Pourquoi il vaut mieux regarder Netflix sur un ordinateur que sur une TV

Dans l'empreinte écologique globale de Netflix, les ordinateurs pèsent beaucoup moins que les téléviseurs (Photo : Chesnot/Getty Images)

L'étude de l'empreinte écologique liée à l'utilisation du célèbre service de vidéo à la demande révèle des tendances pour le moins inattendues et met en lumière l'impact considérable de la fabrication des téléviseurs de salon.

Il y a quelques mois, une étude menée par le think tank The Shift Project avait fait grand bruit en exposant l'importance de la pollution numérique liée à la consommation de streaming vidéo à travers le monde. Selon plusieurs chercheurs, toutefois, ce rapport ne dessine qu’un panorama très approximatif de la question, notamment en raison d’une méthodologie hasardeuse.

Une vision plus globale des impacts

“La consommation d’électricité n’est pas à elle seule un indicateur environnemental, résume Frédéric Bordage, fondateur de greenIT.fr, plate-forme consacrée à la sobriété numérique. Pour mesurer l’empreinte écologique, il n’y a qu’une seule méthode, qui est reconnue par des normes internationales : l’analyse en cycle de vie (ACV) à travers différents critères.”

Le principe de l’ACV est ainsi d’obtenir une vision plus globale des impacts, en prenant en compte l’intégralité des processus liés à un certain type de consommation, de la fabrication à la fin de vie. Concernant la question du streaming, cela revient donc à ne pas seulement considérer l’impact des serveurs qui stockent les vidéos, mais aussi ceux du réseau qui les transmet et des terminaux qui les diffusent.

“L’impact environnemental des serveurs est négligeable”

En se basant sur des chiffres publiés par Carbon Brief, Frédéric Bordage a donc appliqué la méthode de l’ACV à l’un des services de vidéo en ligne les plus utilisés, Netflix. Les résultats obtenus sont plutôt inattendus : “Les empreintes environnementales associées au fait de regarder une heure de vidéo en ligne sont liées essentiellement à deux paramètres : la nature du terminal utilisé pour regarder la vidéo et celle de la connexion internet utilisée. L’impact des serveurs, lui, est négligeable.“

En se basant sur quatre facteurs (consommation d’énergie primaire, émission de gaz à effet de serre, consommation d’eau et épuisement des ressources abiotiques - c’est-à-dire non issues du vivant -) et sur les données de consommation publiées par Netflix, le consultant en arrive même à une conclusion encore plus tranchée. Selon lui, “en termes d'empreinte écologique, la fabrication des TV utilisées pour regarder Netflix écrase tout le reste, c’est très net”.

70% du flux Netflix visionné sur des téléviseurs de salon

“Netflix, c'est 170 millions d'utilisateurs, 51 milliards d'heures visionnées par an, dont 70% sur des postes de télévision, 15% sur des ordinateurs portables et 15% sur des smartphones, détaille Frédéric Bordage. Quand on fait le bilan annuel, les 70% de TV représentent au total 94% de l'énergie primaire, 95% des gaz à effets de serre et 95% de l'eau utilisée, mais paradoxalement seulement 21% de l'épuisement des ressources abiotiques.”

“Ce dernier point est un effet de la miniaturisation : plus un dispositif est petit, plus il nécessite une grosse quantité de matières premières”, précise cet ancien journaliste spécialisé dans le numérique. Dans ce domaine, la fabrication des ordinateurs portables et des smartphones représente en cumulé 41% des impacts environnementaux.

“Les grands écrans, c’est ce qui coûte le plus cher pour l’environnement”

D’une manière générale, c’est donc des terminaux proprement dit, et non pas du flux, qu’émane l’essentiel de la pollution numérique liée à Netflix. “Il y a quand même une part de l'empreinte écologique qui provient des box internet, nuance Frédéric Bordage, mais globalement, on a entre 61 et 99% des impacts qui sont liés à la fabrication et à l'utilisation des dispositifs d'affichage.”

Cette proportion écrasante ne surprend absolument pas le fondateur de greenIT.fr, qui travaille depuis une dizaine d’années sur les analyses en cycle de vie : “Cela corrobore ce que l'on voit de façon archi-majoritaire : le réseau ne coûte pas cher parce que c'est très mutualisé, sauf la 4G et bientôt la 5G. Ce qui pèse toujours, c'est dès qu'il y a un grand écran. Les grands écrans, c'est ce qui coûte le plus cher pour l'environnement.”

“En réalité, l’enjeu n’est pas vraiment d’arrêter ou pas de regarder Netflix...”

Partant de constat et de la généralisation des box TV ces dernières années, Frédéric Bordage va même plus loin. “Finalement, tout le monde tape sur Netflix, YouTube, etc, mais de très, très loin, c'est clairement regarder la télévision française depuis sa box ADSL qui est la source principale d'impact environnemental de la vidéo en ligne dans notre pays, affirme-t-il. Ça peut paraître étrange dit comme ça, mais c'est vraiment ce que l'on observe en étudiant l'empreinte globale.”

“Quand on parle des impacts environnementaux aujourd’hui, il y a une surfocalisation sur les usages, ajoute le consultant, mais en réalité, l'enjeu n'est pas vraiment d'arrêter ou pas de regarder Netflix, mais plutôt de ne pas remplacer sa télévision.” Et cet enjeu est d’autant plus crucial que la pérennité de notre mode actuel de consommation numérique est très loin d’être assurée, ne serait-ce qu’à moyen terme.

“Au rythme actuel, dans 30 ans, il n’y aura plus de numérique pour tous”

“Au rythme actuel, au coût écologique actuel, avec les technologies actuelles, dans 30 ans, il n'y aura plus de numérique pour tous, parce que ce sera soit trop cher, soit trop compliqué à extraire, estime Frédéric Bordage. En tout cas, l'équation ne fonctionnera plus. Notamment parce qu'il y a une pression additionnelle créée par la course aux véhicules électriques et aux énergies renouvelables. Tout le monde veut accéder aux mêmes minerais critiques, à un moment, il n'y en aura pas pour tout le monde.”

“Or, le numérique est une ressource absolument critique, parce que nous sommes complètement dépendants, et qu'un sevrage trop rapide serait catastrophique pour l'humanité. Qu'est-ce qui se passe si demain, on enlève le numérique ? À côté, le confinement c'est de la rigolade... Et c'est par ailleurs un superbe outil pour nous aider à relever les défis du XXIe siècle, donc le numérique peut aussi nous aider.”

“Il faut arrêter la surenchère des écrans toujours plus grands”

Toutes ces raisons justifieraient donc “d’économiser ce qu’il nous reste de possibilités en la matière”, comme le préconise Frédéric Bordage. “La position de notre collectif n'est pas du tout de dire qu'il faut arrêter complètement la vidéo en ligne, mais bien qu'il faut arrêter la surenchère des écrans toujours plus grands, qui va encore être aggravée par l’arrivée de la 5G.”

D’autant que, dans le domaine des écrans géants, il existe des alternatives un peu moins polluantes que les téléviseurs. “À diagonale égale, et même nettement supérieure, en regardant tous les indicateurs environnementaux, on se rend compte qu'il n'y a pas forcément plus d'impact pour les vidéo-projecteurs, voire qu'il y en a moins, explique Frédéric Bordage. Finalement, si on cherche à avoir la diagonale la plus grande possible, les téléviseurs 70 pouces ne font pas le job, ce n'est pas la technologie la plus adaptée compte tenu des enjeux environnementaux.”