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Saint-Brévin-les-Pins : des manifestations à la démission du maire, comment en est-on arrivé là ?

Un manistant anti-immigration photographié à Saint-Brévin le 29 avril.
Un manistant anti-immigration photographié à Saint-Brévin le 29 avril.

POLITIQUE - L’incendie de son domicile n’avait pas suffi à créer l’émoi national. Non, il a fallu que Yannick Morez, maire de Saint-Brévin-les-Pins, démissionne de son mandat local pour créer un électrochoc politique, faisant réagir jusqu’à Emmanuel Macron. « À cet élu de la République, à son épouse et ses enfants, je redis ma solidarité et celle de la Nation », a écrit sur Twitter le chef de l’État, sans faire référence à l’extrême droite, pourtant à l’origine de la situation qui a conduit l’édile à fuir la commune.

Ce que la classe politique fait mine de découvrir ce jeudi 11 mai dure depuis plusieurs mois dans cette petite ville de Loire-Atlantique. En 2021, la mairie officialise un projet d’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada). Le début de tensions instrumentalisées par l’extrême droite locale et nationale, d’autant que la commune avait déjà fait l’objet de crispations similaires en 2016.

Au mois d’octobre de cette année, le centre de vacances de la commune qui devait accueillir des réfugiés avait été ciblé par des coups de feu. Un événement qui n’avait pas découragé le maire divers droite de poursuivre son projet, correspondant à la volonté de l’État de mieux répartir les migrants sur le territoire national. Et de réitérer six ans plus tard.

L’extrême droite en première ligne

« Cela fait depuis 2016 que l’on accueille des migrants ! On en a d’abord eu un peu plus d’une centaine lors du démantèlement de la jungle de Calais, puis, en 2017, d’autres venant de Nantes. Nous n’avons jamais eu le moindre souci, ils ont été parfaitement intégrés grâce à des associations brévinoises », justifiait-il au mois de novembre au Figaro, alors que de nouvelles mobilisations contre ce nouveau projet étaient annoncées. Un collectif de riverains réunissant une poignée d’habitants appelle à se mobiliser.

Comme la fois précédente, l’extrême droite est là. Y compris le Rassemblement national, malgré les distances que Marine Le Pen exprime publiquement à l’égard de la situation. Gauthier Bouchet, responsable RN de Loire-Atlantique, participe à plusieurs reprises à des manifestations contre le centre, entre les mois d’octobre et décembre 2022. « Non à l’immigration massive, devenue une immigration de submersion », déclare-t-il au mois de décembre devant les manifestants, faisant siffler le maire de Callac en Bretagne, qui avait envisagé l’ouverture d’un centre (avant de renoncer sous la pression de l’extrême droite).

Les semaines passent, et la pression s’accroît. Déjà impliqué dans la mobilisation à Callac, le parti d’Éric Zemmour s’en mêle. Le 21 février, Reconquête ! appelle officiellement à manifester le samedi suivant, le 25, dans la ville dirigée par Yannick Morez. « Non à l’installation de migrants à côté de nos écoles », peut-on lire sur un visuel (un brin alarmiste) partagé sur les réseaux sociaux. L’identitaire Damien Rieu, qui officie pour la formation zemmouriste, est repéré sur place par Libération.

Selon le récit fait par le quotidien, cette manifestation rassemble surtout l’extrême droite groupusculaire adepte des croix celtiques et des chants nationalistes, comparable à ce que l’on a vu dans les rues de Paris samedi 6 mai. Le conseil municipal fait bloc, et vote une motion de soutien face à ces « actes d’intimidation de la part des opposants au projet et leurs soutiens extrémistes ».

Réactions timides

Un mois plus tard, le 22 mars, la maison du maire (qui avait déjà reçu des menaces) est incendiée, tout comme ses deux véhicules. Le parquet de Saint-Nazaire ouvre « une enquête criminelle en flagrance du chef de destruction volontaire par incendie sur personne dépositaire de l’autorité publique ». Les réactions au sein de la classe politique sont timides, mais l’édile échange dans la foulée de l’incendie avec Olivier Véran, porte-parole du gouvernement.

Le 24 mars, Yannick Morez écrit au même ministre (par ailleurs chargé du Renouveau démocratique) pour déplorer sans détour un manque de soutien de la part de l’État, et l’impression de parler dans le vent. « Ce contexte, nous l’avons dénoncé à de multiples occasions, demandant un soutien de l’État, des forces de l’ordre et de la justice. Nous ne l’avons pas eu. Au contraire, nous avons été choqués par l’attitude, les propos et la minimisation des faits opérés par le sous-préfet et le commandant de gendarmerie, se retranchant derrière la liberté d’expression, lors d’une réunion en mairie sur ce sujet le 10 février. Ils nous ont notamment répondu que porter plainte “ne servirait à rien” ou encore qu’il fallait “relativiser ces menaces” qui n’étaient pas assez explicites, que cela n’avait rien à voir avec l’enchaînement qui avait conduit à l’assassinat de Samuel Paty. L’inquiétude que j’évoquais s’est pourtant malheureusement concrétisée et les conséquences auraient pu être dramatiques », écrit-il dans cette lettre révélée par Le Figaro.

Sentiment d’abandon

Le 6 avril, Yannick Morez fait l’objet d’un sujet lors de l’émission Envoyé spécial sur France 2. Il répète que l’installation de demandeurs d’asile en 2016 n’a jamais causé le moindre problème dans sa ville. « Pour eux, pour les opposants, les migrants sont des délinquants en puissance », déplore-t-il, regrettant les proportions prises par l’opposition au projet, qui rassemblait « surtout des gens de l’extérieur » de la commune. L’édile répète avoir alerté les autorités, sans résultat. Yannick Morez, qui n’a pas été placé sous protection policière, dit ressentir « un abandon » de la part de l’État.

Fin avril, la situation sur place ne s’arrange pas, et l’opposition au projet prend un tournant encore plus groupusculaire, puisque même Reconquête ! prend ses distances avec le mouvement après l’incendie ayant visé le domicile de l’élu. Une série de tensions qui ont donc conduit l’édile à rendre son écharpe tricolore.

Après la démission du maire ce jeudi 11 mai, le préfet de Loire-Atlantique s’est défendu de tout manquement, affirmant que des mesures avaient été prises pour protéger l’élu. « Le domicile a été signalé pour une réponse rapide des forces de l’ordre sur un simple appel », a-t-il notamment justifié. Dans un communiqué, l’Association des maires de France a dénoncé « une énième manifestation de la violence à laquelle doivent de plus en plus faire face les élus », appelant l’État à les soutenir par « des actes, et non seulement des paroles ».

Dans un tweet publié ce jeudi, Marine Le Pen a qualifié d’« inadmissible » les « agressions et intimidations à l’égard des élus ». La veille, ses députés avaient refusé de se joindre aux applaudissements de l’Assemblée nationale en soutien à Yannick Morez. Quant à Éric Zemmour, il n’a pas (encore) réagi officiellement à la démission du maire, pas plus que son parti Reconquête !. Du côté de l’exécutif, on refuse de cibler explicitement l’extrême droite, à l’image d’Élisabeth Borne qui a dénoncé « une montée d’extrémismes » qui vaut selon elle « des deux côtés » de « l’échiquier politique ». Ce qui fait hurler la gauche, qui, à l’image de la France insoumise, dénonce « l’inacceptable renoncement de l’État à protéger un maire » et « à combattre l’extrême droite ».

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