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Pourquoi Charles III est en Allemagne pour sa première visite d’État

Le nouveau roi britannique, qui devait également se rendre en France, consacre son premier déplacement à l’Europe et non au Commonwealth.

INTERNATIONAL - « Keep calm and carry on ». Comme l’encourageait la célèbre devise du Royaume-Uni au début de la Seconde guerre mondiale, traduisible en français par « restez calme et continuez normalement », le palais de Buckingham n’a officiellement pas cillé face à la décision des gouvernements français et britannique de reporter la visite du roi Charles III en France, prévue du 26 au 29 mars, à cause de la mobilisation contre la réforme des retraites. Et son déplacement en Allemagne, lui, a été maintenu.

Le nouveau souverain britannique entame donc ce mercredi 29 mars une visite de trois jours entre Berlin et Hambourg, dans un pays lui aussi (décidément) marqué par un mouvement de grève inédit dans le secteur des transports pour une hausse des salaires. Mais pas de quoi remettre en cause le déplacement du roi, soucieux d’asseoir sa stature de chef d’État à l’international avant son couronnement le 6 mai.

Sa visite officielle, la 29e dans ce pays, sera notamment marquée par un discours au Bundestag, le parlement fédéral allemand, une première pour un monarque britannique. Il a aussi prévu de rencontrer des réfugiés ukrainiens, de visiter l’Opéra-Comique de Berlin ou encore de découvrir les technologies vertes adoptées par le port de Hambourg.

Alors que la première image du nouveau roi à l’international devait être prise sous l’Arc de triomphe à Paris, c’est donc finalement la porte de Brandebourg qui restera dans les livres d’histoire. Mais le message de cette visite d’État, effectuée à l’invitation des gouvernements français et allemand, reste inchangé : pour son premier déplacement à l’étranger, avant même son couronnement, le roi Charles III a choisi l’Europe, pour « montrer les nombreuses façons dont le Royaume-Uni travaille en partenariat avec ces pays », se réjouit le gouvernement britannique.

Soft power

Selon des informations de presse, le souverain aurait en réalité voulu privilégier un pays du Commonwealth pour ce premier voyage. Comme sa mère, la reine Elizabeth II, l’avait fait après son couronnement en 1953. Mais la volonté de Downing Street l’a emporté, et la décision de se rendre en Europe a finalement été prise « de concert avec le gouvernement britannique, dans un contexte post-Brexit où le Royaume-Uni veut renforcer sa relation avec l’Union européenne », explique au HuffPost Philip Kyle, auteur franco-britannique de la biographie (en français) Charles III (ed. Perrin).

Les visites officielles à l’étranger sont toujours soumises à l’avis du gouvernement, car « il serait incongru que la famille royale fasse un déplacement qui mette à mal la diplomatie britannique », poursuit-il. Ou qui ne soit pas aligné avec ses choix politiques : l’ex-Première ministre Liz Truss s’était ainsi opposée, en novembre, à ce qui aurait pu être le premier voyage du roi à l’étranger. C’était à la Cop27 en Égypte, où Charles III, engagé sur les questions écologiques, avait été invité à s’exprimer. La décision de Liz Truss de l’en dissuader, qui n’a pas été justifiée officiellement, avait été perçue comme un mauvais signal, au moment où son gouvernement était soupçonné de vouloir faire marche arrière sur certains engagements environnementaux.

« La famille royale est un instrument puissant de soft power à la disposition du gouvernement britannique », souligne encore Philip Kyle. Cette visite s’inscrit selon lui dans « une séquence diplomatique où le Royaume-Uni essaie de recoller les morceaux avec l’UE, et la France en particulier, après des tensions ces derniers mois autour de l’immigration, des droits de pêche, ou de l’affaire des sous-marins ». La visite en France devait d’ailleurs avoir lieu un peu plus de deux semaines seulement après un sommet franco-britannique à Paris entre Emmanuel Macron et le Premier ministre Rishi Sunak.

