"Je suis menacé par les islamistes locaux": les derniers mails de Samuel Paty à ses collègues

Mélanie Vecchio et Ambre Lepoivre
·5 min de lecture
Samuel Paty, professeur d'histoire, mort décapité dans les Yvelines par un terroriste  - Twitter
Samuel Paty, professeur d'histoire, mort décapité dans les Yvelines par un terroriste - Twitter

Durant la semaine qui a précédé son assassinat, Samuel Paty a longuement échangé par mail avec ses collègues et sa hiérarchie à propos de son cours sur la liberté d’expression qui a créé la polémique chez certains de ses élèves et leurs parents. Un épisode qui se soldera quelques jours plus tard par l’action terroriste d’Abdoullakh Anzorov, ce jeune d’origine tchéchène qui a voulu "venger" son prophète.

Le 5 octobre, le professeur d’Histoire-Géographie se penche avec ses élèves sur la question des caricatures de Mahomet, les interrogeant ainsi: "Faut-il ne pas publier ces caricatures pour éviter la violence ou faut-il publier ces caricatures pour faire vivre la liberté?"

"J’entame un travail de réflexion où je montre une caricature 'trash' pendant quelques secondes. Je propose aux élèves qui auraient peur d’être choqués de ne pas la regarder (et pas seulement aux élèves musulmans) ou de sortir quand une auxiliaire de vie scolaire est présente", explique Samuel Paty dans un mail du 11 octobre que BFMTV a pu consulter.

Il explique ensuite avoir "déconstruit les arguments islamistes. Par exemple, il n’y a pas de blasphème car la République est laïque. En outre, l’argument qui est de dire qu’il y a une loi divine supérieure à celle des hommes est vide de sens dans un État qui n’est pas musulman et en sachant que les auteurs de ses caricatures ne sont pas musulmans".

"Une rumeur malfaisante"

Malgré les efforts du professeur de n’offenser aucun élève, la fracture est entamée. "Une mère d’élève a mal compris ma démarche et a cru à la discrimination ce qui juridiquement n’est absolument pas le cas", développe-t-il auprès de sa direction et de ses homologues. Cette femme a rapporté l’épisode au père de Z. "qui semble d’opinion radicale".

Il poursuit: "J’ai fait ce cours en 4ème4 (la classe de Z., ndlr) le lendemain et Z. était absente toute la journée. Elle a apparemment raconté n’importe quoi à son père sur le cours sans y avoir assisté. Depuis le père a posté une vidéo fake sur Internet (...) C’est vraiment affligeant d’autant plus que cela provient d’une famille dont l’enfant n’a pas assisté à mon cours et que je ne connais pas… Cela devient une rumeur malfaisante… Il n’y a eu aucune réaction dans la classe quand j’ai fait mon cours!"

A l’extérieur du collège, l’affaire continue de se dégrader. Samuel Paty raconte être "menacé par les islamistes locaux" et la principale de l’établissement explique dans leur boucle de mails "qu’un individu a menacé de faire venir des musulmans devant le collège et d’alerter la presse", précise Le Monde qui y a également eu accès. La principale assure son soutien à Samuel Paty et se dit "bien consciente qu’il n’a pas cherché à discriminer quiconque, ce qui laisserait sous-entendre la volonté de rabaisser les élèves, bien au contraire, il a voulu les protéger".

Elle indique avoir signalé la situation à la direction des services départementaux de l’éducation nationale, qui a diligenté un inspecteur sur place. Après un entretien, ce dernier reconnaît d’ailleurs qu’à "aucun moment, le manquement n'a été intentionnel et cela a été très ponctuel dans une séance d'une heure d'une séquence pédagogique de sept séances. L'erreur a été reconnue dès les premiers appels des parents tant par la principale que par l'enseignant".

Le professeur d’Histoire-Géographie concède en effet avoir pu être "maladroit" lors de cette séance sur la présentation des caricatures de Mahomet et présente dans la foulée ses excuses.

"Il y a un implicite qui pourrait froisser les musulmans (...) J’aurais dû dépasser ces arguties juridiques et éviter de faire une erreur humaine", écrit-il avant de prendre la décision de "retirer cette séquence" de son programme pour les années à venir.

"On fait tous des erreurs"

Secoué par une polémique qui le dépasse et les délicates questions de laïcité, liberté d’expression et enseignement des caricatures, Samuel Paty reçoit le soutien sans faille de sa principale, qui appelle à la solidarité au sein de l’équipe pédagogique: "Il est important qu’il puisse compter sur chacun d’entre nous."

Certains collègues répondent à l’appel, comme cette professeure qui le rassure le 12 octobre: "On fait tous des erreurs, même si je pense que ça n’en est pas une de défendre nos libertés en expliquant aux ados d’aujourd’hui des choses qui les dépassent sûrement". Mais d’autres se désolidarisent. L’une d’entre eux lui exprime son malaise et "refuse de [s]e rendre complice par [s]on silence d’une situation dans laquelle elle [s]e retrouve plongée malgré [elle]".

Un autre lui fait part de son opposition avec plus de véhémence, estimant que Samuel Paty "a desservi la cause de la liberté d’expression, il a donné des arguments à des islamistes et il a travaillé contre la laïcité en lui donnant l’aspect de l’intolérance, mais il a aussi commis un acte de discrimination: on ne met pas des élèves dehors, quelle que soit la manière, parce qu’ils pratiquent telle ou telle religion ou parce qu’ils ont telles ou telles origines, réelles ou supposées", rapporte Le Monde.

Samuel Paty maintient "qu'il n’y a pas de discrimination, ni d’absence de respect de la laïcité" et informe ses collègues que deux plaintes vont être déposées, l’une par lui-même, l’autre par l’établissement, contre le père de Z., Brahim C., depuis mis en examen pour "complicité d’assassinat terroriste". Ce dernier a "appelé sur Internet à la mobilisation après les cours de Samuel Paty" et l'enquête démontre que l'assaillant s'est "directement inspiré" de ses messages, selon le procureur de la République antiterroriste.

La réflexion et la communication qui se sont engagées après ce cours polémique n’auront pas suffi à sauver Samuel Paty d’Abdoullakh Anzorov, sur fond d'idéologie islamiste.

Article original publié sur BFMTV.com