"On ne fait plus attention à qui elle était" : comment la mort de Marilyn Monroe a éclipsé sa carrière

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Soixante ans après la mort de l'icône américaine, le mythe Marilyn perdure, entretenu par une obsession morbide et nécrophrage qui bat son plein, du Met Gala à Netflix.

Une star a-t-elle le droit de reposer en paix ? À en croire la manière dont l'histoire de Norma Jean Baker, devenue mondialement célèbre sous le nom de Marilyn Monroe, est sans cesse disséquée et vandalisée dans les médias, il semblerait que la mort n'offre aucun répit. Documentaires racoleurs, photos dénudées volées, merchandising douteux... aucune star ne suscite une fascination aussi morbide que Marilyn Monroe.

"Comme de son vivant, elle est devenue un objet"

Aux commandes de son image se trouve une femme qui ne l'a jamais connue, Anna Strasberg, la veuve de Lee Strasberg, directeur artistique de l'Actors Studio, qui avait été le mentor de Marilyn Monroe et avait hérité de sa fortune et de son image à sa mort. Avec l'aide de deux puissantes sociétés de gestion, CMG Worldwide et Authentic Brand Group, Anna Strasberg a fait fructifier l'image de l'icône américaine.

Au cours des trente dernières années, ce merchandising outrancier lui a rapporté des millions de dollars. Mais à force d'être associée à des produits bas de gamme (mugs, cendriers), l'image de marque de Marilyn Monroe a perdu en prestige. "D'une certaine manière, elle a été totalement oubliée", déplore auprès de BFMTV Céline Chassié, co-réalisatrice du documentaire Marilyn, Femme d'aujourd'hui. "On ne fait plus attention à qui elle était réellement. Comme de son vivant, elle est devenue un objet."

Marilyn Monroe avait parfaitement conscience de cette obsession dévorante pour sa personne. "Oui, les hommes veulent atteindre la Lune mais personne ne semble s'intéresser au cœur humain qui bat", écrivait-elle ainsi le 1er mars 1961 dans une lettre adressée à son dernier psychanalyste, le docteur Ralph Grennson. Le 9 août 1962, à l'enterrement de Marilyn Monroe, lors de son élogue funèbre, Lee Strasberg avait appelé à un apaisement des passions :

"Sa mort, au moins, ne peut-elle être à elle seule ?"

Le mystère qui entoure sa disparition (suicide ? assassinat ? overdose ?) à seulement 36 ans, le 4 août 1962, il y a soixante ans, entretient le mythe de l'actrice, tout en éclipsant sa carrière et ses talents de comédienne, comme s'il était impossible de parler d'elle sans parler de sa mort. "Marilyn Monroe était une actrice remarquable. Pourquoi sommes-nous fascinés à ce point par sa mort ?", résumait ainsi The Independent en avril dernier.

"Elle s'est évadée des faits pour entrer dans le mythe, figée dans un obscur mélange d'histoire et de souvenirs", analyse de son côté son ami le poète Norman Rosten dans le livre de souvenirs Marilyn, ombre et lumière (Seghers). "Elle nous hante avec des questions auxquelles nous ne pourrons jamais répondre..." "Fantasme son existence durant, Marilyn Monroe ne pouvait que demeurer fantasme par sa mort et dans sa mort", insiste Anne Plantagenet dans sa biographie Marilyn Monroe (Folio):

"Faut-il à tout prix chercher à en savoir plus ?", s'interroge-t-elle encore. "Qu'est-ce que la vérité ? Cette avalanche de précisions répugnantes sur l'autopsie de la défunte ? Faut-il analyser l'estomac de Marilyn Monroe pour approcher sa vérité et parler de tragédie ? Pourquoi vouloir sans cesse rouvrir ce cadavre, répertorié cas 81128, que les employés de la morgue durent coincer dans un placard à balais pour le protéger une dernière fois des photographes ? Si sa vie a appartenu à tout le monde, sa mort, au moins, ne peut-elle être à elle seule?"

"La morte la plus souriante de toute l'Histoire"

La dessinatrice Louison, qui sort le 5 octobre la BD Marilyn, dernières séances (Futuropolis), d'après le roman de Michel Schneider, sur la relation entre l'actrice et Ralph Greenson, a été frappée par l'obscénité de certaines réactions à son projet : "Quand j'ai commencé à dire autour de moi que je faisais une BD sur Marilyn, à chaque fois, c'était la même question qui revenait: elle s'est suicidée ou elle a été tuée? Mais on s'en fout! Je répondais qu'il fallait la laisser tranquille'."

