"La Tour Montparnasse infernale" a 20 ans: l'histoire secrète de la comédie culte d'Eric et Ramzy

Jérôme Lachasse
·15 min de lecture
Ramzy Bedia, Marina Foïs et Eric Judor dans
Ramzy Bedia, Marina Foïs et Eric Judor dans

Tous les films à succès sont des accidents heureux. L'histoire de La Tour Montparnasse infernale en est la preuve. Premier film d'Éric et Ramzy, cette comédie réalisée par Charles Nemes a marqué une génération avec son humour burlesque et absurde. Avant eux, personne, pas même Les Nuls dans La Cité de la Peur (1994), n'avait osé aller aussi loin dans ce type de comique.

"La comédie qu’on a développée n’était pas spécialement française. On ne la trouvait pas dans les films de Francis Veber, qui étaient ancrés dans une certaine forme de réalité", analyse Éric Judor, qui se revendique de l'humour potache et régressif des ZAZ (Y a-t-il un pilote dans l’avion?) et des frères Farrelly (Dumb and Dumber). "On voulait aussi faire quelque chose d’intemporel", complète Ramzy Bédia. "On voulait faire du burlesque, parce que les grimaces et les chutes traversent les époques. On s’est donné les moyens, parce qu’on ne voulait pas se taper la honte."

Mission accomplie: vingt ans après sa sortie, le 28 mars 2001, La Tour Montparnasse infernale reste leur chef d'œuvre, avec des répliques cultes comme "C'est de toute beauté" ou "Je tire une balle dans la tête à la main". "Ils ont réussi l’exploit de faire un succès avec de l’absurde, ce qui est rare en France", s'enthousiasme Marina Foïs, qui incarne la machiavélique Marie-Joëlle. "Peut-être que ce qui ajoute aussi au charme de La Tour, c’est qu’on n’avait pas tout à fait conscience de ce qu’on avait entre les mains."

"Je m'écroulais de rire à chaque fois que je les entendais"

La Tour Montparnasse infernale naît en 1998. Une année faste pour Éric et Ramzy, qui jouent alors à guichet fermé au Palais des glaces, et font rire des millions de Français sur Canal + avec la sitcom H et sur Fun Radio. Fasciné par leur "ton tout à fait neuf", Sébastien Fechner, fils du Charlot Jean-Guy Fechner et neveu du grand producteur Christian Fechner, veut produire leur première incursion au cinéma. "Je m'écroulais de rire à chaque fois que je les entendais", se souvient-il.

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La proposition tombe à pic pour le duo, qui rêve du 7e Art depuis ses débuts - et dont le premier sketch mettait déjà en scène des dresseurs d’animaux vedettes à Hollywood. Ils ont une idée, ou plutôt un titre, La Tour Montparnasse infernale, trouvé par leur comparse Xavier Mathieu, scénariste de H. Un autre auteur de la sitcom, Kader Aoun, suggère un concept, celui de faire une parodie de film d’action à la Die Hard - soit le terrain de jeu idéal pour le duo burlesque.

"Notre toute première idée était de suivre deux auteurs qui pitchaient un film d’action à un producteur. A chaque fois qu’ils racontaient leur histoire, on voyait des flashes de ce film", révèle Éric. L’idée séduit Christian Fechner, qui conseille au duo d’aller au bout du concept, et de se concentrer sur la parodie de Die Hard. Éric réutilisera le concept de la mise en abyme dans sa série Platane (2011).

Pour le réalisateur, le choix se porte sur Charles Nemes, alors metteur en scène de plusieurs épisodes de H. Bien que vingt ans le séparent d'Éric et Ramzy, il est l'interlocuteur rêvé pour le duo. "Il nous laissait notre liberté", indique Éric. "Il savait quand il fallait être ferme et quand il fallait nous laisser redevenir fous." "Ils m'ont choisi parce qu’ils aimaient ma manière de filmer", ajoute Nemes. "Avec moi, ils se sentaient à l’aise: mon goût pour ce qu’ils faisaient était tellement sincère qu’ils n’étaient jamais gênés de prendre le risque de se planter et d’avoir l’air con."

"Velux, pour nous, c’était comme un gros mot!"

Quand Charles Nemes arrive sur le projet, il découvre un scénario inachevé et très inhabituel: "Tout ce qui concernait leurs personnages était documenté, avec des références du genre, 'Éric parle comme dans le sketch 2 du spectacle.' Ce n’était pas tout à fait écrit comme un scénario." Nemes "met de l’ordre" à ce scénario "très décousu" et "muscle" les antagonistes.

