"Je n'oublierai jamais": devant les juges, François Molins retrace "l'horreur" de la nuit du 13 novembre 2015

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L'ancien procureur de la République de Paris François Molins au procès des attentats du 13 novembre le 17 novembre 2021. - Benoit Peyrucq
L'ancien procureur de la République de Paris François Molins au procès des attentats du 13 novembre le 17 novembre 2021. - Benoit Peyrucq

Le ton est rapide, les faits sont précis, concis, clairs. La voix est teintée d'un léger accent du sud-ouest. Ce mercredi, il y avait comme un air de déjà-vu dans la salle d'audience de la cour d'assises spéciale de Paris, un retour en 2015 où les prises de parole de François Molins, pour évoquer certains éléments sur les événements tragiques qui venaient de se produire, marquaient chaque attentat.

La conférence de presse du 14 novembre 2015 a "certainement été la conférence de presse la plus dure, car nous étions encore dans la sidération de ce que nous avions vu la veille", se souvient l'ancien procureur de la République de Paris lors d'une audition devant la justice qui a duré plus de 2h30 ce mercredi, au procès des attentats du 13-Novembre. Quelques heures avant cette conférence de presse, il venait d'assister à "l'horreur".

"J'ai dû rentrer trois fois dans le Bataclan, je ne sais pas si je n'arrivais pas à y croire ou si je ne voulais pas y croire", se remémore-t-il.

"L'attaque qu'on redoutait"

Ce vendredi 13 novembre 2015 s'achève une longue semaine pour François Molins. Le procureur de la République de Paris a passé trois jours à Marrakech pour des rencontres multipartites sur la lutte contre le terrorisme. "J'étais fatigué, je me suis couché tôt", explique le témoin, assis sur une chaise alors qu'il souffre d'une sciatique. Puis intervient un appel l'alertant de la première explosion, porte D, au Stade de France.

Les informations sont alors confuses, ses services, la DGSI, ne lui apportent pas de réponse. Quelques instants plus tard, il découvre à la télévision que des fusillades ont eu lieu sur plusieurs terrasses dans Paris. "J'ai compris tout de suite qu'on y était, on était dans l'attaque qu'on redoutait", souffle le magistrat de 68 ans. Comme le veut la procédure, ce soir-là, François Molins se déplace sur les lieux des attaques. D'abord à la Bonne bière, où il n'y avait pas encore d'enquêteurs, seulement des primo-intervenants.

"En arrivant sur la scène, un brigadier du 11e a enlevé son gilet pare-balles pour me le mettre, ça donne une idée de l'ambiance", évoque-t-il.

"Je n'oublierai jamais"

Au Carillon et au Petit Cambodge, la scène est la même. "Des corps couchés sur les trottoirs", décrit-il. Puis François Molins se rend au Bataclan, où deux terroristes tiennent une dizaine de personnes en otage. L'assaut, décidé par le préfet de police de Paris, suivant un protocole, en concertation avec l'autorité judiciaire, n'est pas encore donné. Il le sera à 00h20. Les autorités entrent alors dans la salle de spectacle où 90 personnes ont trouvé la mort.

"Alors là c'est l'horreur, c'est dantesque, jamais je n'aurais imaginé un bilan aussi lourd, il y a des corps partout, détaille l'ancien procureur de la République de Paris. Je n'oublierai jamais le corps d'une dame les cheveux au carré, assise la tête sur un sac à main, où il y avait un téléphone qui sonnait tout le temps."

Avant lui, Bernard Cazeneuve a également confié à la cour son désarroi le soir du 13 novembre 2015. "Ce qui se passe dans la tête d'un ministre, c'est qui se passe dans le coeur des Français, vous êtes à l'intérieur dévasté", assure le ministre de l'Intérieur de l'époque, qui dit avoir été "très impressionné et touché au coeur par la force des témoignages (des victimes, NDLR), par la violence révélée, et aussi par la dignité des propos qui ont été tenus par les victimes" devant la cour d'assises.

"Il y a ce que je ressens en tant que citoyen et homme, que je n'ai pas exprimé à ce moment-là, explique-t-il. Je dois dire que j'ai du mal à l'exprimer non pas parce que les ministres de l'Intérieur n'ont pas de coeur mais parce qu'il n'est rien par rapport à la douleur insondable des familles inconsolables."

"Pas préparés à des attaques d'une telle ampleur"

L'ancien ministre et l'ancien procureur partagent un sentiment commun: celui d'avoir connu l'"échec" de ne pas être parvenu à déjouer ces attaques. Ils partagent aussi la sensation d'avoir "fait au mieux", tout en reconnaissant des "dysfonctionnements" dans la gestion de la crise lors de cette soirée du 13-Novembre. Il y a les 93.000 appels au numéro vert mis en place par l'État qui, pour un grand nombre, n'ont pas abouti. Bernard Cazeneuve estimant également que les conditions d'accueil des familles à l'hôpital militaire "n'étaient pas satisfaisantes".

François Molins déplore aussi l'identification tardive de certaines victimes. "Je mesure le caractère insupportable pour les victimes", insiste l'ancien procureur de Paris, qui se souvient "de familles complètement désemparées qui cherchaient des informations depuis des heures". Le samedi, à 16 heures, ce sont les magitrats du parquet qui ont commencé à annoncer les décès aux familles. Lui-même a dû annoncer deux décès. "J'ai mis une pression maximale sur le directeur de l'Institut médico-légal", se rappelle François Molins, qui évoque la quinzaine de familles qui n'étaient pas encore fixées plus de 48 heures après les attentats.

"Même si on redoutait des attentats, on n'était pas préparés à des attaques d'une telle ampleur, avec pas moins de huit sites", résume l'ancien procureur de la République de Paris.

Article original publié sur BFMTV.com

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