"On a perdu pied": Fabien Onteniente raconte le tournage fou de "People", la suite de "Jet Set"

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José Garcia dans
José Garcia dans

Du haut de ses quarante ans de carrière, Fabien Onteniente a appris à apprécier ses échecs. Si le populaire réalisateur de Camping conçoit aisément qu'All Inclusive (2019) ne soit pas une grande réussite, il reste très attaché à People (2004). Dans cette suite de Jet Set, unanimement conspuée, un aristocrate en disgrâce pourchassé par un mafieux biélorusse organise le mariage du roi des nuits d'Ibiza pour éponger ses dettes.

People est né le 15 août 2000 dans une brasserie parisienne. Sorti deux mois auparavant, Jet Set a été un succès surprise et un phénomène de société. "Ça a été l'émergence d'une nouvelle mode", raconte Fabien Onteniente, qui se souvient de salons de coiffure baptisés d'après son film. Mais cet emballement médiatique lui pèse et il réfléchit à une suite qui pourrait "détruire un peu le truc".

Son idée est simple: contraindre les jet-setteurs à devenir normaux. "Ils étaient trop contaminés et ils devaient se 'déjetsetiser'. Une partie [du scénario se déroulait] dans un camping pour qu'ils retrouvent des sensations de vrais êtres humains, pour ne plus être toujours entre les petits fours, les invités, le champagne." Mais Fabien Onteniente se heurte rapidement aux désidératas de José Garcia, choisi pour être la star de la suite de Jet Set.

Transformation physique

Alors l'un des acteurs les plus bankables du cinéma français, José Garcia a une idée bien précise en tête. Exit le camping: pour lui, People doit absolument se dérouler à Ibiza. Fabien Onteniente revoit donc sa copie: "J'ai un peu tordu tous les tuyaux, comme à Beaubourg. Si on voulait José, il fallait tourner à Ibiza. C'était comme ça. Il allait en vacances là. Il connaissait ça. Ça correspondait à son énergie."

Pourtant truculent dans Jet Set en Mellor de Silva, un aristocrate brésilien fort en gueule, José Garcia refuse de jouer la même partition dans la suite. "J'avais très envie de jouer le rôle d'un homo, mais attention, un homo d'aujourd'hui. C'est-à-dire pas la folle que certains imaginent encore", explique-t-il en 2004 au Parisien. Onteniente imagine John-John, le roi des nuits d'Ibiza. Un personnage inspiré par le styliste John Galliano.

Pour se glisser dans la peau de son personnage, José Garcia s'entraîne avec le comédien Patrice Cols et se transforme en montagne de muscles. "Je souhaitais que John-John ait l’air, disons... appétissant [...] qu’il soit sexuellement un tout petit peu touchant. Je me suis donc préparé pendant quatre mois mais sans excès: un peu de muscu et beaucoup de discipline côté régime alimentaire", confie-t-il en 2004 à Première.

"Il était dans un trip, 'je veux être mince, je ne veux plus être le petit gros de La Vérité si je mens!' Ça a été le début de la fin du petit gros", renchérit Fabien Onteniente, persuadé que José Garcia a utilisé People pour maigrir: "Il ne parlait que de ça! Il avait toutes les tailles de boîtes de protéines possibles et imaginables! Il a fallu que j'engage le préparateur physique [Patrice Cols]. Il me disait qu'il était très, très bien. Il a fait son casting, quoi! Après, [Patrice] va bien dans l’univers du film. Il est bodybuildé. Il joue un petit peu faux comme il faut."

"Un film hors-sol"

José Garcia est l'un des rares acteurs de Jet Set à revenir dans People. Si Ornella Muti, qui incarnait la mondaine Camilla Balbeck, rempile, Lambert Wilson, alias Arthus de Poulignac, se contente d'un caméo. Parti aux États-Unis tourner Catwoman, il est remplacé par Rupert Everett, qui joue le cousin de son personnage, Charles de Poulignac. S'ajoute à eux Miglen Mirtchev, acteur bulgare avec qui José Garcia a déjà joué dans Le Tronc de Karl Zéro. Il est choisi pour camper le mafieux biélorusse aux trousses de Poulignac.

