Thaïs Lona, Tessae, Younès: la galère des jeunes artistes, privés de scène pour lancer leur carrière

Benjamin Pierret
·8 min de lecture
Thaïs Lona, Younès et Tessae - Captures d'écran YouTube
Thaïs Lona, Younès et Tessae - Captures d'écran YouTube

À la mi-mars 2020, alors que le confinement n'est encore qu'une rumeur, le rappeur Younès organise une soirée pour célébrer la sortie de sa première mixtape, Même les feuilles (Wagram). "On était une quarantaine de personnes, on s’est fait notre Planète Rap à nous, c’était mortel", se souvient-il. "Je disais 'le Covid c’est surcoté, c’est rien du tout'. Le lendemain, on apprenait qu'on allait être confinés." Concerts, apparitions promotionnelles: le calendrier bien rempli de l'artiste en devenir s'efface subitement.

"C'était le premier projet que je sortais avec une maison de disque derrière moi pour la distribution, le marketing, les rendez-vous avec les médias, une attachée de presse, tout pour faire une promo en bonne et due forme. Et je n’ai pas pu faire ça."

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La crise sanitaire a frappé de plein fouet le monde de la musique. En juin dernier, une étude commandée par l'association Tous pour la musique (TPLM) présageait une perte de chiffre d'affaires de 4,5 milliards d'euros sur l'année pour la filière, soit près de la moitié des revenus qu'elle aurait dû générer. Entre les salles de concert fermées, les sorties reportées et les rayons culturels des grandes surfaces condamnés, les artistes de tous les gabarits ont repensé leur agenda pour assurer un écho à leurs nouveaux projets, malgré une visibilité forcément réduite. Et si le public était au rendez-vous pour les sorties des derniers opus de pointures telles que Gims ou Calogéro, dévoilés avec seulement quelques semaines de décalage, d'autres musiciens ont accusé un coup bien plus brutal: les artistes peu connus du grand public, qui misaient justement sur 2020 pour démarrer leur ascension.

"Si on regarde les chiffres, on voit que ça descend"

"C'est très compliqué sur le mental", admet Tessae. La jeune rappeuse de 19 ans avait entamé l'année sous les meilleurs auspices, avec une scène aux côtés de Booba l'été précédent, un premier EP remarqué (Printemps, Wagram) et un buzz retentissant sur TikTok grâce au tube Bling. Mais la situation sanitaire l'a obligée à revoir ses projets; des quatre EP prévus en 2020, seuls deux sont sortis, avant une mixtape récapitulative, Saisons, dévoilée il y a quelques semaines:

"Je voyais l'essor de Bling retomber et ce qui aurait pu le relancer, la scène, n'était plus là. On a fini par sortir l'EP Eté. Le sujet du titre Salope a marqué, il y a eu un peu d'écho sur TikTok, mais moins qu'avec Bling. J'ai réalisé que cette passion, c'est quand même un taff, et si on regarde les chiffres, on voit que ça descend."

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Un premier album donne le 'la' sur une carrière

Pourquoi, à une époque où tout semble se jouer sur Twitter, Instagram et Spotify, la nouvelle génération de chanteurs s'est-elle retrouvée si désavantagée? Parce que malgré la plateforme que leur offre le Web, les musiciens restent dépendants de canaux plus traditionnels.

"On ne peut pas faire des choix de sortie à la légère dans cette situation", expose Eléonore Heuzé, directrice de l'agence de relations presse Frenchlights. "Dans les albums qui sont sortis récemment, on a très peu de disques d’artistes en développement. Un premier album donne le 'la' sur une carrière, et s’il n'a pas le succès espéré, il y a peu de chances qu’il y en ait un deuxième. Alors il y a surtout eu des sorties d'albums de talents déjà confirmés, que les médias connaissent." Parce qu'un artiste établi comme Vianney (qui a dévoilé l'album N'attendons pas en octobre) a déjà son public, mais aussi parce que les retombées médiatiques sont amoindries:

"Le risque avec les talents en développement, c’est qu’ils soient débordés par des projets d'artistes plus installés", poursuit la spécialiste. "Certains médias ont dû diminuer leurs pages culture: quand il n’y a plus qu’une page dédiée à la musique et que sur cette page, un artiste peu connu se retrouve à côté d’une star, c’est compliqué."

Le live, pilier indispensable

La scène, surtout, a cruellement manqué aux talents en herbe. "Le bouche-à-oreille est plus fort que tout, et c'est dans les salles qu'il se joue", poursuit Eléonore Heuzé. "Il y a plein de petites salles à Paris qui permettent d'ordinaire de faire découvrir de nouveaux talents. Un petit espace, ça ne ment pas: c'est une bonne évaluation du projet, de ce qui séduit ou pas. Un artiste qui va à la rencontre d’un label va présenter ses sons, mais ils voudront le voir en live. Comment on fait, quand il n'y en a pas?"