Une complaisance liée à l'histoire personnelle de Marilyn Monroe. "Dès sa naissance, sa vie a une dimension tragique. Elle a une mère qui est folle. Elle a peur de devenir folle. Elle a besoin d'être entourée et en même temps elle s'entoure uniquement de gens qui la maltraitent", rappelle Louison. Marilyn Monroe en parlait mieux que quiconque : "Je n'ai jamais eu l'habitude du bonheur, c'est pourquoi je n'ai jamais considéré qu'il allait de soi", écrivait-elle en 1954. "J'ai été élevée différemment du petit Américain moyen qui grandit avec l'idée qu'il va être heureux."

Une fascination renforcée par l'image de la comédienne, toujours montrée souriante, commente Luz, qui a signé une BD, Hollywood Menteur, sur le tournage des Désaxés, le dernier film de Marilyn Monroe: "C'est la morte la plus souriante de toute l'Histoire! Comme on n'a jamais vu d'images d'elle triste ou en colère, on ne garde qu'une vision très idéalisée et on voit quasiment toujours la même image d'elle. Ça me rend un petit peu triste pour elle." Dans Hollywood Menteur, il l'a donc dessinée en colère.

"Ce qui a été retenu de Marilyn Monroe n'est pas le plus intéressant", confirme Céline Chassié. "Cette fascination pour sa mort et les théories du complot autour de sa mort nient le reste. La manière dont elle a été traitée par Hollywood, qui est un sujet en soi, n'est pas le sujet qui intéresse le plus. Elle a pris des cours d'art dramatique, elle travaillait énormément... Sa mort a pris tellement de place que l’aspect humain de Marilyn Monroe est passé à la trappe."

"Marilyn est devenue une morte-vivante"

Cette obsession morbide pour la figure de Marilyn Monroe a récemment atteint des proportions inouïes. Hugh Hefner, qui a publié sans son autorisation des photos la représentant nue dans le premier numéro de Playboy, a acheté l'emplacement funéraire juste à côté du sien, dans le cimetière de Westwood Village Memorial Park, à Los Angeles. Le pornocrate repose désormais à ses côtés.

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A post shared by Viktorija Burakauskas (@toribur) on Jan 21, 2020 at 8:43am PST

Le 2 mai dernier, Kim Kardashian a créé la polémique en portant au Met Gala la robe de Marilyn Monroe aux 45 ans du président Kennedy. Cet esclandre, qui a suscité l'indignation des historiens américains, s'est conclu avec une séquence lunaire, où Kim Kardashian a reçu en cadeau une mèche de cheveux de l'icône. "Je ferais des incantations vaudous avec !", s'est-elle empressée de dire aux caméras qui la filmaient.

"Marilyn est vraiment devenue une morte-vivante", analyse Luz. "On a basculé dans un monde marqué par l'angoisse de la mort et de l'éternité, avec ce mythe de la jeunesse éternelle perpétué par Instagram. Marilyn correspond complètement à notre époque : c'est un symbole de l'immortalité joyeuse et un miroir total de ce que l'on trouve dans les réseaux sociaux."

Le plus choquant dans cette affaire reste, selon Louison, l'embellissement d'un moment de vie particulièrement sombre pour Marilyn Monroe : "C'est comme si on lui enlevait sa détresse. La robe des Kennedy, c'est quand même deux mois avant sa mort. C'est l'une de ses dernières apparitions publiques. Elle est défoncée par la drogue et par l'alcool. Il n'y a rien de glamour là-dedans. C'est un naufrage avec des paillettes, mais ça reste un naufrage !"

"Entre le savant fou et le nécrophage"

Et cette situation ne se cantonne pas aux tapis rouges. Le 9 mai dernier, un portrait de Marilyn Monroe par Andy Warhol était vendu pour 195 millions de dollars chez Christie's - un record absolu pour un tableau du XXe siècle. Un mois plus tard, la revue CR Fashion Book China dévoilait sa couverture : un portrait de Marilyn Monroe recréé numériquement, conçu en collaboration avec Authentic Brands Group.

Le résultat déconcerte. "C'est un peu elle et en même temps ce n'est pas elle. On est vraiment entre le savant fou et le nécrophage", s'étonne Louison. "C'est vraiment nécrophage. C'est se nourrir du cadavre de l'autre pour essayer de retrouver ce qu'elle a pu être. Elle a été quelque chose d'assez troublant, mais ce n'est pas une raison pour essayer de faire les Frankenstein et de la réanimer."

Pour la dessinatrice, entretenir le culte de sa jeunesse et de sa beauté éternelle est justement une manière de lui retirer son humanité: "Elle est d'abord un corps. Il y a celles qui voulaient lui ressembler. Il y a ceux qui se la seraient bien tapée. Il y a quelque chose d'offert et qui reste éternellement offert parce qu'elle n'a pas vieilli. Elle n'a pas disparu dans les aléas du corps et de la vieillesse. Elle n'a pas disparu de son fantasme. Elle est restée une femme de 36 ans hyper sexualisée, hyper sexualisante."

