"Santa & Cie": comment Alain Chabat a réenchanté le cinéma français

Jérôme Lachasse
·13 min de lecture

Véritable légende de la comédie française, Alain Chabat est aussi un grand constructeur de mondes imaginaires. En 2015, après avoir donné vie sur grand écran à l’Égypte ancienne (Mission Cléopâtre), à la préhistoire (RRRrrr!!!) et à la Palombie (Sur la piste du Marsupilami), l’acteur-réalisateur se lance avec Santa & Cie (disponible en DVD, Blu-ray et VOD) dans un nouveau défi, peut-être le plus important de sa carrière, car cette fois il décide de s’attaquer au mythe le plus important du monde contemporain: le Père Noël.

Malgré la difficulté de la tâche, Alain Chabat n’a paradoxalement jamais conçu de film aussi rapidement. "Du 25 décembre 2015 - date de la première ligne d’écriture - au 6 Décembre 2017 - la sortie en salles - il s’est passé moins de 2 ans", explique-t-il dans le dossier de presse. Dès le début, son ambition est claire: faire un vrai conte de Noël, situé dans un Paris féérique. "Le cynisme est pour moi la dernière des qualités", indique-t-il à Télé Loisirs. "Je suis archi premier degré. J'aime détourner les codes du conte de noël, mais je ne veux pas casser le jouet…"

L’idée lui est venue en Californie, pendant les fêtes de fin d’année. Son point de départ est une situation comique très simple, mais propice à de nombreux gags très efficaces: le Père Noël, rebaptisé Santa pour l’occasion, débarque dans le monde réel et en découvre les étranges coutumes. Chabat commence l’écriture pour s’amuser, puis se prend au jeu. Il y consacre plusieurs mois, le temps de trouver le bon ton.

Santa vert vs. Santa rouge

Très vite, il décide que son Père Noël sera vert, comme celui des origines, et imagine une histoire où il affronte le Père Noël rouge: "Santa atterrissait chez nous et il se rendait compte que la société de consommation avait créé ce Père Noël rouge, qui est pour lui un imposteur", se souvient le chef décorateur Jean-Philippe Moreaux. "L’idée a disparu au fil des versions. On se disait que ce combat n’était pas nécessairement le plus porteur pour une histoire qui veut faire rêver. C’était trop réaliste."

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Et puis, le planning assez serré de la production n’aura pas permis d’aller au bout des négociations avec Coca-Cola, l’inventeur du Père Noël rouge dans les années 1930, complète le chef costumier Olivier Bériot, qui travaille avec Chabat depuis RRRrrr!!! (2004):

"Au départ, Coca était tout à fait partant pour qu’on utilise le nom. La marque venait de sortir un Coca vert et la conclusion du film, c’était que c’était un deal entre Coca et Santa, qui lui avait intenté un procès. Pour éviter le procès, Coca avait proposé à Santa un Coca qui lui ressemble, un Coca vert. Quand j'entends parler de cette histoire, on est à huit mois du tournage. On ne fait pas des deals avec des entreprises de cette taille en huit mois..."

Chabat reprend alors l’écriture et trouve l’idée des 92.000 lutins malades, que Santa doit guérir pour sauver la magie de Noël. Débarqué à Paris, il se lie d’amitié avec une famille, qui l'aide dans sa quête. "La solution vient des enfants", note Jean-Philippe Moreaux. "C’est beaucoup plus poétique!" Et le résultat final est beaucoup plus tendre que tous les films réalisés ordinairement par Chabat. Lui qui ne lésine jamais sur les blagues osées s’est laissé cueillir par Tara Lugassy et Simon Aouizerate, les deux jeunes comédiens qui jouent les enfants du couple incarné par Pio Marmaï et Golshifteh Farahani.