D'autant que contre toute attente, les plateformes de streaming qui auraient pu permettre aux artistes émergents d'accroître leur popularité ont elle aussi pâti des mesures de confinement. Alexis de Gemini, le directeur général de Deezer France, déclarait "une baisse de 10% la première semaine de confinement" en avril dernier à l'AFP. Une chute qu'il attribuait au "fait que les gens ne vont plus au travail, or on estime à une heure et demie en moyenne le temps de trajet domicile-travail".

"Il y a tellement d’artistes que ça ne suffit pas de sortir des morceaux sur les plateformes", souligne Thaïs Lona auprès de BFMTV.com. "Le live, c’est ce qui nous permet de tirer notre épingle du jeu, surtout pour les artistes émergents." L'interprète de Dancing Again, repérée par Ibrahim Maalouf et signée sur son label Mister Ibé, a elle aussi essuyé plusieurs reports de son premier album, désormais prévu pour l'automne prochain. Comme Tessae, elle évoque un coup au moral:

"Je devais enchaîner avec la tournée d’Ibrahim en première partie, faire des Zeniths, un Bercy, des festivals... d'autant qu'une tournée s'organise avec des tourneurs, et ils ne peuvent te signer qu'après t'avoir vue sur scène. Il y a des moments où c'est un peu déprimant."

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À cette angoisse s'ajoute le stress financier: "En France, quand on est intermittent on a des aides, mais la différence est énorme quand tu arrêtes de jouer. Ça aussi, c'est un truc auquel on doit penser." Un bilan qu'elle contrebalance: "Le pire, dans ces moments-là, c'est de n'écouter que sa souffrance à soi. Il faut savoir être empathique, bienveillant et accueillir ceux qui en ont le plus besoin. À côté de ce que d'autres vivent, je refuse de me plaindre."

De l'avantage d'être confinés

Si la désillusion est palpable, tous les artistes interviewés font part d'une belle résilience. Tous se sont raccrochés aux réseaux sociaux pour maintenir le lien avec le public. C'est le cas d'Hervé, nommé aux Victoires de la musique pour son premier album Hyper (Initial). Face à la Covid-19, le chanteur a fait contre mauvaise fortune bonne connexion internet: il a tourné le clip de Si bien du mal dans sa cuisine en encourageant son public à faire de même, maintenu son Olympia malgré la fermeture en retransmettant le concert sans public en direct sur le Web, et même sollicité ses fans pour qu'ils assurent les choeurs de son dernier single, Monde meilleur, via Instagram: "Je fais comme si de rien n’était, c'était la stratégie toute l'année" nous confie-t-il. "Il y a un truc de l’ordre de la résilience, de l’énergie du désespoir qui fait que je ne lâche rien."

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Tessae a "choisi de ne pas être trop dure avec (elle)-même": "J'ai mis du temps à comprendre que ce n'était pas ma faute, et que c’était difficile de se développer dans une année qui est difficile pour tout le monde". Après la déprime du premier confinement, Thaïs Lona a trouvé le moyen de positiver: "Je me suis demandé comment exploiter au mieux cette situation. J'en profite pour travailler ma guitare, continuer à composer, à écrire. Je me dis même que c'est super, ce temps disponible pour continuer à créer."

"J'ai la chance d'avoir un label hyper attentionné qui ne m'a pas lâchée, qui me donne tous les moyens pour embellir tout ce que je sors. J’estime que je suis déjà très chanceuse d’avoir ce rêve a portée de main. Il est au point mort pour l'instant, mais il vivra." Son prochain clip sort le 18 février, avant un EP prévu pour avril.

"Il y a plus grave, dans la vie"

Même sentiment pour Younès, qui a pris son mal en patience, "comme tout le monde": "Je me suis dit qu'il y a plus grave, dans la vie. Le confinement, je l'ai vécu comme une aubaine, à bien des égards. La promo et les concerts ont été annulés mais ça m'a permis de me retrouver dans mon art comme humainement, et de réfléchir à ce que je voulais faire." Contre vents et deuxième confinement, il a sorti son EP Bientôt à la mode en novembre dernier.

"S'il y avait de l’enthousiasme et de l’envie sur les projets avant le Covid, il y en a encore plus après", conclut Eléonore Heuzé. "On prend plus le temps de faire les choses, c'est mieux réfléchi. Quand un artiste dit qu'il préfère attendre, il fait preuve de beaucoup de maturité. Et de patience. Quelle patience..."

Article original publié sur BFMTV.com