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"Le marché est mûr": comment le manga français tente de s'imposer en France

Un détail de la couverture du tome 1 de
Un détail de la couverture du tome 1 de

Le manga français a-t-il un avenir? Cet art typiquement japonais dont les auteurs français s'emparent de plus en plus peut-il fonctionner malgré un système éditorial conçu avant tout pour la BD franco-belge? Oui, à en croire les succès de Radiant de Tony Valente et de Dreamland de Reno Lemaire, qui vient de ressortir en édition "remaster".

La multiplication de nouveautés prometteuses, comme Space Punch de ZD, Sweet Konkrete de Senchiro ou encore Mukaï de Kriko Jr, en est également la preuve. En attendant les sorties des très attendus Silence de Yoann en 2023 et de Run to Heaven de Toan en 2024.

Alors que le marché du manga n'a jamais été aussi dynamique en France, le manga de création française, longtemps méprisé, se trouve à "un moment clé" de son existence, s'enthousiasme Senchiro. "Il est de moins en moins associé à une nationalité, ce qui est déjà une victoire", salue Zelihan, autrice de Wandering Soul (Editions H2T/Pika): "C'est difficile aujourd'hui de dire qu'un style est 100% d'un pays. Et c'est une bonne chose pour nous."

Grâce aux réseaux sociaux, qui permettent d'être au contact de styles d'artistes du monde entier, le regard du public s'est aussi adouci. "Les nouveaux clients, ceux qui sont arrivés après le Covid, s'en foutent que ce soit français ou japonais", insiste Senchiro. "Ils s’intéressent aux dessins. Si c’est beau, ils achètent. C’est aussi simple que ça." "Le marché est désormais mûr pour accueillir des titres français", acquiesce Tony Valente, dont Radiant a été décliné en anime et aura droit à un manga spin-off.

Le romancier Antoine Dole, auteur de Mortelle Adèle, mais aussi d'une demi-douzaine de mangas, a lui aussi remarqué "une nette évolution" dans le regard du public: "En 2018, quand j'ai publié mon premier manga, ​​4LIFE, des gens laissaient des commentaires pour dire qu'ils ne voulaient pas le lire, parce que c'était fait par un Français. Aujourd’hui, c'est complètement dépassé", assure le scénariste, qui a été récompensé en juillet dernier à Japan Expo pour son manga Jizo (Glénat).

"Le niveau monte"

La lente démocratisation du manga a permis à une nouvelle génération d'auteurs de s'affirmer artistiquement. "Pendant des années, les éditeurs de franco-belge n'avaient pas de place pour eux et les mettaient sur des séries de BD un peu hybrides", rappelle le patron de Ki-oon Ahmed Agne. Désormais assistant de Reno Lemaire sur Dreamland, Géo a débuté dans la BD traditionnelle. Il est heureux d'avoir tiré un trait sur cette période de sa vie: "J'ai trouvé dans le manga une liberté très épanouissante."

Il faut dire aussi que le milieu du manga français impressionne par son dynamisme. Les auteurs sont de plus en plus jeunes - et de plus en plus doués: "Le niveau monte de manière exponentielle", confirme ZD. "On a à peine commencé que l'on sent déjà notre carrière en danger. Ça nous pousse à nous surpasser." "On est parti de rien et ça y est, ça a pris", renchérit Géo. "Le public accroche - en tout cas, il ne rejette pas notre travail."

Et preuve que la situation évolue dans le bon sens, la ville de Vichy proposera en 2023 deux résidences de création manga. Et deux élèves encore en formation à l'École Internationale du Manga et de l’Animation (EIMA) de Toulouse, Séléna Mercier et Marie Desnoyer, viennent de signer chez Vega - Dupuis. "C’est un signe pour le monde du manga francophone: l’EIMA forme les mangaka de demain", a salué Claire Pélier, fondatrice de l’école, dans un communiqué.

Ces signes encourageants rappellent cependant à quel point il est pour l'heure impossible en France de reproduire l'écosystème éditorial japonais, avec ses revues de prépublication et ses armées d'assistants. "Au Japon, t'es embarqué dans le système et tout se fait très vite. En France, c'est plus un cheminement personnel", déplore Christophe Cointault, auteur de Tinta Run et Wind Fighters (Glénat). Et il est difficile de prendre en référence le système japonais quand on sait à quel point les mangakas sont souvent dépendant de leurs fans et peuvent s'épuiser (voire mourir) à la tâche.

Production à la chaîne

Si les auteurs français sont accompagnés par leur éditeur tout au long de la création, ils sont "un peu coupés des lecteurs pendant le temps de création, contrairement aux auteurs Japonais, qui voient chaque semaine les réactions de leur public", ajoute Caly, autrice de Hana no Breath et Nova (Editions H2T/Pika). "Il y a au Japon une immédiateté impossible à reproduire dans le système éditorial français."

Dessiner un tome prend aussi davantage de temps en France qu'au Japon. Seul Tony Valente, qui s'appuie sur des assistants, parvient à s’approcher de la cadence japonaise et à dessiner deux tomes par an. Reno Lemaire, qui bénéficie aussi d'une équipe d'assistants, prend plus de temps. Mais par choix: "Je n'ai pas envie de dessiner 18 pages par semaine. Notre taf ressemble plus à celui d'un auteur japonais qui travaille pour une revue mensuelle."