Miglen Mirtchev reçoit la consigne de perdre cinq kilos: "Fabien avait dans la tête que tout le monde devait être svelte. Même les mafieux russes! Ce qui n'est pas la norme: ils sont plutôt d'un certain âge et bien empâtés! J’ai eu trois semaines pour perdre ces cinq kilos. La production m'a envoyé - c'est moi qui ai payé - chez le docteur Philippe Peltriaux, qui a une méthode basée sur un régime surprotéiné. Il était connu parce qu'il avait fait perdre à l’époque des kilos à Depardieu. Et en deux semaines, effectivement, j'ai tout perdu."

Manque à l'appel Samuel Le Bihan, le héros du premier film, patron de bistrot qui va infiltrer la jet set parisienne pour sauver son établissement. En son absence, People perd une partie de ce qui faisait le charme du premier film: le regard moqueur du prolo sur cet étrange microcosme. "On a cru que ce qui faisait rire, c'était ce truc de dingo [la jet set d'Ibiza] et en fait ce truc de dingo ne fait rire que si on a des gens normaux. Et là, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre. Donc on est dans un film hors-sol", reconnaît Fabien Onteniente.

Il manque aussi à People un autre élément fondamental du cinéma de Fabien Onteniente: la mélancolie, l'ingrédient secret qui font de Camping (2006) et de Disco (2008) ses deux films les plus personnels. "C'est pour ça que je ne me reconnais pas [dans People]. Une partie de moi n'est pas là", regrette le réalisateur, qui a fait la même erreur dans All Inclusive (2019).

"Le tournage a été un délire absolu"

À Ibiza, où People se tourne à l'automne 2003, Fabien Onteniente est déphasé. "Être chez les perchés en non-stop, c'est épuisant", commente-t-il dix-neuf ans après. "Je n'y suis jamais retourné depuis. C’est spé, quoi." Et le réalisateur d'ajouter: "On peut perdre pied, quoi. D'ailleurs, on a perdu pied. Il fallait être prêt. C'est une expérience." Il a été en réalité déconcerté par les us et les coutumes de l’île. Le DJ Joachim Garraud, qui a composé la BO de People avec David Guetta, raconte:

"Fabien n'était pas 100% un clubber. Ce n'était pas son style de vie. Il a découvert beaucoup de choses en venant à Ibiza. Il ne s’attendait pas à découvrir un monde comme ça. Il a découvert les gens qui faisaient la fête pendant 15 heures d’affilée. Une nuit, on s'est retrouvés pour faire trois clubs: Privilège, Amnesia et Space. Quand on est arrivé à 7 heures du matin au Space et qu’il faisait jour, Fabien s'est demandé où il était! C'est ça la vie à Ibiza. Il y a ce décalage."

Pendant le tournage, l'équipe profite bien de l'ambiance survoltée d'Ibiza, raconte Philippe Heissler, chargé de la post-production sonore. "Je n'étais pas sur le tournage, mais j'ai eu des échos. Le tournage a été un délire absolu. Le chef déco était sous trip et a disparu pendant trois jours. Tout le monde était défoncé comme un petit-Lu." "Tout s'est passé dans une superbe ambiance, très décontractée", confirme Miglen Mirtchev, resté seulement une semaine sur le tournage à Ibiza.

Pour la figuration, Fabien Onteniente fait appel exclusivement à des habitants de l'île. "Les figurants étaient tous plus ou moins perchés", rigole le réalisateur. "Dès qu’on mettait 1/4 de décibel, ils partaient en transe." "Les figurants étaient bien chauds", confirme Miglen Mirtchev. "Il paraît que ça se poudrait pas mal le nez!" Et leur jeu était pour le moins approximatif, note Joachim Garraud: "Je me souviens de scènes où ils faisaient n'importe quoi. Ils restaient en plein milieu de la piste de danse sans bouger avant de faire demi-tour."