Virginie Roiron, maître de conférences à l’IEP de Strasbourg, voit également une « concordance » entre l’annonce de cette visite d’État le 3 mars et l’accord conclu entre Londres et Bruxelles, quatre jours plus tôt, sur les contrôles post-Brexit en Irlande du Nord. « Le Royaume-Uni veut montrer que, même s’il est sorti de l’UE, il ne lui tourne pas pour autant le dos. Il a toujours des alliés en Europe, et souhaite coopérer avec les États européens », analyse-t-elle.

Difficile aussi de ne pas y voir la volonté de montrer « une unité sinon européenne, du moins occidentale » en pleine guerre en Ukraine, selon Virginie Roiron.

Le Commonwealth, « forcément une priorité »

« En tant qu’institution, le Commonwealth a très peu de poids sur la scène internationale, souligne de son côté Pauline Schnapper, professeure de civilisation britannique contemporaine à l’université Sorbonne Nouvelle, contactée par Le HuffPost. D’un point de vue stratégique, en termes de politique étrangère et dans le contexte actuel, ce qui compte pour le Royaume-Uni, c’est sa relation avec les États-Unis, l’accord de coopération AUKUS que ces deux pays forment avec l’Australie, et ses liens avec l’Europe. »

Pour les spécialistes, il ne faut pas pour autant minimiser l’importance du Commonwealth dans le règne du nouveau monarque. Dans cette communauté de 56 pays, quinze sont des royaumes où Charles III est souverain. Mais l’idée de devenir une république fait son chemin dans certains de ces États, comme l’a déjà fait la Barbade en 2021. L’an dernier, le Premier ministre jamaïcain avait par exemple jugé « inévitable » une transition de son pays vers un régime républicain. En Australie, le chef du gouvernement a quant à lui nommé un « ministre délégué pour la République », une étape symbolique vers une sortie de la monarchie. À l’inverse, le Togo et le Gabon ont eux fait le choix de rejoindre l’organisation (tout en restant des républiques) en juin 2022 pour se rapprocher de Londres.

« Le Commonwealth va forcément être une priorité pour Charles III, l’un des grands enjeux de son règne, estime Philip Kyle. C’est l’œuvre de la vie d’Elizabeth II, qui regroupe plus de 2,5 milliards d’habitants, un tiers de la population mondiale. Il aura un devoir de maintenir l’unité de cette communauté, dans un contexte où certains des États dont il est encore le souverain parlent de transitionner vers une république, notamment dans les Caraïbes ».

Le roi Charles III lors de son discours du « Commonwealth Day » à l’abbaye de Westminster, à Londres, le 13 mars.
Le roi Charles III lors de son discours du « Commonwealth Day » à l’abbaye de Westminster, à Londres, le 13 mars.

Virginie Roiron, spécialiste du Commonwealth, note par ailleurs auprès du HuffPost que le roi Charles III « a eu tout le loisir de montrer son intérêt pour cette organisation en 2022 » : au sommet du Commonwealth au Rwanda en juin, où il a représenté sa mère ; aux funérailles d’Elizabeth II, où ces États étaient particulièrement représentés ; pour la première visite d’État qu’il a accueillie en novembre dans son pays en tant que roi, celle du président sud-africain Cyril Ramaphosa ; et dans son discours du « Commonwealth Day », le 13 mars, dans lequel il a rendu hommage au travail de sa mère pour « la famille du Commonwealth ». « Pas d’urgence » donc, pour la professeure, d’organiser une visite d’État dans l’un de ces pays.

Des liens historiques avec l’Allemagne

Si Charles III rompt avec les premiers déplacements de sa mère en se rendant en Europe, le changement de programme de dernière minute avec l’annulation de la visite en France crée une continuité, fortuite mais très symbolique, comme le note le Times : l’Allemagne, son premier voyage officiel de roi, est aussi le dernier d’Elizabeth II, qui s’y était rendu en 2015.

Le souverain ne manquera sans doute pas de rappeler le lien qui unit son pays à l’Allemagne depuis 300 ans. Le père de Charles III, le défunt prince Philip, était lui-même issu de la maison dano-allemande de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Glücksbourg et avait passé une grande partie de sa scolarité outre-Rhin.

Comme un symbole, le nouveau roi devrait s’adresser au parlement en anglais et en allemand. Même s’il ne maîtrise pas cette langue comme celle de Molière, qu’il parle couramment… comme sa mère.

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