Lutin des ténèbres

D’autres idées abandonnées au cours de la production montrent que Chabat a mis du temps à trouver le bon ton. Une chorégraphie des lutins sur Enjoy Yourself des Jackson 5 après la construction d’un jouet est ainsi supprimée pour des raisons de rythme: "Avec Louise [Chabat, qui incarne 45.999 lutins de la fabrique, NDLR], on a appris une vingtaine de chorégraphies. On a eu un mois de préparation. Mais les droits de la chanson étaient très, très chers", révèle Bruno Sanches, qui incarne les 45.999 autres lutins de la fabrique.

"Cette scène était assez impressionnante", raconte Jean-Philippe Moreaux. "La musique retentissait, il y avait une lumière noire et tous les éléments du décor ainsi que les costumes des lutins basculaient en fluo. C’était presque du dessin animé." Bruno Sanches se souvient aussi d’une scène où "Santa affrontait dans un cauchemar des lutins des ténèbres": "On a tourné tellement de choses dans ce monde du Père Noël qu’Alain aurait pu faire un film rien qu’avec ça, mais ça ne racontait pas la même histoire…"

Le dessinateur Maxime Rebière, qui a travaillé sur les costumes des personnages, se souvient d'une autre idée abandonnée. Lasse d'attendre son époux Santa, Wanda (Audrey Tautou) débarquait à Paris: "Elle devait aller dans une boîte de nuit et se mettre à danser de manière très saccadée, presque comme du breakdance."

Un monde de Noël original et moderne

Soutenu par le producteur Alain Goldman, Alain Chabat bénéficie d’un budget de 24 millions d’euros, une somme conséquente pour le cinéma français, mais nécessaire pour représenter l’univers du Père Noël sans perdre en féérie. Le défi pour Chabat est de s’approprier cet univers très populaire, et d’y injecter une dose d'originalité et de modernité. Défi relevé, notamment grâce à la palette de couleurs choisies, qui tourne le dos au traditionnel rouge et vert pour privilégier des tons bleus, roses et violets, comme dans les aurores boréales.

Décrit comme un homme "timide", "discret" et "bosseur", capable d’allier vision enfantine du monde et exigence professionnelle, Chabat fourmille d’idées. Il travaille sans cesse pour peaufiner les blagues et offrir un spectacle inédit au public: "Il a toujours cette espèce de peur de faire un truc qui ne va pas marcher", confie Olivier Bériot. Chabat observe longuement les rennes pour reproduire leur mode de communication. Il imagine aussi que les lettres des enfants pour Santa circulent dans des bulles qui forment un immense sapin.

Avant de créer ce monde, Chabat s’entoure d’une équipe de choc, "prête à décrocher la lune pour lui". Le bédéiste Tanino Liberatore réalise ainsi avec sa fille, par amitié pour Chabat, le dessin d'un parchemin du grimoire de Santa. Vétéran du cinéma, connu notamment pour son travail sur La Reine Margot et La Haine, Maxime Rebière imagine des costumes et des décors fabuleux pour le village de Santa, et réalise même les story-board de quelques scènes, dont l'arrivée du personnage sur le toit du Moulin Rouge à Paris. L’animateur et gagman Pierre-Alain Bloch, alias Piano, véritable homme de l’ombre des productions Chabat et auteur des animations du Burger Quiz (2001), a notamment eu l’idée des pop-corn se transformant en moutons.

Des effets spéciaux féeriques et époustouflants

Si la maison de Santa, proche de l’architecture russe, reste dans la tradition, son traîneau a subi un léger lifting: "C’est dans le détail qu’il se différencie du reste", explique Jean-Philippe Moreaux. "On voulait qu’il existe depuis longtemps et qu’il soit un peu modernisé, donc on a ajouté du relief, comme sur un vaisseau spatial, mais aussi des autocollants, comme les valises des voyageurs qui ont fait deux-trois fois le tour du monde."

Pour la fabrique de jouets, "Alain ne voulait pas qu’elle ressemble à une usine, avec des sections cloisonnées", note Bryan Jones, le superviseur d’effets spéciaux numériques. "Il voulait que ça soit joyeux et que les lutins s’amusent en travaillant!"

