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« Mon mariage était une relation d’emprise, et il m’a fallu des années pour le comprendre » - Témoignage

« Personne ne m’a jamais dit “Qu’est-ce que tu fais avec lui ?”, personne ne s’est inquiété des années de jeunesse dont il m’a privée. »
Photographie privée, fournie par Iris « Personne ne m’a jamais dit “Qu’est-ce que tu fais avec lui ?”, personne ne s’est inquiété des années de jeunesse dont il m’a privée. »

TÉMOIGNAGE - J’ai grandi à la campagne où tout le monde se connaissait. Mon contexte familial étant violent, je fuyais souvent la maison et d’ailleurs on m’y retenait peu. Adolescente, je passais du temps au café du village. On y jouait au flipper, toutes les générations s’y croisaient. Je pouvais discuter avec des amis, c’était toujours mieux que chez moi.

C’est là que j’ai rencontré celui qui allait devenir mon mari. J’avais 15 ans, il en avait 30 et j’ai compris tout de suite que je lui plaisais. Ce n’était absolument pas réciproque : il était trop âgé et physiquement, il ne m’attirait pas du tout. Pourtant c’est avec lui, après des années de manipulation et d’emprise que je me suis mariée – cette union étrange n’a questionné personne.

À 15 ans, il a commencé à me tourner autour

Au village, cet homme était populaire – notamment auprès de personnes plus jeunes que lui. Il était très cultivé et avait toujours son auditoire. Nos premières discussions étaient basées sur des sujets intellectuels, et c’était la première fois que quelqu’un m’écoutait : je n’étais plus cette fille sans intérêt, un peu dingue. Tout d’un coup, je semblais exister.

Durant cette période, je ne me rendais absolument pas compte qu’il me manipulait. Entre mes 15 et 17 ans, j’ai commencé à avoir quelques amoureux et à chaque fois, il s’arrangeait pour m’éloigner d’eux. Au début, en les critiquant, en me disant que je méritais mieux, voire en m’interdisant de les croiser. J’étais persuadée qu’il faisait ça pour mon bien. Pire, je pensais décider moi-même ce que lui me soufflait. En réalité, son investissement dans ma vie amoureuse était le premier signe de l’emprise qu’il était en train de construire.

En très peu de temps, il est devenu omniprésent dans ma vie. Il se disait mon ami et faisait des choses pour moi que mes parents n’avaient jamais faites. Je n’étais jamais allée dans un restaurant avant qu’il m’y emmène, il me conduisait en voiture et me sortait, m’offrait des cadeaux… Petit à petit, il s’est rendu indispensable. Moi, je le considérais comme une sorte de grand frère, sans équivoque.

Je pensais ne pas avoir le choix

Quand j’ai eu tout juste 17 ans, ma mère et mon beau-père ont déménagé et m’ont laissée dans la région, avec mon frère tout juste majeur. Ma tante avait au fond de son jardin une petite caravane, et il a été décidé que je vivrais là-bas. Je sortais d’un BEP et j’avais trouvé un mi-temps qui me permettait de survivre, tout en suivant mes études en Bac pro par correspondance. Cet abandon a été très difficile, je me suis retrouvée fragilisée et dans une grande solitude.

Mon futur mari, qui était encore mon « ami » a saisi cette opportunité. Il avait un grand appartement où il a d’abord proposé à mon frère d’emménager – il admettra plus tard que c’était pour m’attirer chez lui. Après quelques mois, il m’a proposé de venir rejoindre mon frère, en me promettant ma propre chambre.

Très peu de temps après être arrivée chez lui, il a été instauré que j’étais sa compagne. J’avais 17 ans, il en avait 32. Je percevais nos rapports sexuels comme « obligatoires ». Je n’y prenais pas de plaisir particulier, ne ressentais toujours aucune attirance pour lui. Pour moi, il ressemblait plus à un père qu’à un amant. Mais il passait son temps à dire qu’il m’avait sauvée de la misère, que j’avais besoin de lui, et j’y croyais. À ce moment-là, je pensais ne pas avoir le choix.