Les scénaristes Lionel Dutemple (crédité collaborateur artistique au générique) et Xavier Matthieu aident Eric et Ramzy sur la structure et les situations, afin d’éviter les digressions. "On a beaucoup travaillé en rapport à Die Hard", explique Sébastien Fechner. "On a même réécrit la dernière version du scénario, parce qu’il nous manquait des éléments à mettre dans la bande-annonce. On avait déjà l’idée d’une bande-annonce hilarante qui est à peu de choses près la bande-annonce qu’on a fini par faire."

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Lors de l’écriture, les idées fusent, avec une prédilection pour les gags volontairement démodés, comme les peaux de banane sur lesquelles glissent les pilotes à la fin. Beaucoup de gags, comme une bataille d’éclairs au chocolat ou une course-poursuite à la Indiana Jones, trop surréalistes, sont abandonnés. "C’était notre manière d’écrire à ce moment-là", commente Éric. "On imaginait des gags, et ensuite on essayait de les rentrer au forceps dans un scénario, peu importe si c’était cohérent ou pas." Le gag de l’armure est vraiment symptomatique de cette forme d’écriture, tout comme la parodie de Speed, une idée du Lionel Dutemple qui conclut le récit.

"On a poussé le curseur très loin dans la bêtise, à un tel point que Christian a eu peur au début que les personnages soient trop bêtes", s'amuse Sébastien Fechner. Comme sur scène, le duo est censé jouer des personnages enfantins, au Q.I. plus bas que celui des héros de Dumb et Dumber. Leur dynamique reste inchangé, avec Ramzy en grand maigre qui croit être le plus malin et Éric en petit chauve naïf.

Contrairement à ce qu'on peut croire, les répliques du duo ne sont pas toutes improvisées. "Je tire une balle dans la tête à la main" est une blague d'Éric, une des premières qu’il ait écrite pour le projet. "Ce qui est très bon, c’est qu’on a l’impression que c’est improvisé", s'enthousiasme Serge Riaboukine, alias Machin, le chef des méchants. "C'était une époque où on tordait les phrases, où on s’amusait avec les mots et les expressions", précise Éric. "C’est comme la phrase qu’on fait dire à Marina, 'Y'a pas de quoi vermifuger un abribus'. Ça ne veut rien dire, mais ça sonne juste." "C’était des vannes d’enfants", ajoute Ramzy. "Velux, pour nous, c’était comme un gros mot!"

Une fois le scénario écrit, restait à trouver le financement. Un véritable défi pour cet "humour qui venait de nulle part", note Ramzy: "Quand on lit nos scénarios, ils sont très décevants et celui de La Tour n’était pas forcément très drôle à lire. Il fallait voir l’esprit!" En avril 2000, Sébastien Fechner invite les financiers à assister au spectacle du duo à l’Olympia. Une stratégie payante: "en deux, trois semaines", "sans que nos interlocuteurs aient une seule ligne", le projet est financé et un budget de 9.57 millions d’euros est levé. Le tournage est prévu dans la foulée, au cours de l'été, entre deux saisons de H.

L’intervention de Pef et la patte de Charles Nemes

Pour aborder sereinement ce nouveau chapitre de leur vie, Éric et Ramzy font appel à des proches (Omar et Fred, JoeyStarr, Marina Foïs et Pef) et à des anciens de H (Serge Riaboukine). "On était, sans s’en rendre compte, une petite famille", glisse Ramzy. "On était très en confiance. Pour nous, on était encore sur scène." Marina Foïs décroche à cette occasion son premier grand rôle, rendu inoubliable grâce à son jeu minimaliste: "Le rôle était écrit comme ça et c’était comme ça que ça se jouait. Il faudrait être débile face à Éric et Ramzy pour agiter les bras plus fort qu’eux."

Pef, qui apparaît brièvement à l'écran en concierge de la Tour, écope en coulisses d'un rôle de collaborateur artistique. Metteur en scène de leur spectacle, le gagman est chargé de poursuivre ce travail sur le plateau, et ce malgré la présence de Charles Nemes, qui "s’accommode" de ce processus, parfois "excluant", dont il décide "de tirer le meilleur": "Pef, c’était le poumon de notre duo", révèle Éric. "Il nous a accompagnés partout sur les premières scènes, où on jouait en tremblant. Il a affiné notre écriture, notre jeu scénique, notre sens du burlesque. C'était notre papa. Il fallait absolument qu’il soit dans notre premier film."