"C'était l’Eurodisney de la teuf!"

À l'écran, les hésitations des figurants ne se ressentent pas. Les scènes situées dans les clubs d'Ibiza sont les plus réussies du film. L'énergie propre aux soirées du Privilège est fidèlement retranscrite. "C'était l’Eurodisney de la teuf! J'avais envie d'en mettre plein les yeux. On a tourné à six caméras", raconte Fabien Onteniente. "Quand on est arrivé la première fois au Privilège, où il y avait 8.000 personnes en train de danser, il était comme un fou", se souvient Joachim Garraud. "Il avait déjà plein d’idées sur la réalisation."

"On a mis les moyens. On s'y croit vraiment", salue Philippe Heissler. L'ingénieur du son a utilisé pour cela un logiciel spécial pour reproduire à l’écran les caractéristiques du lieu où la scène a été tournée. "C'est comme si la musique entendue dans le film venait réellement de ce lieu-là", précise Joachim Garraud. "Ça nous a permis d'avoir un son comme si on était vraiment dans le club."

Les scènes de fête sont tournées en conditions réelles, avec la musique à fond et les acteurs qui hurlent. "Si vous mettez de la musique pas forte dans un lieu où elle est censée être forte, les acteurs ne jouent pas pareil. Fabien avait donc demandé à tous les acteurs de hurler", glisse Joachim Garraud. "Si on regarde José Garcia dans ces scènes, on voit les veines de la gorge qui sont gonflées."

Chèvre sous ecstasy

L'ambiance survoltée d'Ibiza inspire certains gags à Onteniente. Dans un des moments culminants du film, le mafieux biélorusse chante un tube des Village People après avoir ingurgité une drogue baptisée "Village Pilule". "On a un peu déliré. Il faut bien", explique le réalisateur. "Les pilules, c'est une invention personnelle. C'est venu comme ça. Je voulais qu'il y ait toujours un peu de comédie musicale. C'est une obsession."

Dans une autre séquence, une chèvre avale de l'ecstasy et se rue sur Charles de Poulignac avec l’intention de forniquer. "C'est un film d'allumés, comme le film de BHL…", s'amuse Onteniente. Philippe Heissler conserve un souvenir plus modéré de la scène: "Je me souviens d'un truc empaillé sur des roulettes de skateboard. On a fait plusieurs essais pour que ça marche et ça s'est terminé à l'arrache au mixage. Ce n'était pas possible. Fallait couper ce truc-là. Elle n'était pas gérable cette chèvre."

"Ce n'est pas un film qui est là pour faire dans la dentelle", insiste encore le technicien. "On cherche à être le plus efficace possible. C'est le genre de comédie qui se réfère à l'esprit des années 60 et cherche uniquement le même type de succès que Le Gendarme avec Louis de Funès. Quand on travaille sur ce genre de projet, on sait très bien où on met les pieds. Je sais très bien que je ne suis pas sur un film de Claude Miller!"

"Une gabegie hallucinante de moyens"

Conscient des limites de son sujet, Fabien Onteniente livre un film très court, d'à peine 1h20. "Il n'y avait pas grand-chose à ajouter non plus, hein", se justifie le cinéaste. "C'était une bonne durée, je pense, parce que s'il avait fait 1h40, ça aurait été peut-être pénible et problématique. J’ai tout donné sur 1H20." Pourtant, lorsque Philippe Heissler arrive sur le projet, le premier bout à bout fait 2h20.

