Peut-on oui ou non se passer des néonicotinoïdes?

Céline Hussonnois-Alaya
·10 min de lecture
Manifestation aux Invalides le 23 septembre 2020 contre l'usage des néonicotinoïdes - Thomas COEX © 2019 AFP
Manifestation aux Invalides le 23 septembre 2020 contre l'usage des néonicotinoïdes - Thomas COEX © 2019 AFP

Est-ce le retour des pesticides tueurs d'abeille? Début octobre, un projet de loi controversé permettant la réintroduction temporaire des néonicotinoïdes, des insecticides accusés de tuer les abeilles, a été adopté à l'Assemblée nationale. Il sera présenté ce mardi au Sénat pour une adoption finale.

Ces pesticides ont pourtant été interdits en 2018. Mais le projet de loi propose d'autoriser, jusqu'en 2023, des dérogations à leur utilisation. Car les producteurs de betteraves assurent que leurs cultures (423.000 hectares plantés en 2020) ont été ravagées au printemps dernier par la jaunisse, une maladie transmise par un puceron. En clair, les betteraves sont plus petites. Les betteraviers pourraient ainsi connaître une baisse de 16% de leur rendement au niveau national, jusqu'à 50% dans certaines régions, selon l'Institut technique de la betterave (ITB).

Si les producteurs de betteraves mettent en avant l'argument économique - le secteur emploie 45.000 personnes dans de nombreuses filières, du sucre au bioéthanol, en passant par les aliments pour le bétail ou l'alcool utilisé dans les cosmétiques - scientifiques et défenseurs de l'environnement dénoncent les conséquences graves de ces néonicotinoïdes. La controverse est vive, chaque camp dénonçant les arguments de l'autre et affirmant diamétralement l'inverse. Qu'en est-il vraiment? BFMTV.com a interrogé des spécialistes du sujet.

• Le point de vue d'un agriculteur conventionnel

Alexandre Pelé, betteravier et vice-président de la Confédération générale des planteurs de betteraves (CGB), est en train de récolter. Habituellement, cet agriculteur qui possède 240 hectares de terres dans l'Essonne arrache 93 tonnes de betteraves par hectare. Cette année, ce devrait être autour de 39, soit entre la moitié et le tiers.

"Les coccinnelles (qui mangent les pucerons, NDLR) sont arrivées après les pucerons, c'était trop tard, les dégâts étaient déjà faits", raconte-t-il à BFMTV.com.

S'il a eu recours à des insecticides par pulvération - une opération renouvelée trois fois à quinze jours d'intervalle - cela n'a pas eu grande efficacité. "L'infestation était telle qu'on n'a pas pu la contrôler. Même en réduisant les populations à 15%, sachant qu'un seul puceron transmet le virus à plusieurs centaines de plants et qu'ils se reproduisent extrêmement vite, c'était inefficace."

Alexandre Pelé affirme même avoir perdu de l'argent à avoir fait le choix de cultiver de la betterave. "C'est une année blanche, on a travaillé pour rien." Il estime ainsi ses pertes autour de 1000 à 1200 euros par hectare, soit au total près de 35.000 euros.

• Néonicotinoïdes et abeilles peuvent-elles faire bon ménage?

Contrairement à la plupart des insecticides qui sont pulvérisés, les néonicotinoïdes, sont utilisés en enrobage de semences. Cela signifie que la graine semée contient déjà la molécule insecticide qui circule dans la plante et se diffuse tout au long de sa croissance, des racines aux feuilles - cela s'appelle une protection "systémique".

La communauté scientifique est unanime: les néonicotinoïdes sont dévastateurs pour les pollinisateurs. Mais employés dans le cadre de la culture de la betterave, ils ne feraient pas de mal aux abeilles: c'est la justification des agriculteurs. Puisque la betterave est récoltée avant de fleurir - c'est une plante bisannuelle qui ne fleurit qu'au bout de deux ans mais la racine est récoltée la première année - les abeilles ne s'exposeraient pas aux néonicotinoïdes, n'ayant pas l'occasion d'aller la butiner. "C'est un peu superficiel de dire que les néonicotinoïdes sont tueurs d'abeilles, assurait Christiane Lambert, la présidente de la FNSEA, à Franceinfo. Concernant la betterave, il n'y a pas les dangers observés par certains."