"Il fallait que le jeu soit au cœur de l’activité de la fabrique", renchérit Jean-Philippe Moreaux. "Ils le disent dans le film: si on ne prend pas de plaisir à fabriquer un jouet, ce n’est pas un jouet! Il fallait donc trouver des idées en termes de lumières, de couleurs et de matériaux sans pour autant faire fête foraine. Un des enjeux était de créer une comédie pour enfants, mais de nuit. Alain avait amené un livre sur les thématiques des couleurs. Il voulait travailler sur ce qu’une couleur communique comme sens et comme émotion."

Fait rare en France, Santa & Cie compte en tout 540 plans truqués, dont la création a été supervisée par Bryan Jones, puis partagée par quatre sociétés françaises: Mikros Image (les rennes, Paris, la maison de Santa), CGEV (la ville de Santa), Digital District (l’arbre de Noël) et Umedia (les jouets et les gags). En découvrant certaines images de Santa & Cie au Paris Images Digital Summit, la grand-messe des effets visuels, Joe Letteri, le patron de Weta Digital récompensé aux Oscars pour Le Seigneur des Anneaux, s’est exclamé: "Je ne savais pas que ce genre de choses se faisait ici."

Pour les 92.000 lutins, les visages de Bruno Sanches et de Louise Chabat ont été incrustés sur le corps d’une dizaine de figurants-danseurs, ensuite multipliés et réduits numériquement. Pour les rennes volants, Chabat avait "une vision bien précise", selon Bryan Jones: "Il ne voulait pas qu’ils donnent l’impression de pédaler dans les airs, mais de nager - et qu’il y ait de la résistance dans l’air."

"Alain a eu les larmes aux yeux en découvrant les rennes"

Les rennes de Santa ne sont pas des créatures numériques. Chabat a tenu à en avoir de vrais sur le plateau, avant de les transformer en post-production. Il a fait appel à la dresseuse Muriel Bec, avec qui il avait déjà travaillé sur Marsupilami. "Le renne n’est pas un animal particulièrement simple", précise-t-elle. "Il est très difficile à tenir en captivité et ne supporte pas la chaleur. Il n’est pas adapté à nos climats. Il est sensible et physiquement fragile." Deux défis majeurs se sont posés sur le tournage. Premièrement, trouver les rennes.

"Je savais qu’il en fallait huit attelés au traîneau, mais il y en avait très peu de disponibles. Je voulais en importer de Suède, mais à l’époque, il y avait un problème sanitaire à l’échelle européenne. Tous les transits d’animaux étaient bloqués. J’en avais trouvé huit, mais je n’avais pas la certitude de pouvoir les faire jouer ensemble, car j’aime bien soulager les animaux avec lesquels je travaille en en prenant le double. J’ai fini par en trouver le bon nombre dans des parcs animaliers de Belgique et de France. À l’écran, la magie opère!"

La découverte sur le plateau de l’impressionnant attelage de rennes, dont les harnais ont été réalisés par un artisan du Loiret, est une révélation pour Alain Chabat: "Je ne lui avais rien dit. Lorsqu’il est arrivé dans le studio, il s’est arrêté net. Il en avait les larmes aux yeux", se souvient Muriel Bec.

Le deuxième défi fut de trouver des bois pour les rennes: "On a tourné à une période où les rennes mâles perdent leurs bois. Les seuls qui en portent encore sont les femelles, mais elles sont gestantes. Ça leur permet de défendre leurs petits quand ils naissent... On a donc créé des casques très légers pour permettre aux rennes d’avoir des bois. Ce n’était pas mal et ça donnait aux équipes des effets visuels une base sur laquelle ils ont pu recréer à l’image les bois, qui sont magnifiques."