"Tous les matins, je partais au studio, une ancienne usine à Viry-Châtillon (Essonne), où j'étais seul avec Éric et Ramzy", confie Pef. "D’abord, on réécrivait un peu la scène, on inventait des gags, puis je les mettais en scène dans les décors. À midi, Charles Nemes venait, je lui montrais la scène et je partais à 14 heures répéter avec Les Robins des Bois à Canal+. En France, je pense que c’est la seule fois où c’est arrivé." Lors de ces séances, le trio imagine notamment le gag de la barre de fer où Éric pleure au lieu de hurler. Un plan d’ailleurs tourné par Éric, qui rêve déjà de mise en scène.

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Malgré ces sessions de travail avec Pef, La Tour Montparnasse Infernale est bel et bien un film de Charles Nemes. C'est lui qui choisit de faire appel à Jean-Claude Vannier pour la bande originale. Le compositeur de Histoire de Melody Nelson de Gainsbourg propose au réalisateur une musique de suspense au premier degré, avec un inoubliable appel de bombarde bretonne. "Montparnasse était le quartier des Bretons", rappelle Vannier. "En plus, j’adore cet instrument. C'est extrêmement dramatique."

On doit aussi à Nemes une mise en scène extrêmement précise, et une image très stylisée, pour reproduire les teintes du soleil couchant. Un choix étonnant pour une comédie grand public française, et pas tout à fait dans l’usage de Christian Fechner: "Pour lui, une comédie, ça devait être clair: quand c’est rigolo, c’est joyeux, et quand c’est joyeux, c’est a giorno", résume Charles Nemes. Ce bras de fer se ressent à l’écran. Certaines scènes, comme celle dans les conduits d’aération, sont ainsi "éclairées de manière plate", déplore le chef opérateur Etienne Fauduet.

"Je jouais complètement à côté de la plaque"

Habitués à la scène, Éric et Ramzy sont difficiles à canaliser sur le plateau. "Je pensais qu’ils seraient intimidés", confesse Charles Nemes. "Ils ont été épatés deux heures, puis c’était fini." "Il y avait une atmosphère de folie", acquiesce Arnaud Borel, ex-correspondant de guerre devenu photographe de plateau pour Nagisa Ōshima (Max mon amour) et Martin Scorsese (L’Âge de l’innocence). "Éric et Ramzy avaient besoin de s’exprimer en sautant en l’air et en balançant des vannes. Ils se nourrissaient de ces inventions. C’était aux autres de s’adapter à ça."

Le duo refuse souvent de s'en tenir au scénario et préfère s'appuyer sur les gags imaginés avec Pef. "Le scénario étant écrit depuis longtemps, ça les faisait moins marrer", confirme Charles Nemes. "On a souvent tourné ce qui sortait des sessions du matin, mais je leur proposais aussi de tourner ce qu’on avait prévu au début. On revenait souvent à ce qui était prévu, non pas parce que ce qu’ils avaient trouvé n’était pas drôle, mais parce que ça cassait la continuité de l’histoire, ou que c’était techniquement irréalisable."

Conscient de la capacité d'improvisation miraculeuse du duo, Charles Nemes fait installer deux caméras pour ne rien rater. Sur le plateau, les bons mots fusent, comme "Hmmm le caca c’est délicieux" ou "1, 2, 3 France Brésil!". "Il fallait croire aux dieux de la vanne. Ils allaient descendre à notre secours", s’amuse celui qui est aussi l'auteur du fameux, "c’est de toute beauté". "Comme on n’avait aucune formation d’acteur, on n’était pas capable de reproduire la même prise... Et ça nous ennuyait de jouer tout le temps la même chose", complète Éric. "Pour que notre œil continue de pétiller pendant la prise, il fallait qu’on se surprenne l’un l’autre."

On le ressent bien au début du film, où les deux personnages se livrent à un concours de vannes et de crachats, le temps d'une séquence de sept minutes de comédie pure, sans enjeu narratif, qui "pose d'entrée le film comme inhabituel", explique Ramzy: "C’était notre signature sur scène. Pendant les sketches des Mots, on étirait le moment jusqu’à ce que ça force le rire." Cette durée était aussi nécessaire pour s'acclimater à leurs personnages: "On était conscient que soit les gens étaient charmés par les personnages, soit ils quittaient la salle."