Une démonstration que balaie Jean-Marie Sirvens, apiculteur professionnel et vice-président de l'Union nationale de l'apiculture française (Unaf). "Il faut prendre en compte le phénomène de guttation, précise-t-il à BFMTV.com. De petites gouttelettes d'eau que la plante excrète se forment sur les feuilles, les abeilles peuvent venir les boire et c'est alors extrêmement toxique pour elles."

• Quelle responsabilité dans la perte de biodiversité?

Aucun risque que ces semences enrobées de néonicotinoïdes ne se retrouvent dans la chaîne alimentaire, affirme à BFMTV.com Vincent Laudinat, directeur général de l'ITB. Il explique ainsi que les graines sont semées à 2,5 cm de profondeur, recouvertes de terre et que "les animaux ne sont pas attirés". Quant à celles qui se retrouveraient en bout de champ - lorsque le tracteur manœuvre - il déclare que les agriculteurs les ramassent à la main.

Un point de vue que ne partage pas Jean-Marc Bonmatin, chimiste et toxicologue au CNRS. Selon ce spécialiste de l'impact des pesticides sur la biodiversité, les néonicotinoïdes affaiblissent l'ensemble des écosystèmes et touchent aussi bien les invertébrés terrestres, ceux vivant en milieu aquatique, les batraciens ou encore les oiseaux. Des effets en cascade: ces derniers ne trouvent plus d'insectes pour nourrir leurs petits, ce qui met en péril la surive des espèces. Comme le rappelle le CNRS, un tiers des oiseaux des champs a disparu.

"Les pollinisateurs comme les invertébrés sont à la base de la chaîne alimentaire, insiste Jean-Marc Bonmatin pour BFMTV.com. C'est le château de carte de la planète. On imagine qu'en supprimant la première marche, la pyramide va tenir. Eh bien non, elle s'effondre."

Pour l'écologue Vincent Bretagnolle, également chercheur au CNRS, l'usage systématique des néonicotinoïdes pose problème. "Ils sont utilisés comme moyen préventif plutôt que curatif avant même que les ravageurs n'arrivent, regrette-t-il pour BFMTV.com. Rien ne garantit qu'il y aura l'année prochaine une invasion de pucerons."

Du côté des producteurs de betteraves, on maintient que les invasions de pucerons et la propagation de la jaunisse sont devenus endémiques. "Les derniers hivers ont été chauds, on sait que ce problème se présentera tous les ans", ajoute Vincent Laudinat, de l'Institut technique de la betterave.

• Des impacts à long terme pour l'environnement?

Autre problème de ces graines enrobées de néonicotinoïdes: une majeure partie de ces insecticides reste dans le sol et n'est pas absorbée par la plante. Vincent Laudinat, le directeur général de l'ITB, se veut rassurant et soutient que cette part "résiduelle" entre "dans un processus de décomposition organique".

"Il peut y avoir des molécules mais c'est une dose infinitésimale. La preuve, si ces néonicotinoïdes persistaient autant, nous n'aurions pas eu de pucerons cette année."

La filière assure également s'être engagée à diminuer les doses et à ne pas planter de cultures attractives pour les pollinisateurs l'année suivant celles des betteraves, les effets collatéraux sur la biodiversité ainsi que l'environnement seraient ainsi minimes. Ce n'est pas le point de vue de l'écologue Vincent Bretagnolle, du CNRS, pour qui il est "tout à fait certain que ces insecticides se propagent dans l'environnement".

"Près de 80 à 98% de la substance ne pénètrent pas la plante et partent dans le sol et les eaux. Nous avons retrouvé des néonicotinoïdes, non pas à l'état de traces mais à des doses non négligeables, dans des plantes sauvages, des prairies permanentes."

Un endroit où ils n'auraient jamais dû s'y trouver. Le chimiste et toxicologue Jean-Marc Bonmatin, également vice-président du Groupe de travail sur les pesticides systémiques qui rassemble des chercheurs internationaux, dresse un constat encore plus alarmant. "On en a retrouvé à 10 km de leur champ d'origine. C'est beaucoup 10 km." Sans compter que, selon ses analyses, certains néonicotinoïdes ont une durée de vie allant de cinq à trente ans. "Contrairement à ce que certains veulent nous faire croire, ils ne disparaissent pas au bout de quinze jours."

• Quelles solutions de remplacement?

