Pourquoi le port de l’uniforme à l’école ne gomme pas les inégalités

Pour l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, cette idée de l’uniforme garant de l’égalité « tient plus de la croyance, sinon du vœu, que de la réalité. »
Klaus Vedfelt / Getty Images Pour l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, cette idée de l’uniforme garant de l’égalité « tient plus de la croyance, sinon du vœu, que de la réalité. »

TENUE - « Je suis pour le port de l’uniforme à l’école, mais avec une tenue simple et pas tristoune. » Interrogée par sept lecteurs du Parisien, Brigitte Macron estimait le 11 janvier que l’uniforme « gomme les différences ». Un argument fréquemment avancé par les partisans de l’uniforme à l’école, qui font resurgir le débat à intervalles réguliers.

Les derniers en date ? Les députés du Rassemblement national (RN), à l’aide d’une proposition de loi déposée le même jour que l’interview de la Première dame, et ensuite rejetée. Quant aux députés de la majorité, ceux qui planchent sur le sujet estiment que la « tenue scolaire commune » serait un outil pour l’« égalité » et contre le « harcèlement scolaire ». Alors, l’uniforme, rempart contre les inégalités et la stigmatisation ? Pas si certain.

Avec ou sans uniforme, la stigmatisation persiste

Alain*, 37 ans, a fait toute sa scolarité en Martinique, où un tiers des établissements publics imposent l’uniforme. Celui qui enseigne désormais la chimie en Guadeloupe, dans des classes du secondaire où les élèves portent aussi l’uniforme, reconnaît certaines qualités à la mesure, comme « permettre d’éviter les intrusions de jeunes non scolarisés dans les établissements scolaires » et « limiter drastiquement les dépenses » d’habillement pour les familles. Et ce même si les tenues sont à la charge de ces dernières, qui doivent aussi gérer l’achat des chaussures et accessoires. « Le fond social de l’établissement peut fournir l’uniforme et des sous pour le reste du trousseau, précise-t-il. Mais peu de familles s’en rapprochent à cause de la honte d’être dans le besoin. »

L’enseignant ne croit néanmoins pas à l’argument d’un uniforme qui « gomme les différences ». « La stigmatisation peut porter sur l’état de la tenue, certaines sont délavées, tâchées ou trop petites, car utilisées sur plusieurs membres de la fratrie d’année en année, faute de moyens, souligne-t-il. Ou alors sur la façon de porter la tenue, par exemple les ‘intellos à lunettes’ qui, comme disent les élèves, ‘s’habillent comme Steve Urkel’. » Les amateurs de la saga « Harry Potter » se souviennent tous de la première réplique de Drago Malefoy, richissime rival du héros, s’adressant à Ron Weasley : « Un rouquin, une robe de seconde main, aucun doute c’est un Weasley. »

Pas d’effets sur les comportements

Darym, 33 ans, a été la cible de harcèlement scolaire au collège, alors qu’il était dans un établissement sans uniforme et reconnaît un avantage majeur à une tenue scolaire identique : atténuer le stress quotidien dû à l’habillement. « J’avais une boule au ventre au moment de choisir mes vêtements le matin. Je me demandais quels regards et quels jugements j’allais devoir supporter », se souvient-il.

Mais le trentenaire, qui a porté l’uniforme en CM2 alors qu’il était élève dans une école privée du 17e arrondissement de Paris, ne le considère pas pour autant comme un rempart efficace contre le harcèlement. « L’uniforme pouvait empêcher certains élèves d’être vite repérés par des harceleurs potentiels, mais seulement les premiers mois après la rentrée, raconte Darym. Ils trouvent toujours un moyen : si ce ne sont pas les vêtements, c’est le physique, les chaussures, la montre, la coupe de cheveux. Si l’uniforme était sale, on obtenait la réputation qui va avec… »

En 2021, une équipe de scientifiques américains de l’université de l’État de l’Ohio s’était intéressée à l’impact de l’uniforme sur l’assiduité, l’anxiété, le repli sur soi, la violence, le sentiment d’appartenance, et autres caractéristiques sociales des plus jeunes. Pour cela ils avaient mené une étude sur la petite enfance, basée sur un échantillon national représentatif de plus de 6 000 élèves, de la maternelle à la fin du CM2.

Résultats de l’enquête : selon eux, le port de l’uniforme à l’école n’avait pas eu d’effet sur le comportement des enfants, tous âges confondus, que ce soit en termes d’assiduité, ou de problèmes comportementaux internalisés ou externalisés. Seul fait notable mais pas incontournable : les élèves à faibles revenus fréquentant des écoles dans lesquelles l’uniforme était obligatoire étaient « légèrement plus assidus ».

Une mesure cosmétique qui n’empêche ni le harcèlement, ni les inégalités

Le ministre de l’Éducation nationale lui-même, Pap Ndiaye, estimait début janvier sur BFMTV que l’uniforme ne serait pas un moyen de lutter contre les inégalités. Pour l’historien de l’éducation Claude Lelièvre, cette idée « tient plus de la croyance, sinon du vœu, que de la réalité. » « Les rares établissements dans lesquels il s’est imposé au fil de l’Histoire sont à grande majorité privés, soutient-il dans une interview donnée au Point. Et l’uniforme y revêt une tout autre signification : celle de la distinction et d’une forme de ‘patriotisme d’établissement’. C’était d’ailleurs l’objectif visé lors de son imposition dans les lycées de garçons sous Napoléon. »

Dans une interview accordée en 2018 à la Dépêche du Midi, alors que le débat avait une nouvelle fois émergé, le sociologue Michel Fize - qui a consacré sa carrière au CNRS aux sujets touchant à la jeunesse, l’adolescence et la famille - jugeait carrément « stupide » d’avoir pu penser que l’uniforme gomme les différences. « Les situations personnelles au quotidien, les différences culturelles, les différences dans l’apprentissage, les inégalités dans le soutien familial, tout cela subsiste », souligne-t-il.

L’uniforme n’annule pas non plus les origines sociales : « Si vous êtes fils d’ouvrier, vous resterez dans un milieu où la culture est un nom qui ne veut pas spécialement dire quelque chose. Un fils de bourgeois, pour faire vite, continuera à bénéficier d’avantages. »

Émilie*, étudiante de 21 ans à Toulouse, a passé son enfance en Guadeloupe. Et donc, en uniforme, ce qui ne l’a pas protégée du harcèlement scolaire, qui s’opérait en général lorsque les élèves faisaient la queue vers la cantine. « C’était des remarques sur mon physique : j’avais de l’acné , un appareil dentaire, des lunettes (très cliché), énumère-t-elle. On me rappelait souvent que je n’avais pas de formes et que j’étais moche. Des remarques sur mes chaussures, aussi, une ou deux fois, mais vraiment de l’acharnement sur mon physique. » Comme le résume Darym : « Si une personne veut en humilier une autre, ce n’est pas un vêtement identique qui l’en empêchera. Ce sera l’éducation. »

* Les prénoms ont été changés à la demande des personnes interviewées

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