« De toute façon, il m’aurait »

Une fois ensemble, il n’y avait plus de doute sur le fait qu’il préparait son coup depuis notre rencontre. Il me disait qu’il savait que « de toute façon, il m’aurait ». Dès ce moment, je n’ai plus vu personne de mon âge à part son cercle de proches et mon frère. Nous nous sommes mariés quand j’ai eu 19 ans, après deux ans de relation durant lesquels j’avais perdu toute liberté. Je ne sortais pas sans lui, ne faisais rien sans lui, j’étais devenue sa chose et je ne m’en rendais pas compte.

Je sentais bien que ma jeunesse le valorisait, que lors de nos soirées à l’extérieur j’étais son trophée. Ses amis l’enviaient et trouvaient épatant que ce type au physique pas terrible sorte avec une gamine jeune et jolie grâce à « son intelligence et son aura ». Personne ne s’intéressait au fait que je me sente encore une enfant, à ma vulnérabilité. J’étais une poupée qu’on expose quand ça arrange.

Il a continué à m’isoler. À 20 ans, j’étais en CDI et il a entrepris de me faire quitter ce travail. Il avait peur, sans doute qu’avoir une vie à l’extérieur de notre couple me permette de lui échapper. À force de me répéter que je devais faire mieux de ma vie, qu’être derrière un bureau n’était pas valorisant, il m’a convaincue de démissionner pour que nous montions une entreprise. Nous étions ensemble en permanence et il pouvait ainsi avoir toujours un œil sur moi.

Je suis partie sans me retourner

À 25 ans, j’ai pris conscience que notre mariage n’avait rien d’une relation amoureuse. Il décidait qui nous devions voir et qui je devais juger intéressant ou pas. Moi, j’étais avide de rencontres, curieuse des autres. Il a verbalisé ses interdictions, j’ai commencé à me rebeller. Durant un an, je me suis détachée de lui sans lui montrer, j’avais peur qu’il réussisse à m’amadouer une nouvelle fois et à réaffirmer son emprise sur moi. Un jour, il est rentré du marché, je lui ai dit que je le quittais. J’ai fait mes valises dans l’instant et je suis partie sans jamais revenir. J’avais 26 ans, il en avait 41 et j’ai fui.

Heureusement, à l’époque, sans téléphone portable ni internet, il était bien plus facile de disparaître. Je n’ai commencé les procédures de divorce que des années plus tard, par peur de devoir être confrontée de nouveau à lui. C’est très long de guérir d’une emprise et j’en étais consciente.

Je me suis reconnue dans le témoignage de Judith Godrèche

Il y a quelques semaines, le témoignage de Judith Godrèche m’a bouleversée. C’était la première fois que j’entendais un récit similaire au mien, la première fois qu’on mettait des mots sur ma propre histoire. Comme pour cette actrice, tout le monde voyait mon mariage comme une histoire romantique, un chevalier plus âgé qui allait sauver une petite fille en détresse. Personne ne m’a jamais dit « Mais qu’est-ce que tu fais avec lui ? », ne m’a dit « Tu as la vie devant toi, tu es trop jeune », personne ne s’est inquiété des années de jeunesse dont il m’a privée.

Pourtant, il m’est évident que si je voyais un homme de 30 ans tourner autour d’une jeune fille de 15 ans, je trouverais ça horrible, parce que ça l’est. Comment la société peut-elle romantiser une relation amoureuse entre une enfant et un adulte ? Comment ne voit-elle pas que ces relations ne peuvent en aucun cas être équilibrées ?

Il m’a fallu des années pour comprendre que cet homme était un prédateur qui avait utilisé ma fragilité et mon immaturité pour me manipuler et que, sans le savoir, j’étais une proie idéale. Je sais que je suis loin d’être la seule à avoir vécu cette situation et je pense à ces jeunes filles à qui on a tout volé sans que personne n’y trouve rien à redire.

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