"On fait absolument ce que l'on veut avec un symbole"

Il faut dire aussi que Marilyn Monroe est un personnage inventé de toute pièce par Norma Jean Baker. "Elle a fait le choix d’être cette espèce d'ovni blond hyper sexualisé", précise Céline Chassié. "C’est un pur personnage: elle a trouvé sa voix, ses cheveux, son corps, sa démarche. Maintenant, qu’elle soit ultra-exploitée, qu'elle fascine autant, dans un sens, c’est sa réussite personnelle! Sa création est restée populaire. C'est une œuvre d’art qui perdure."

Selon Luz, ce rapport morbide à Marilyn Monroe est avant tout une manière de s'approprier ce mythe et de le déconstruire. "Le symbole Marilyn est toujours dirigé dans un seul sens - le sens imposé par Hollywood. Peut-être que ce que l'on voit dans ces trucs un peu morbides, c'est la volonté de vouloir détruire le système", glisse Luz. Il se souvient d'avoir été marqué par l'écrivain Jean Teulé qui, dans sa BD Fille de nuit (1985), mettait en scène le squelette de Marilyn Monroe.

"On fait absolument ce que l'on veut avec un symbole", résume l'ex-dessinateur de Charlie Hebdo. "On peut le porter au pinacle, on peut se torcher avec, on peut le détruire, on peut le manger."

"Ne pas basculer dans le morbide et le graveleux"

C'est le propos du film Blonde, adaptation du roman controversé de Joyce Carol Oates par Andrew Dominik, connu pour ses œuvres contemplatives qui déconstruisent les mythes américains (L'Assassinat de Jesse James). En attendant la diffusion sur Netflix le 28 septembre, le film fait les choux gras de la presse anglo-saxonne, avec de multiples allusions à son contenu sulfureux. Andrew Dominik a lui-même remis le couvert en assurant dans une interview à Vulture que son film serait "dérangeant".

Le film devrait en effet aborder la vie de l'actrice par l'angle de ses traumatismes et des violences sexuelles qu'elle a subies : "Le film parle d'une enfant non-désirée qui va devenir la personne la plus désirée de la planète et qui n'arrive pas à gérer tout ce désir." Selon Andrew Dominik, Blonde aurait été impossible à faire avant le mouvement #MeToo, car "personne n'était intéressé par [...] ce que ça fait de passer par le hachoir à viande de Hollywood".

Louison refuse d'adopter un tel point de vue sur Marilyn Monroe dans sa BD. Pour être la plus respectueuse possible de son image et ne pas céder à son exploitation, l'autrice s'est mise dans la peau de l'analyste de la star, dont le rôle est de la protéger et non de la juger : "Ça permet de ne pas basculer dans le morbide et le graveleux. Je voulais qu'il y ait une distance. J'ai voulu aussi respecter la Marilyn qui lit beaucoup, la Marilyn qui parfois se sent abandonnée, la Marilyn qui a fait le choix de l'analyse et de l'introspection. Ça ne m'intéressait pas d'entrer dans la robe en diamant."

Piégée par sa propre créature

Louison a donc fait très attention à ne pas tomber dans les clichés. Au lieu de privilégier des images aux teintes évanescentes, elle a donc choisi des couleurs froides pour obtenir un traitement un peu distancié: "J'ai aussi beaucoup travaillé sur l'ombre et la lumière. L'ombre la grignote de plus en plus dans le livre et de temps en temps une petite touche de lumière revient la sauver - jusqu'au moment où ça ne suffit plus."

Au cours des soixante dernières années, les proches de Marilyn Monroe ont tenté de la sauver des vautours. Patricia Rosten, fille de Norman Rosten, qui a grandi à ses côtés, multiplie depuis des années les interviews pour lui rendre hommage. Elle décrivait en mai dernier dans les colonnes du JDD une femme "cérébrale". Mais impossible de sauver Norma Jean Baker de Marilyn Monroe. Elle s’est laissée piégée par sa propre créature :

"On imagine mal tout ce que Norma Jean Baker a modifié pour devenir Marilyn Monroe", acquiesce Céline Chassié. "Elle a perdu Norma Jean Baker lors de sa transformation. Charlot savait redevenir Charlie Chaplin hors caméra. Pas Marilyn. Elle était Marilyn Monroe partout. Même dans la sphère privée. Elle s’est perdue à un moment donné. Ça lui a complètement échappé. Elle a essayé d’en sortir, mais elle n'a pas réussi. Puis elle a fini par plus ou moins en mourir."

Article original publié sur BFMTV.com

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