueilleur ?

Entre souplesse et responsabilité des employeurs

Difficile pour José Blanco d’entendre dès lors les arguments de Maxime Toubart qui évoque de son côté des gens « [qui] ne sont pas en condition physique pour faire un travail extérieur : des jeunes qui ne déjeunent pas le matin, qui ne se désaltèrent pas, qui sont sous médicament, qui travaillent torse nu ».

Interrogé par Le HuffPost, Théo Contis qui connaît bien les vignobles de Bourgogne, où il est élu Solidaire-21, renvoie, lui, les employeurs à leurs responsabilités : « L’employeur a la capacité d’imposer une pause, de forcer les gens à cesser le travail, surtout s’il a vu qu’il y avait des signes d’un affaiblissement ».

En Bourgogne, la question des prestataires de services se pose moins, mais le besoin de souplesse face aux changements climatiques demeure une question : « Il faudrait une capacité à agir localement qui sécuriserait tout le monde, on pourrait dire ’ici au-dessus de 40 degrés on ne bosse pas’. (...) Des vignerons font attention aux salariés, d’autres priorisent le vignoble. Le cadre législatif aujourd’hui est tellement flou qu’ils peuvent se le permettre. À l’opposé, ceux qui veulent bien faire notamment en termes de logement des saisonniers se retrouvent bloqués par un cadre législatif archaïque ».

Face au changement climatique, le président des vignerons indépendant assure porter auprès des ministères un plan d’action global. « Si l’État doit venir en permanence compenser les coups durs, ça va coûter des milliards. Moi je porte, la notion d’un vrai plan de prévention et de protection de nos cultures ». Avec des solutions pour les salariés exposés ?

Tous nos interlocuteurs s’accordent à dire que la question du changement climatique impacte l’ensemble des travailleurs agricoles. En déplacement fin août, le ministre du Travail Olivier Dussopt, avait qualifié de « fausse bonne idée » la possibilité pour les salariés d’exercer un droit de retrait au-dessus d’un seuil de températures.

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