Mort : "L'oubli, ce serait le néant, la fin, mourir une deuxième fois"

EDOUARD CAUPEIL/PASCO

Philosophe et essayiste, professeure à l'université de Liège, Vinciane Despret a écouté et collecté les récits de ceux qui ont perdu un proche, et exploré ainsi les relations, inventives et énigmatiques, qu'entretiennent les morts et les vivants.

Cet article est issu du magazine Les Indispensables de Sciences et Avenir n°211 daté octobre/ décembre 2022.

Sciences et Avenir : Qu'entendez-vous lorsque vous écrivez "les morts veulent être souvenus" ?

Vinciane Despret : Si j'ai choisi cette formulation particulière, c'est pour ne donner la priorité de l'action ni aux morts ni aux vivants : ce sont les morts qui le veulent, ce sont les vivants qui le disent et le font. Il y a un va-et-vient, le désir de mémoire est partagé. L'oubli, ce serait le néant, la fin, mourir une deuxième fois. La question de la mémoire des morts nous travaille. Le souvenir est notre modalité de penser que notre présence sur Terre aura changé quelque chose. Le rite, les pratiques d'activation du souvenir, ce sont des façons de garder le mort parmi nous.

Dans les récits que vous avez recueillis, les endeuillés résistent à l'injonction de "faire leur deuil"

Je n'emploie jamais le terme "deuil", car j'ai observé qu'ils ne s'y reconnaissent pas : ils sentent que l'histoire n'est pas finie. Ils diraient plutôt comme Roland Barthes dans le livre écrit après la mort de sa mère : "Je ne suis pas en deuil. J'ai du chagrin." Ils résistent à cette tentative de domestication de la psyché, car ils ont le sentiment d'une présence ou bien de la nécessité de continuer à accomplir des choses pour prolonger la vitalité de ceux dont on dit qu'ils ne sont plus. Par exemple, une femme accueille dans un rêve la demande de son père de ne pas vendre sa maison, un homme prépare à chaque anniversaire de son épouse défunte son plat préféré, une femme part gravir les sommets himalayens avec l'urne de son père afin de contempler avec lui de splendides levers de soleil.

Ces endeuillés accueillent la présence du mort, échangent par des signes, des rêves, des rituels… La mort n'est pas le néant ?

Dans ces récits, il n'y a pas de polarisation entre ce qui relèverait, d'un côté, du rationnel et de l'autre, du surnaturel. Une explication n'empêche pas l'autre, les signes r[...]

Lire la suite sur sciencesetavenir.fr

A lire aussi