Sur le plateau, Ramzy est juste, tout de suite. Éric, lui, met "deux bonnes semaines" à s’adapter. Très sûr de sa prestation, il sèche la projection des rushes, les images tournées dans la journée. Un jour, la maquilleuse vient le voir et lui lance: "Ce serait bien que tu viennes. Tu es sûr que tu veux jouer comme ça tout le reste du tournage?" "J’y suis allé et ce que j’ai vu de moi était horrible, atroce. Je jouais complètement à côté de la plaque, avec une voix très aiguë. J’ai eu tellement honte. On a dû postsynchroniser tout ce que j’avais tourné pour redescendre un peu la puissance de la voix."

"Vingt ans après, j’ai encore certaines critiques en tête"

La sortie de La Tour Montparnasse infernale, prévue le 28 mars 2001, n'est pas un long fleuve tranquille. Arguant que la comédie d’Éric et Ramzy ridiculise l’immeuble parisien et remet en cause sa sécurité, ses copropriétaires tentent de bloquer le film. Autre problème: les projections de presse sont désertées par les journalistes et les exploitants. Pour pallier ce problème, Éric et Ramzy débarquent le 24 février lors des César avec des costumes à l’effigie du film, suscitant aussitôt l’embarras et la colère de la salle: "Des gens nous avaient dit que c’était scandaleux, qu’on ne venait pas aux César pour faire la promotion de son film", se souvient Ramzy.

Le souvenir du jour de la sortie restera toujours gravé en Ramzy: "Cinq minutes avant que le film sorte, j'ai avoué à Éric des choses sur ma vie perso que je ne lui avais encore jamais dites en six ans de duo." Le succès est au rendez-vous, mais avec 2.083.034 entrées, La Tour Montparnasse infernale n’est que le 27e plus gros succès du box-office français cette année-là, derrière Amélie Poulain (8,6 millions de spectateurs), La Vérité Si Je Mens 2 (7,8 millions) ou encore Le Pacte des loups (5,1 millions). Un résultat en demi-teinte, reconnaît Éric: "Les chiffres du premier jour indiquaient mathématiquement qu’on partait sur 4 millions d’entrées, mais le bouche-à-oreille a été tellement désastreux qu’on s’est retrouvé avec la moitié moins."

Les fans du spectacle y trouvent leur compte, mais pas ceux de H, moins habitués à leurs personnages de scène. Contre toute attente, le film draine un nouveau public, principalement collégien, qui en connaît rapidement chaque réplique. "On m’appelle beaucoup Marie-Joëlle dans la rue. Je suis vieille maintenant et c’est mon lien avec les jeunes générations. Les ados me connaissent par La Tour Montparnasse infernale", assure Marina Foïs. John Woo compte aussi parmi les fans du film.

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Côté presse, l’accueil est brutal. "On a été très surpris. On s’est dit qu’ils n’avaient pas vu ce qu’on voulait faire, ou que nous nous étions plantés", raconte Éric. "On a eu une grosse remise en question à la lecture des critiques, qui étaient quasi personnelles. Comme si ce qu’on avait fait était honteux. En quoi est-ce que jouer les débiles raconte qu’on est débile? Le succès public ne nous lave pas de ces blessures-là." "Vingt ans après, j’ai encore certaines critiques en tête", ajoute Ramzy. "Je me souviens de certaines qui étaient très, très blessantes et les mêmes journaux, six mois après, disaient du bien du film à la sortie DVD."

Malgré la réussite du film, Éric et Ramzy choisissent de ne pas rempiler avec Charles Nemes. Le duo veut voler de ses propres ailes et planche sur des idées ambitieuses qui n'aboutiront pas, comme la comédie préhistorique burlesque Hhmmpfff!!!, ou Moyen Man, un film de super-héros imaginé avec Michel Hazanavicius. Ils restent malgré tout en contact, avec l’idée de se retrouver un jour pour la suite de La Tour. Entre-temps, Éric est devenu réalisateur et a signé La Tour 2 Contrôle infernale. Sorti en 2016, le résultat convainc cette fois-ci la presse, mais pas le public. Si son échec cuisant reste pour Éric une source d’incompréhension, il y a fort à parier que La Tour 2, avec sa réalisation inventive, ses répliques mordantes et ses personnages déjantés, comme le Colonel Janouniou (Philippe Katerine), deviendra à son tour un classique de la comédie française.

Article original publié sur BFMTV.com