"Il y avait beaucoup de digressions dans les dialogues, des trucs à n’en plus finir sur le mariage pour tous, des histoires parallèles. On a été obligé d'élaguer les branches les unes après les autres pour garder le tronc. Ça donne quelque chose qui n'est pas forcément très cohérent à l'image. On s'est aperçu au montage qu'il y avait des oublis et qu'il fallait se démerder pour que ce soit compréhensible."

"Le premier montage ne correspondait pas aux attentes des producteurs", ajoute Joachim Garraud, qui a composé la musique en parallèle du montage. "Un consultant est venu regarder le film. Il a suggéré des changements et a réécrit un peu l’histoire en fonction du montage. C'est un film qui a été remonté plusieurs fois. La version finale est peut-être le troisième ou le quatrième montage. À chaque fois, la structure a été modifiée. Une version ne se terminait pas avec le mariage. Dans une autre, le milieu du film s'est retrouvé à la fin."

Lors de la post-production, les monteurs se succèdent. "Fabien épuise souvent entre 2 et 3 monteurs par film", révèle Philippe Heissler, bien au fait des méthodes du réalisateur pour avoir travaillé également avec lui sur Camping et Disco. "Généralement, il appelle une grosse star pour faire le final cut. Le montage de People a duré très longtemps. J'ai dû rester entre six et huit mois alors que globalement c'est fait en deux mois. C'était une gabegie hallucinante de moyens."

"On parlait plus de musique que de cinéma"

La sortie de People, le 19 mai 2004, ne se déroule pas comme prévu. "Extrêmement mécontent" du résultat selon Philippe Heissler, José Garcia limite ses apparitions dans la presse pour soutenir le film. Un autre problème se pose: "C'était l'émergence de David Guetta, qui a fait toutes les musiques du film. Donc on parlait plus de musique que de cinéma", déplore Fabien Onteniente.

Quand elle n’ignore pas le film, la critique se montre impitoyable. "Max Pecas n'est pas loin!", lance le site ​​MCinéma.com. "Quel cirque minable!" titre Le Quotidien du cinéma. "Blagues foireuses et situations grotesquement navrantes, (...) une mise en scène effroyable déjà bien en deçà d’un obscur téléfilm érotique", peut-on lire sur FilmdeCulte. Seul Le Parisien juge People "efficace". Une partie de la communauté gay soutient néanmoins le film et le magazine Têtu publie une interview de José Garcia à cette occasion.

"D'un échec est venu un succès!"

Mais le statut de People (est-ce une suite? un film dérivé?) brouille les pistes. Le public ne s'y retrouve pas et les entrées déçoivent. Le miraculeux bouche-à-oreille de Jet Set ne se reproduit pas. "Je n'ai pas du tout de regret", assure cependant Onteniente. "On a eu 800.000-900.000 entrées. Dans ce public-là, il y avait beaucoup de fêtards. C'était plus des chiffres du soir. Il n'y avait personne aux séances de 14 heures. J'ai mal vécu la sortie."

"Des gens riaient, d'autres pas", se souvient Miglen Mirtchev, qui a découvert People seul dans une salle du XIIIe arrondissement de Paris, trois semaines après la sortie. "C’était assez bizarre. C'était mitigé comme ambiance." Sortie en plein festival de Cannes, où elle a été présentée en avant-première, la comédie s'incline face aux deux blockbusters américains du moment: Troie avec Brad Pitt et Kill Bill 2 de Quentin Tarantino.

Fabien Onteniente ne renie pas People: "Ne serait-ce que pour les quelques personnes qui le regardent encore avec un œil qui frise, je ne crache pas dans la soupe." D'autant que People lui a permis de réaliser le plus grand succès de sa carrière. Si son idée de situer la suite de Jet Set dans un camping n'avait pas été retoquée par José Garcia, Camping n'aurait sûrement pas vu le jour. "Quand j'ai rencontré Franck [Dubosc], j'avais encore l'idée sous le coude. D'un échec est venu un succès!"

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Article original publié sur BFMTV.com

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