Créer les costumes

Si Chabat cite en interview Tim Burton et Monstres et Cie comme les influences majeures de Santa et Cie, il avait surtout en tête Les 5.000 Doigts du Dr T (1953) de Roy Rowland, "l’histoire d’un dingue qui attrape des enfants pour les faire jouer sur un piano géant": "On y voit une ribambelle d’enfants alignés les uns à côté des autres avec un chapeau très rigolo. C'est un film que Alain a adoré jeune adolescent. C’est ça qui est au fond de lui quand il parle de l’usine de jouets avec tous les lutins", décrypte Olivier Bériot.

Pour ses lutins, Chabat s’inspire des "Kodakettes" de Jean-Paul Goude et de la BD Little Nemo de Winsor McCay (1905-1914). Leur costume est très ample, pour faciliter leurs mouvements, et leurs chaussures sont un modèle rarissime de Doc Martens, avec des semelles un peu épaisses, coloriées en rouge pour imiter les chaussures de bowling. Pour les machines à jouets des lutins, Alain Chabat puise l’inspiration dans le travail du dessinateur américain Rube Goldberg (1883-1970), connu pour ses dessins représentant des inventions farfelues et surprenantes.

Les costumes de Santa et de Wanda proviennent aussi d’influences très diverses, révèle Olivier Bériot. Celui de Wanda est un mélange entre les créations de Philippe Guillotel pour la cérémonie d’ouverture des JO d’Albertville en 1992, de la collection de Jean Paul Gaultier sur la Laponie de 1994 et des tenues de style tyrolien imaginées par Karl Lagerfeld en 2014. Björk a aussi servi de modèle. Les broderies de la veste sont quant à elles tirées de t-shirts Zara. L’ensemble, qui aurait dû être vert à l’origine, comme la tenue de Santa, est devenu blanc en référence aux perdrix des neiges, dont Alain Chabat est tombé amoureux un soir en découvrant un documentaire animalier.

Le costume de Santa, en velours frappé, se distingue par "une impression d’étoiles dorées qui rappellent les flocons de la tenue de Wanda", précise Olivier Bériot. "Comme les choses sont filmées souvent de manière serrée, il fallait qu’il ait aussi comme un col en fourrure qui entoure sa tête, pour donner un peu de présence à son costume", complète Maxime Rebière. Les bottes des personnages ont enfin été conçues par la Maison Clairvoy, qui travaille pour les cabarets parisiens les plus prestigieux (Moulin Rouge, Lido).

Chez Chabat, tout est mélange de bricolage et de design. Le snowboard lumineux utilisé par son personnage dans le générique, inspiré par une vidéo vue sur YouTube, a été customisé avec des vieux phares de vélos des années cinquante, tandis que les lunettes portées par Santa lorsqu'il fait du traîneau sont une copie de lunettes d’aviateur trouvée aux Puces.

Un vrai conte de Noël

Le tournage, qui s’est déroulé de février à juin 2017 en extérieur et dans les studios de la Cité du cinéma à St-Denis, avait des allures de conte de Noël. Un soir de mars, alors que l’équipe s’apprêtait à tourner avec 200 figurants une scène importante non loin du Pont Neuf, David Marsais (du Palmashow), qui incarne l'inspecteur Olivier Le Guennec, celui qui pourchasse Santa, a dû quitter précipitamment le plateau pour assister à la naissance de son fils: "Je vais voir Alain, qui m’a dit: 'Mais qu’est-ce que tu fais encore là, fonce!', et toute l’équipe a applaudi. C’était super classe."

La sortie du film, sept mois plus tard, est un triomphe pour Alain Chabat, qui signe son grand retour après plusieurs années d’absence. La presse est unanime, et le public au rendez-vous, avec un total de 2.819.664 entrées dans le monde. En bon Père Noël, Alain Chabat a depuis offert les objets féeriques conçus pour son film. La maquette de la fabrique est à la Cinémathèque, tandis que le traîneau est aux Studios de France à Saint-Denis. Les jouets ont été donnés à des associations pour enfants. Chabat, quant à lui, a gardé le grimoire de Santa et le souvenir d’avoir créé un spectacle féerique comme jamais personne n'en a réalisé en France.

Article original publié sur BFMTV.com