"Je misais jusqu'à 3000 euros par semaine" : ils alertent sur la spirale infernale des paris sportifs en ligne

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Photo d'illustration

Derrière les gros gains promis par les publicités, la réalité est beaucoup moins rose. De nombreux joueurs s'endettent auprès des banques.

Impossible de passer à côté. Dans les transports en commun, à la mi-temps des matchs, dans la presse sportive ou plus subtilement chez des célèbres youtubeurs qui ont leurs entrées à l'Elysée... Les publicités pour les sites de paris sportifs sont omniprésentes dans l'espace public, tout particulièrement en marge des grands évènements comme Roland Garros ou l'Euro de football.

À grand renfort de slogans percutants "gros gain gros respect", "bascule dans le game", de clips mettant en avant les sommes remportées par certains joueurs, les opérateurs de paris en ligne séduisent de plus en plus.

"70,3% des joueurs sont endettés auprès des banques"

Le nombre de parieurs sportifs a augmenté de 29% au premier trimestre 2021 par rapport à la même période l'an dernier, selon les chiffres de l'Autorité nationale des jeux, pour atteindre 2,5 millions de comptes actifs. Près d'un milliard d'euros pourraient être misés en France à l'occasion de l'Euro de football, bien plus que les 690 millions d'euros de la coupe du monde 2018 ou les 297 millions de l'Euro 2016.

Mais derrière les rares histoires de gros gain et de gros respect, la réalité de nombreux joueurs est moins séduisante. Selon l'association SOS Joueurs 70,3% des joueurs sont endettés auprès des banques, ce qui représente 26,7 millions d'euros.

"Un jeune a dilapidé 24 000 euros d'économies, il a fait une tentative de suicide"

Une situation qui pourrait s'aggraver sous le double effet de la pandémie et de l'Euro. "Durant la pandémie, des jeunes se sont mis minables financièrement. On a un exemple d'un jeune qui a dilapidé 24 000 euros d'économies, il a dû quitter son appartement, ça a fini en tentative de suicide. Quand on sait que les compétitions entrainent davantage de paris ou font replonger ceux qui avaient arrêté, on peut craindre les mois qui arrivent", redoute Armelle Achour, directrice de l'association SOS Joueurs.

Une spirale dans laquelle est tombé Aurélien*. "J'ai commencé à mes 18 ans à parier par plaisir, pas plus de 20 euros par mois pour rajouter du piquant aux matchs que je regardais", nous explique le jeune homme par téléphone.

"Je n'ai pas vu les pertes s'accumuler"

Puis viennent les premiers euros perdus. "A chaque pari perdu, j'avais un sentiment d’avoir perdu quelque chose. Alors je tentais de me refaire en misant à nouveau. Ca a été le début d'une énorme spirale négative, je misais jusqu'à 3 000 euros par semaine, soit le plafond maximum" se remémore le jeune homme, qui estime avoir perdu environ 3 000 euros en paris sportifs sans s'en rendre réellement compte.

"Je ne misais que de petites sommes, donc je n'ai pas vu les pertes s'accumuler. Mais à force de dépenser 20 euros plusieurs fois, les pertes ont vite été importantes". Jusqu'à un déclic. "Je suis étudiant et j'ai voulu faire un prêt pour payer mon école. La banque l'a refusé car ils ont vu que je pariais beaucoup", se remémore Aurélien. "Ça a été la prise de conscience. Je me suis banni un an des sites de paris sur lesquels j'étais inscrit", poursuit le jeune homme, qui a arrêté les paris il y a trois mois.

L'engrenage des paris

Un mécanisme d'addiction que connaît bien la directrice de l'association SOS joueurs. "Le parcours est souvent similaire. La découverte avec les copains, des premiers gains assez faibles, puis des pertes d'argent. Le joueur tente ensuite de se refaire vu qu'il a déjà gagné un pari. Ensuite, c'est l'engrenage. Même un gain important ne fera pas arrêter un joueur addict, car cela va valider son idée de continuer à jouer puisqu'il peut gagner" décrypte Armelle Achour.

