Pourquoi la Turquie a-t-elle lancé une offensive contre les Kurdes de Syrie ?

La Turquie a mené une offensive contre les combattants kurdes de Syrie, qu'elle qualifie de "terroristes". Un acte condamné par Emmanuel Macron qui inquiète la communauté kurde de France.

La Turquie d’Erdogan a mené une offensive contre les Kurdes de Syrie, mercredi 9 octobre. Dans l’Hexagone, la communauté s’inquiète de cette situation et demande à la France d’agir. Le point sur la situation.

La situation était tendue au Moyen-Orient depuis plusieurs jours. Elle a atteint son paroxysme, mercredi 9 octobre, avec une offensive menée par la Turquie au nord-est de la Syrie, officiellement pour protéger ses frontières des combattants kurdes, qu’Ankara qualifie de “terroristes”.

Un regain de tension qui inquiète la communauté kurde de France - dont une partie s’est réunie spontanément devant l’Elysée mercredi 9 octobre - mais qui n’est pas surprenant pour Adel Bakawan, directeur du centre de sociologie de l’Irak, université de Soran et chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI). “Depuis 2013, Erdogan [le président turc, ndlr] répète qu’il va intervenir dans cette région”, rappelle-t-il.


La décision de Donald Trump change la donne

Tout s’est accéléré dimanche 6 octobre, lorsque les Etats-Unis ont annoncé un retrait immédiat de leur troupe au nord-est de la Syrie. Le lendemain, le pays a fait machine arrière, précisant que, finalement, seuls 50 à 100 soldats seraient redéployés vers l’intérieur du pays. “Donald Trump est relativement instable”, commente pour Yahoo Actualités le sociologue Adel Bakawan. “Il a reçu un appel d’Erdogan et a pris sa décision tout seul. Mais ensuite, le Congrès et le Pentagone s’y sont opposés et il a dû faire marche arrière”, décrypte le spécialiste, qui rappelle qu’une situation similaire avait déjà eu lieu en décembre dernier.

Pour lui, “Donald Trump est un simplificateur. Il pense que Daesh n’existe plus, il voit qu’il n’y a plus de combat donc il estime que le rôle des États-Unis est terminé”. Or, le déplacement des troupes américaines loin de la frontière entre la Syrie et la Turquie a laissé le champs libre à Recep Tayyip Erdogan, qui a effectué une offensive dans une zone où les combattants kurdes, qu’il considère terroristes, sont nombreux.

Des raisons bien plus profondes

Une offensive qui puise ses causes bien plus loin, selon le sociologue Adel Bakawan. Les résultats des dernières élections municipales en Turquie auraient notamment joué un rôle important dans la décision d’Ankara. Comme le rappelle le spécialiste, l’AKP - le parti de Recep Tayyip Erdogan - a perdu des grandes villes. Un recul que le président turc aurait pris “comme un échec personnel”, estime le sociologue. Pour lui, “avec cette offensive contre les Kurdes, considérés comme l’ennemi historique, Erdogan espère regagner les faveurs de l’opinion publique”.

Une raison territoriale peut aussi expliquer les agissements du président turc. “Le gouvernement n’a pas digéré la décomposition de l’empire Ottoman. La Turquie d’Erdogan revendique la Syrie et la province de Mossoul”, estime Adel Bakawan.

“La France a un rôle à jouer”

Les conséquences de cette offensive “sont dramatiques pour les Kurdes”, commente le sociologue. D’un point de vue politique mais aussi humanitaire, puisque de nombreux civils se trouvent dans cette zone. “Douze sont morts dans l’attaque du 9 octobre”, précise Agit Polat, porte-parole du Conseil démocratique kurde en France (CDK-F).

Pour lui, “la France a un rôle à jouer”. Et notamment parce qu’elle a “une responsabilité historique”, par exemple avec l’aide des combattants kurdes dans la lutte contre Daesh. Comme le rappelle Franceinfo, les Unités de protection du peuple se sont joints aux Forces démocratiques syriennes (FDS), et ont joué, ensemble, un rôle actif dans la chute de l’Etat islamique. “La France doit intervenir auprès de l’ONU pour faire stopper l’offensive et placer les populations civiles sous protection”, demande Agit Polat. La communauté kurde de France prévoit d’ailleurs une grande mobilisation nationale pour se faire entendre samedi 12 octobre.

Selon le sociologue Adel Bakawan, la France et plus largement l’Union Européenne ont la force d’action nécessaire pour agir. “Les pays européens n’ont certes pas la force militaire des Etats-Unis, mais ils peuvent agiter, discuter au conseil de sécurité de l’ONU et faire intervenir les casques bleus”, estime-t-il.

Ils ont d’ailleurs des intérêts directs à agir puisque la situation actuelle risque d’être favorable à l’État islamique. “Certes, Daesh n’a plus de territoire, mais ses combattants sont encore bien là”, assure le directeur du centre de sociologie de l’Irak, qui s’appuie sur des enquêtes réalisées sur place. “L’EI a repris ses méthodes d’avant 2011, avec des bombes, des attaques à la voiture piégée, des enlèvements”, énumère le spécialiste. Une menace qu’Emmanuel Macron semble avoir bien comprise. La Turquie prend le “risque d’aider Daesh à reconstruire son califat”, a-t-il déclaré ce 10 octobre, avant de demander à la Turquie de cesser son offensive.

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