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La Classe : un choc venu d’Estonie

J'avais déjà dressé un portrait des séries non-américaines qui deviennent de plus en plus innovantes, et je vous avais incité à bien explorer vos programmes télé. On peut y découvrir, quelquefois bien cachée au fond d'une grille, une perle improbable venue d'un pays qu'on ne soupçonnait pas de produire des séries de qualité. C'est le cas encore aujourd'hui, sur une chaîne que je vous incite à découvrir au plus vite (si vous avez la chance de la capter via des fournisseurs comme SFR ou Free).

Eurochannel, une chaîne consacrée à l'Europe à travers ses séries et ses films, va diffuser une production bouleversante dont vous ne sortirez pas indemne : La Classe. À partir de ce dimanche soir, et pendant sept épisodes, c'est le sujet de la violence à l'école qui va être traité, de façon magistrale via cette production… estonienne !

Aussi âpre et froide que les nombreuses séries danoises que nous avons récemment découvertes, cette série estonienne joue la carte du minimalisme : l'école, les habitations, la ville elle-même, tout paraît clinique, monochrome. La technique est d'ailleurs par moment limite (on aperçoit trois fois le micro à l'image !) mais tout cela n'est rien et l'ambiance renforce le discours, rythmé de façon implacable et qui ne vous lâche pas.

Tel le drame de Columbine aux États-Unis, une fusillade éclate dans un lycée de Tallinn, la capitale de l'Estonie. Plusieurs enfants vont y perdre la vie, abattus par deux de leurs camarades. Si le long-métrage, dont la série s'inspire, racontait l'histoire avant le massacre, la série se déroule après, et profite de ses multiples épisodes pour se focaliser à chaque fois sur un point de vue différent : une lycéenne dans le premier épisode ; le père d'un des jeunes tueurs dans le deuxième ; leur professeur dans le troisième. Chacun de ces personnages va vivre le traumatisme de façon différente, mais avec cette même sensation que le monde s'est arrêté et que, pour certains, il ne se remettra jamais à tourner. Tous sont rongés par la culpabilité d'avoir laissé faire, de ne pas avoir été à la hauteur, de n'avoir rien vu venir. Tous sont confrontés au regard des autres : haine, incompréhension, rejet. Pour certains, la libération viendra dans la confession. Pour d'autres, ça sera dans l'affrontement physique avec les autres victimes…

Si La Classe est une brillante série, c'est parce qu'elle ne juge pas et n'impose aucune vérité. Très vite, on résout le mystère qui entoure ce massacre, et la réalité est d'une terrifiante banalité : un bizutage qui a été bien trop loin et que les victimes n'ont pas supporté. Alors que les médias de la ville s'emparent de la tragédie pour en faire une cause nationale, cette révélation va faire retomber les spéculations. Les criminels ne sont tout simplement pas ceux que l'on croyait.

Récompensée au Festival Reflet d'Or et au Roma Fiction, cette production ose affronter et dramatiser une réalité dramatique, au même titre que Le Serment, autre série qui s'est conclue vendredi soir sur Arte. Cette création de Peter Kosminsky relate le parcours de deux témoins du conflit israélo-palestinien : une jeune londonienne qui débarque aujourd'hui en Israël et un soldat des forces britanniques envoyé en Palestine dans les années 40. Leur lien ? C'est son grand-père ! Pour l'avoir déjà apprécié sur Canal+, cette série porte un regard qui amènera la controverse mais doit être saluée pour la justesse de son ton.

Avec Luther, autre série britannique qui a les honneurs du prime time sur Canal + et qui a mérité son million de téléspectateurs, la tendance semble se confirmer. Les séries européennes sont clairement parmi les plus provocantes, les plus innovantes, les plus marquantes. Les Américains sont toujours les rois en terme d'« entertainment » et savent produire des NCIS ou des Dr House avec brio, mais il se pourrait bien que les adaptations de concepts étrangers, telles que The Killing, se généralisent.

Alain Carrazé, directeur de 8 Art City

Crédit photo : © Eurochannel