Pourtant, il ne s'agit pas de "défendre à tout prix" les néonicotinoïdes, selon Vincent Laudinat, de l'ITB, mais de préserver la production de betteraves. "On veut juste du temps pour trouver une solution." Car c'est bien là le problème. Selon les betteraviers, il n'existe aujourd'hui aucune alternative aussi efficace que les néonicotinoïdes pour affronter les pucerons. "On est dans une impasse technique", certifie Vincent Laudinat qui appelle également à relativiser - selon lui, la production de betteraves ne représente que 1,4% des surfaces agricoles.

"On a des grands axes de recherche. On travaille en génétique à la sélection de variétés résistantes aux pucerons ou moins appétentes, à des produits phytosanitaires plus efficaces que ceux qui existent par voie aérienne qui ne marchent pas et qui ont le désavantage d'impacter l'ensemble des insectes. On s'est engagé à installer des haies et on a investi dans une serre de recherche pour accélérer les choses."

L'impasse technique, un mensonge selon Emmanuel Aze, arboriculteur et responsable de la commission pesticides à la Confédération paysanne, fermement opposée aux néonicotinoïdes. Il assure à BFMTV.com qu'il existe bel et bien des alternatives efficaces.

"La pulvérisation bactérienne, les techniques de bio-contrôle comme la confusion sexuelle par la diffusion d'hormones de synthèse, les préparations naturelles comme le purin ou l'argile, les semis plus tardifs et faux semis, les rotations longues, la préservation des refuges naturels des insectes prédateurs pour qu'ils s'y reproduisent comme les bois, les haies... Il existe des alternatives dans la quasi totalité des usages. Mais cela engendre des coûts de production supplémentaires parce qu'un peu moins efficaces (ce qui provoque une perte de rendement, NDLR) ou plus chers que les néonicotinoïdes."

C'est également ce que pointe l'Anses. "Pour une majorité des usages des produits phytopharmaceutiques à base de néonicotinoïdes, des alternatives suffisamment efficaces, et opérationnelles ont pu être identifiées", à l'exception de six usages. Et dans huit cas sur dix, au moins une solution alternative non chimique existe.

• Des dangers pour la santé humaine?

S'ils contaminent les sols, les eaux et se retrouvent dans la chaîne alimentaire, se pourrait-il que l'être humain y soit également exposé? Le chercheur Jean-Marc Bonmatin considère ainsi que les néonicotinoïdes - qui sont les insecticides les plus utilisés dans le monde - représentent un véritable risque pour la santé.

"Les néonicotinoïdes sont partout. Dans les céréales, le thé, les jus de fruits. On les retrouve dans près de 140 cultures. Je vous mets au défi de faire un seul repas dans l'année qui n'en contienne pas. Sachant que ce n'est pas la dose qui fait le poison, mais la durée d'exposition."

Et le problème, selon lui, c'est que l'être humain y est exposé de façon chronique. "Du point de vue de la santé publique, on fonce dans le mur", ajoute le chimiste et toxicologue.

"Des dizaines de milliers de tonnes de néonicotinoïdes sont déversées tous les ans sur la planète. Et nous, au lieu de freiner, on accélère un peu plus."

• La faute aux marchés plus qu'aux pucerons?

Emmanuel Aze, représentant de la Confédération paysanne, craint par ailleurs que les dérogations accordées aux betteraviers n'ouvrent la voie à d'autres secteurs. Les producteurs de maïs ont en effet déjà demandé à pouvoir bénéficier d'une telle mesure. "Cela va créer un précédent. Toutes les filières qui s'estiment lésées vont essayer de profiter de la brèche." Alors que, selon lui, l'origine du problème serait ailleurs.

"Tout cela n'a rien à voir avec ce qui est présenté comme une explosion de la jaunisse apportée par le puceron. En réalité, c'est l'effondrement des cours mondiaux des denrées alimentaires, à la suite de la suppression des quotas, qui est en cause. Les marges des betteraviers se sont effondrées."

Pour rappel, la France est le premier pays producteur européen de sucre et le deuxième producteur mondial de sucre de betterave. Avec la division par deux des prix du sucre au niveau mondial en deux ans, quatre sucreries ont récemment fermé en France. "Le réflexe habituel des filières en situation de compétition de prix sur les marchés, c'est de minimiser les coûts de production en maximisant les rendements", pointe Emmanuel Aze. Et selon lui, cette logique de compétition pousserait à l'utilisation de pesticides.

"La quête permanente de compression des coûts de production n'est pas compatible avec l'alimentation. Il faut changer de modèle agricole."

Article original publié sur BFMTV.com