Ce mécanisme de l'addiction, Pol le connaît bien. Étudiant, il a commencé à jouer avant d'être majeur, dans les bureaux de tabac, malgré l'interdiction des jeux d'argent pour les mineurs. Dès ses 18 ans, il s'inscrit aux sites de paris en ligne, qui renforcent son addiction. 

Le rôle des publicités

"Le piège des paris en ligne, c'est qu'on peut miser à n'importe quelle heure, n'importe où et parier instantanément sur le match qu'on regarde. J'ai déjà fait 7 ou 8 paris par jour pour tenter de me refaire. Aller au tabac plusieurs fois par jour pour parier c'est plus compliqué, il y a un sentiment de honte", remarque Pol. En deux ans de paris en ligne, l'étudiant de 20 ans est incapable de dire combien il a perdu, "ça se compte en milliers d'euros".

Premier responsable pointé du doigt, les publicités des sites de paris, qui utilisent des codes spécifiques pour cibler les jeunes. "L'exemple type, c'est une publicité qui reprend des codes à destination des jeunes, dans le ton employé et le langage. Le spot en lui-même où celui qui a gagné un pari sportif est extrait de son canapé et porté en triomphe sur le toit de l’immeuble, tel un dieu. Et dessous, en bas de l’immeuble, tous levant la tête, les futurs joueurs. Il y a auprès des joueurs un effet de mimétisme, qui se disent ça pourrait être moi," déplore la directrice de SOS joueurs, qui appelle à mieux réguler ces publicités.

Des influenceurs pointés du doigt

Un constat partagé par les anciens parieurs. "Les publicités jouent sur la fierté et l'égo des joueurs. On a l'impression qu'on peut être meilleur que les copains car on connait mieux un sport que les autres et donc gagner. Il y a une incitation à se comparer aux amis, et cela incite à miser", remarque Aurélien*.

Au-delà des spots de publicités à la télévision, Pol pointe également du doigt la visibilité dont bénéficient les sites, au point qu'ils sont omniprésents : sponsor de club, affiches dans le métro, et relais d'influenceurs. "Quand vous voyez des influenceurs très suivis par les très jeunes comme McFly et Carlito, qui se font sponsoriser une vidéo par un site de paris, avec à peine un avertissement sur les risques d'addiction, ce n'est pas normal".

Un message d'avertissement discret

La vidéo en question, vue plus de 2,3 millions de fois en 24 heures, comporte un simple avertissement, masqué dans un premier temps. Il faut en effet dérouler la présentation de la vidéo pour lire, au bout de 10 lignes, ce message : "Nous rappelons que les jeux d'argent sont strictement interdits aux mineurs. Jouer comporte des risques : endettement, dépendance... Pour être aidé, appelez le 09-74-75-13-13 (appel non surtaxé)". Un même message qui apparaît au bout de 2'50.

"À la télévision comme ailleurs, le message de prévention n'est pas suffisamment lisible. Il y a une responsabilité, indirecte, des influenceurs qui font la promotion de ces sites. Sans doute n'ont-ils pas conscience des dangers de l'addiction, mais ils ne rendent pas service aux jeunes qui les suivent", regrette la directrice de SOS joueurs.

400 000 joueurs pathologiques

Selon un rapport de l'association SOS Joueurs, le revenu médian des joueurs de paris sportifs en ligne est inférieur à celui des autres joueurs, preuve de la population touchée par les campagnes de publicité. Les CSP ouvriers et employés totalisent à elles seules 50,3% des joueurs, selon ce même rapport.

Le site de L’Autorité nationale des jeux (l'ANJ) permet de s'interdire de jeu en ligne en quelques clics. Une démarche entreprise par 40 000 personnes en France. Selon l'ANJ, la France compte 400 000 joueurs pathologiques et 1 million de joueurs à risque.

* Le prénom a été modifié.

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