Publicité

"Pas la meilleure idée": la macronie agacée après l'offensive de son aile gauche sur l'immigration

Une photo qui réunit des ténors de la gauche comme Fabien Roussel et Julien Bayou autour de l'un des poids lourds macronistes à l'Assemblée. Ce surprenant cliché à la une de Libération pour illustrer une tribune sur le projet de loi immigration fait grincer des dents dans la majorité présidentielle.

"L'aile gauche de la majorité, c'est une chose. Aller parler avec des gens pas loin des insoumis, franchement, c'en est une autre", résume ainsi le député Renaissance Éric Woerth auprès de BFMTV.com.

"La droite a ses lignes rouges, nous aussi"

Ce texte milite en faveur de la régularisation des travailleurs sans-papiers dans la future loi sur les questions migratoires prévue à l'Assemblée nationale cet hiver.

Mais cette mesure fait bondir la droite qui a déjà indiqué tout net qu'elle voterait contre - un sacré caillou dans la chaussure pour le gouvernement, qui ne peut pas se passer des voix des LR en l'absence de majorité absolue.

De quoi donc pousser l'aile gauche de Renaissance, qui tient à ce volet, à sortir du bois. Ce texte se voulait initialement équilibré entre titres de séjours pour les travailleurs sans papiers dans des métiers qui peinent à recruter et meilleure exécution des obligations de quitter le territoire.

"La droite a ses lignes rouges, nous aussi. On a de nombreux signaux politiques ces derniers temps qui nous inquiètent. On ne compte pas lâcher sur le volet régularisation" explique Cécile Rilhac, députée apparentée Renaissance.

"Ne pas avoir une approche seulement sécuritaire de l'immigration"

L'annonce de ce projet s'était certes faite en décembre dernier dans les colonnes du Figaro, un journal apprécié des LR, mais avait été présentée conjointement par Olivier Dussopt, ministre du Travail et Gérald Darmanin, ministre de l'Intérieur.

Le sous-texte était assez clair: un ministre issu des bancs de la gauche et un ex-proche de Nicolas Sarkozy planchaient ensemble pour tenter de tirer le meilleur des deux mondes. Depuis, la droite a haussé le ton, poussant le locataire de la place Beauvau à reprendre la main sur les discussions, sans Olivier Dussopt.

"On ne peut pas avoir une approche seulement sécuritaire de l'immigration. Il faut sortir de l'hypocrisie alors qu'on sait tous que les employeurs appellent régulièrement des députés pour régulariser des gens dont ils ont besoin", explique encore l'une des signataires, Élodie Jacquier-Laforge (Modem).

"Pas la meilleure idée"

À la manœuvre, le macroniste Sacha Houlié. Méconnu du grand public, le président de la commission des Lois va jouer un rôle capital dans le projet de loi, pouvant faciliter son étude ou mettre des bâtons dans les roues au gouvernement.

Si les passes d'armes entre ce député, qui a cofondé les Jeunes avec Macron, et Gérald Darmanin sont régulières, c'est la première fois que cette initiative fait la couverture d'un média national.

"Je ne suis pas tout à fait sûr que c'était la meilleure idée. J'ai même quelques doutes sur le fait que ceux qui ont signé ce texte viendront à la fin le voter", tance le député Louis Margueritte.

Un texte à l'Assemblée passée par la droite sénatoriale

Dans le camp de Sacha Houlié, on assume, en reprenant même une expression qu'affectionne Emmanuel Macron pour résumer sa philosophie depuis qu'il a perdu les élections législatives en juin 2022.

"Le président dit qu'on doit essayer de trouver des voies de passage en élargissant la majorité. C'est exactement ce qu'on fait", avance son entourage.

L'aile gauche n'avait cependant guère le choix pour peser. Plusieurs échos dans la presse ont laissé entendre que le volet sur les métiers en tension pourrait tout bonnement disparaître.

"Imaginez une tribune avec Éric Ciotti"

Autre problème: le texte qui devrait revenir au Sénat en novembre avant une arrivée à l'Assemblée nationale devrait être considérablement durci. Les sénateurs de droite avaient déjà donné un sérieux tour de vis au printemps dernier en commission en supprimant par exemple l'aile médicale d'État (AME).

"L'aile gauche veut peser, d'accord. Mais imaginez que nous, on aille faire une tribune avec Alain Marleix, Éric Ciotti et Charles de Courson... J'aimerais bien voir ce qu'on aurait entendu", s'agace encore un député proche de Gérald Darmanin.

Du côté de l'exécutif, on tente bien de désamorcer la pression. "Il se trouve que l'ensemble de la majorité tient à cette mesure", a insisté Olivier Véran, le porte-parole du gouvernement ce mardi sur CNews.

Un vote à "dix voix près"

Comprendre : pas question de lâcher une partie de la loi immigration en rase campagne, malgré la pression des LR. Si l'exécutif ne peut pas se passer de la droite pour espérer faire voter son texte, il ne peut pas non plus se fâcher avec sa propre majorité.

"Si on arrive vraiment à débattre de ce texte, ça va se jouer à dix voix près. Autant dire qu'il va falloir sacrément faire le plein chez nous", décrypte un conseiller ministériel.

En réalité, Gérald Darmanin travaille désormais sur une nouvelle option: celle de faire sortir le titre de séjour pour les métiers en tension de la loi et de le faire passer par "voie réglementaire" donc par décret ou circulaire. La nuance a beau être technique, elle a toute son importance.

"On tient notre promesse en marchant sur nos deux jambes avec un volet humain et un volet plus répressif à la fin tout en enlevant des débats à l'Assemblée nationale un irritant avec la droite. C'est assez malin", sourit un élu Renaissance.

"On va tout faire pour y arriver"

Ce changement de pied aurait également l'avantage certain de faire redescendre la pression dans la majorité tout en espérant parvenir à convaincre la droite de voter le texte.

"C'est sûrement l'un des projets de loi le plus difficile à faire passer de ce quinquennat. Mais on va tout faire pour y arriver et parvenir à un vote", veut croire le député Renaissance Louis Margueritte.

Ce changement de pied ne convainc guère pour l'instant les signataires de la tribune. Et pour cause: une circulaire relativement proche et portée par Manuel Valls existe déjà depuis 2015.

"On ne va pas me la faire"

Elle régularise actuellement environ 7000 personnes et reste à la libre appréciation des préfectures, loin donc d'une loi qui permettrait d'appliquer plus largement ce dispositif.

"On ne va pas me la faire. Ok pour la circulaire mais si et seulement elle est publiée avant les discussions sur le projet de loi. On sera très ferme là-dessus", prévient déjà la députée apparentée Renaissance Cécile Rilhac.

Autant dire que l'ombre du 49.3, qui permet de faire adopter sans vote le projet de loi, plane plus que jamais sur ce projet de loi. De quoi ouvrir la voie à une éventuelle motion de censure pour faire tomber à la fin Élisabeth Borne? À droite, certains laissent planer cette possibilité à l'instar d'Aurélien Pradié ou d'Alain Marleix.

"Si on y va sur l'immigration, il faut être sûr de notre coup, avoir tout bien vérifié avant, ne pas se refaire le coup des retraites où les LR nous ont lâché au dernier moment. Sinon, on rentrera dans une zone de conflits inconnu", s'inquiète déjà un député proche de Gérald Darmanin.

Article original publié sur BFMTV.com