USA: L'état d'urgence, seule issue de Trump pour ériger son mur

L'échec des concertations entre républicains et démocrates pour s'entendre avant vendredi sur le financement d'un mur à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique fait paradoxalement les affaires de Donald Trump qui va pouvoir s'engouffrer dans la seule brèche qui lui reste : une déclaration d'état d'urgence. /Photo prise le 8 février 2019/REUTERS/Yuri Gripas

PARIS (Reuters) - L'échec des concertations entre républicains et démocrates pour s'entendre avant vendredi sur le financement d'un mur à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique fait paradoxalement les affaires de Donald Trump qui va pouvoir s'engouffrer dans la seule brèche qui lui reste : une déclaration d'état d'urgence.

La perspective d'un nouveau blocage de l'administration fédérale ne semble plus être une option réaliste pour le président américain qui est sorti vaincu, le mois dernier, du bras de fer livré aux démocrates de la Chambre des représentants pendant 35 jours.

Non seulement ce "shutdown" a été le plus long de l'histoire politique américaine, mais il s'est soldé par un revers cuisant pour Donald Trump, lui valant les critiques de ses partisans les plus virulents comme la commentatrice politique Ann Coulter.

"Trump n'a pas le choix, il ne peut pas renoncer à son mur sinon il est anéanti politiquement", explique Corentin Sellin, historien spécialiste des Etats-Unis. "Mais, en même temps, provoquer un deuxième shutdown à trois semaines d'intervalle est irréaliste pour des raisons de popularité."

"Entre le mois de novembre et le mois de janvier, la cote de popularité de Trump a perdu en moyenne cinq points passant d'environ 43% à 38%. S'il provoque un nouveau blocage, il risque de dégringoler encore plus", estime l'enseignant.

En décidant juste avant Noël de s'engager dans une épreuve de force avec Nancy Pelosi, la nouvelle présidente démocrate de la Chambre des représentants, Donald Trump a cru qu'il pourrait contraindre ses adversaires politiques à voter les 5,7 milliards de dollars qu'il réclame pour entamer la construction d'une barrière en métal à la frontière mexicaine.

La résistance inattendue de Nancy Pelosi et le coût politique de cette stratégie l'ont contraint à céder et à accepter de rouvrir jusqu'au 15 février les administrations dont le financement avait été interrompu.

Donald Trump a justifié cette réouverture par la nécessité de laisser au Congrès le temps de s'entendre sur une mesure qu'il estime relever de la sécurité nationale : ériger un mur frontalier pour limiter l'immigration clandestine.

Cette période a surtout donné au président américain le temps de préparer l'opinion publique à une déclaration d'état d'urgence nationale par laquelle il peut court-circuiter le Congrès et allouer les fonds qu'il juge nécessaires à la construction de son mur.


PRENDRE UNE REVANCHE SUR PELOSI

Trump a consacré 17 minutes à cette question lors de son discours sur l'état de l'Union la semaine passée et a multiplié les messages alarmistes sur Twitter afin de préparer le terrain à une décision qui n'est pas sans danger.

"Cette option de l'état d'urgence lui correspond beaucoup plus dans le style et dans l'idéologie", note Corentin Sellin. "Il peut ainsi prendre sa revanche sur Pelosi et avoir le dernier mot, ce qui pour lui est essentiel. Il s'en sort en sauvant la face."

"Cela va aussi lui permettre de faire taire les détracteurs de son camp comme Ann Coulter et lui offrir la possibilité de réapparaître comme l'homme fort qu'il prétend être", ajoute l'enseignant.

L'état d'urgence pose malgré tout deux problèmes durables. Le premier est celui d'un possible recours en justice de la Chambre des représentants qui pourrait faire valoir que cette procédure exceptionnelle remet en cause ses prérogatives.

La question juridique n'est pas tranchée et plusieurs mois seront nécessaires avant qu'une réponse définitive y soit apportée.

Le deuxième est celui d'un précédent que les républicains ont parfaitement identifié et qui explique leur réticence à laisser Trump s'engager dans cette voie.

"Les républicains savent que c'est ouvrir la porte à une pratique qui pourrait être utilisée ensuite par les démocrates le jour où ils reviendront au pouvoir. On pourrait alors décréter l'état d'urgence sur n'importe quoi et ainsi court-circuiter le Congrès", fait remarquer Corentin Sellin.

Enfin, ce mode de gouvernement n'est pas sans risques pour Trump lui-même : il va devoir décider quels budgets déjà votés par le Congrès seront affectés à la construction de son mur.

Cela pourrait concerner des fonds non encore consommés par le génie militaire et destinés à la construction de digues et barrages dans les régions sinistrées par les ouragans, comme la Floride.

"Cela n'est pas simple car il va falloir vendre à l'opinion publique ce changement d'affectation des crédits. D'où le tableau apocalyptique qu'il dresse de la situation à la frontière mexicaine", insiste Corentin Sellin. "Mais en l'état actuel, il n'a pas vraiment d'autre choix."


(Pierre Sérisier pour le service français, édité par Tangi Salaün)