Seuls ou quand même en famille: que feront les Américains pour Thanksgiving?

Céline Hussonnois-Alaya
·6 min de lecture
Une table pour le repas de Thanksgiving (photo d'illustration) - Dutchbaby - Flickr CC
Une table pour le repas de Thanksgiving (photo d'illustration) - Dutchbaby - Flickr CC

Ce jeudi, c'est Thanksgiving aux États-Unis, l'une des plus importantes fêtes de l'année. C'est même un jour ferié qui donne habituellement lieu à des parades festives dans les rues. Mais c'est surtout une fête familiale: nombre d'Américains traversent ainsi le pays - des records de fréquentation sont souvent battus dans les aéroports et sur les routes - pour se réunir avec leurs proches autour d'une traditionnelle dinde à la sauce aux canneberges et d'une tarte aux noix de pécan.

50 millions de voyageurs?

Mais cette année, crise sanitaire et pandémie de Covid-19 obligent, certains ont d'ores et déjà renoncé aux retrouvailles en famille et annoncé qu'ils passeraient Thanksgiving seuls. Comme le gouverneur - démocrate - de l'État de Washington qui a indiqué qu'il romprait avec la tradition et qu'il célèbrerait Thanksgiving uniquement avec son épouse, remerciant par ailleurs tous ceux qui feraient de même pour inverser la courbe des contaminations.

Le pays a en effet franchi la barre des 12 millions de cas, c'est pour cela que les autorités sanitaires ont invité les Américains à rester chez eux et à ne pas voyager pour Thanksgiving. Pourtant, des images diffusées sur les réseaux sociaux ont montré l'aéroport de Phoenix, dans l'Arizona, bondé le week-end dernier, au lendemain des recommandations sanitaires.

Plus de trois millions d'Américains ont voyagé entre vendredi et dimanche. Au total, près de 50 millions d'Américains pourraient voyager durant cette période malgré les recommandations officielles, selon The New York Times.

C'est le cas de cette étudiante contactée par BFMTV.com qui a pris l'avion pour retrouver sa famille. "Mais on garde les masques et on respecte les distances même à l'intérieur", précise-t-elle. La jeune femme assure que les étudiants sont quasi "forcés" de rentrer chez leurs parents durant les vacances à moins de s'acquitter de frais "exorbitants" pour rester sur le campus universitaire.

D'autres, pour qui il n'est pas question de prendre le moindre risque, ont déjà trouvé des alternatives: dessert par visioconférence; cuisine, échange et livraison de plats entre membres d'une même famille résidant à proximité ou encore drive-Thanksgiving avec des retrouvailles chacun dans sa voiture. Certains se sont même fachés avec leurs proches, refusant de voyager et de participer aux festivités par crainte des conséquences sanitaires.

"Rester seule, c'est la meilleure chose à faire"

Susanna Spies, comédienne, autrice et humoriste, a décliné les différentes invitations reçues et tiré une croix sur le Thanksgiving qu'elle passe habituellement avec des amis en Californie. "Rester seule, c'est un peu mélancolique et décevant, mais c'est la meilleure chose à faire", témoigne-t-elle pour BFMTV.com.

Une période d'autant plus difficile pour la comédienne qui a perdu en avril dernier son père - "ce n'était pas un grand fan de la dinde de Thanksgiving, ce qui nous faisait toujours glousser" - après sa mère il y a quelques années. Et a renoncé, le cœur lourd, à retrouver ses trois frères et soeurs ainsi que ses neveux.

"Bien sûr, c'est difficile de rester éloigné de ceux qu'on aime, mais rester éloigné pour les aimer plus longtemps, c'est ça le principal."

Une tarte à ses voisins âgés

Son menu est quasi prêt: dinde - "ça me fera sourire et penser à mon père" - sauce aux canneberges et pudding de maïs, le tout qu'elle n'a plus qu'à réchauffer. Elle passera tout de même derrière les fourneaux pour préparer une tarte qu'elle offrira à ses voisins âgés. "L'avantage, quand on est seul, c'est qu'on se passe facilement les pommes de terre", ironise-t-elle.

L'humour, une bouffée d'oxygène pour Susanna Spies qui a d'ailleurs développé un programme d'éducation par ce biais. "J'essaie de mettre en pratique ce que j'enseigne: 'Trouver le truc drôle' autant que possible" et se réconforte en ces temps de solitude en se "saoulant à la musique, aux séries, et le soir au vin", glisse-t-elle avec espièglerie.

"L'action de grâce, c'est le message de Thanksgiving. Si nous respectons tous les précautions sanitaires nécessaires, nous pourrons continuer à être reconnaissant des jours prochains au lieu de prolonger le confinement et pleurer les disparus."

"Je suis une personne à risque"

Pour Rusty Rollings, qui dirige un refuge pour chats en Floride, pas question de prendre le moindre risque. Si cette femme de 56 ans, mariée trois fois mais aujourd'hui célibataire, se dit "désolée" que de nombreux Américains aient dû annuler leurs déplacements, elle estime pour BFMTV.com que le sujet est trop grave pour être pris à la légère.

"Je suis une personne à risque du fait de mon surpoids et de mon hypertension. Mon médecin, qui est démocrate, s'est bien assuré que ses patients soient vaccinés contre la grippe et a mis l'accent sur l'importance du port du masque."

Cette Américaine, qui a travaillé dans des entrepôts pendant une trentaine d'années jusqu'à ses récents problèmes de santé - elle est désormais reconnue handicapée - ne rejoindra pas l'une de ses deux meilleures amies qui réside dans l'État voisin de Georgie. Quant à l'autre, elle explique l'avoir perdue à cause du Trumpisme. "Je ne la reconnais plus."

Elle estime même que les enjeux de santé publique seraient politiques. "Les démocrates travaillent dur pour endiguer la pandémie, portent le masque pour se protéger et protéger les autres alors que les républicains pensent que leurs droits sont supérieurs à tout, ne croient pas en la science, aux docteurs et estiment même que le virus n'est rien d'autre qu'un canular à visée politique."

Farce et pommes poêlées

Les récentes élections ont ainsi définitivement mis un terme à son amitié avec cette amie, supportrice de Donald Trump depuis 2015.

"On n'avait jamais parlé politique jusqu'à l'année dernière, quand elle est venue m'aider pour mon retour à la maison après une opération. Elle m'a reproché de ne pas avoir de mari et de ne pas gagner assez d'argent. Quand Joe Biden a remporté les 270 grands électeurs, elle m'a appelée en me disant: 'Alors, tu es contente? Tu vas pouvoir garder ton statut d'handicapée, tes médicaments remboursés et ton aide alimentaire! Tu n'auras pas besoin d'aller manifester avec les mouvements Black Lives Matter ou antifa'. J'ai répondu 'oui' et elle m'a raccroché au nez."

Si elle a conservé ses autres amis qui vivent à proximité de chez elle, à quelques kilomètres de la plage, ces derniers ne fêteront Thanksgiving qu'avec les seuls membres de leur foyer. "Ils ne recevront personne."

Pour marquer le coup, elle s'accordera tout de même un menu de fête: côtes de bœuf, farce, pommes poêlées, petits pains "et un autre accompagnement qui reste à décider". Et n'aura pour compagnie que sa vingtaine de chats. "Au moins, ils ne parlent pas de politique."

Article original publié sur BFMTV.com