Les jeunes auteurs prennent autant de temps pour dessiner leurs tomes, mais sont contraints de les sortir plus rapidement, pour se faire remarquer dans ce milieu très compétitif. Senchiro a ainsi sorti trois tomes de Sweet Konkrete en un an. Idem pour ZD avec Space Punch. "Comme il y a un nouveau volume d’une grosse licence tous les 3-4 mois, il est impensable pour nous d'avoir deux mois de décalage", explique ZD.

"Si on attend trop, ça peut avoir un impact sur la fidélisation, surtout pour une série qui commence", abonde Tony Valente. La star dénonce le paradoxe d'un système éditorial français qui n'a pas été pensé pour produire aussi rapidement: "Le rythme de parution est tellement rapproché que je n'ai pas encore commencé un tome que je dois déjà en écrire le résumé et faire la couverture pour les libraires!"

Entre 10.000 et 15.000 euros par tome

Pour mener à bien ces projets, la charge de travail est colossale, et s'ajoute au suivi de l'actualité japonaise par les éditeurs français. "On n'a pas les ressources humaines nécessaires pour traiter plus de projets", admet Ahmed Agne, qui a organisé avec Ki-oon le Tremplin, un concours qui lui a permis de découvrir de nouvelles voix et d'éditer quelques mangas français.

Avec des forfaits entre 10.000 et 15.000 euros par tome, impossible de faire fortune pour le moment. Mais un auteur peut s'y retrouver financièrement, assure Senchiro: "Comme le manga sort plus souvent que la BD, on gagne le SMIC." L'auteur peut également compter sur les rémunérations des salons, la vente d'originaux et les masterclass. "C'est une bonne situation si on travaille vite et qu'on est chez un bon éditeur", modère Nicolas David, qui a signé deux tomes de Droners (Kana).

Pour les rares assistants, la situation n'est pas meilleure. "C'est un statut hyper particulier", précise Reno Lemaire. "Le manga français, c'est de la niche, mais alors faire du décor de manga, c'est de la niche de chez niche! En général, ce sont plutôt des gens qui sont eux-mêmes déjà avancés pour potentiellement passer auteur", détaille le mangaka, qui s'est battu pour mettre en avant ses assistants Géo et PE: "On a tout de suite eu des bons contrats", note ce dernier.

Problème de budget

Avec des ventes souvent décevantes (à l'exception de Radiant et Dreamland, qui ont chacun dépassé les 700.000 ventes), le manga français n'offre pas un écosystème viable pour créer des postes d'assistants. "Les éditeurs n'ont pas forcément énormément de budget", explique ZD. "Il faudrait se permettre, en tant qu'auteur, de donner une partie de notre cachet aux assistants."

C'est ce qu'a fait à ses débuts Reno Lemaire. Il y a quinze ans, le dessinateur travaillait sur Dreamland avec comme assistants son cousin Romain Lemaire et son meilleur ami Salim Kafiz. Ils n'ont été payés qu'au cinquième tome. Lorsque les ventes ont décollé, il les a payés sur son salaire. Depuis le tome 16, le mangaka a réussi à débloquer un budget pour les assistants Géo et PE, avec qui il travaille depuis deux ans.

"On est dans un système où les auteurs commencent seuls leur série et dès qu'on atteint un certain niveau de succès, on augmente la rémunération à la planche pour qu'il puisse prendre des assistants et avoir un rythme de production plus constant, plus élevé. Mais ça implique un niveau de vente encore difficile à atteindre avec le manga français, à quelques exceptions près", décrypte Ahmed Agne.

Travailler avec des assistants?

Si avoir des assistants permet d'avancer plus rapidement sur ses tomes, beaucoup de mangakas français refusent aussi d'y avoir recours. Certains parce qu'ils cherchent encore leur style. D'autres parce qu'ils sont très exigeants: "Le problème, c'est plus le temps de formation. Il faudra forcément le former en fonction de mes besoins", note Shonen, auteur d'Outlaw Players (Ki-oon), la troisième meilleure vente du manga français derrière Variant et Dreamland.

La France reste aussi très attachée à la notion de l'auteur seul maître de son œuvre. "On n'a pas encore cette mentalité en France", concède Jeronimo Cejudo, auteur de Ripper (Ankama). "C'est dur de se dire qu’on va être une sorte de petit patron et donner des directives." Mais l'idée fait son chemin. Caly, "qui aime travailler sur chaque partie du manga", a pris conscience de l'avantage "pour arriver à avoir un rendement un peu plus important".

Dans le cas d'une commande à honorer, cela peut avoir son utilité, note Nicolas David, qui a pu terminer Droners grâce à l’intervention providentielle d'un assistant. "C'est mon éditeur qui me l'a proposé, parce que je traînais un peu trop. Il voulait que ça sorte assez vite, en même temps que le dessin animé. Il a eu raison: les décors ont gagné en qualité."

Se délivrer de l'influence du shonen

À l’heure de sa démocratisation, quel avenir pour le manga francophone? Première étape: avoir du succès. "Être publié au Japon a été un rêve, mais ça l'est moins maintenant. Si je pouvais déjà avoir du succès en France, ce serait très bien", confirme Nicolas David. "Je n'ai pas l'ambition de changer le manga en France, mais si j'arrive à écrire ces histoires et à les partager, ce serait déjà un grand pas en avant", complète Zelihan.

Deuxième étape: se délivrer de l'influence des shonen, qui composent à 95% la production française. Beaucoup d'auteurs biberonnés à One Piece ou Dragon Ball ont tenté d'émuler leur modèle. Christophe Cointault est tombé dans ce piège avec son premier manga, Tinta Run. "J'arrivais chez Glénat, le plus gros éditeur de mangas en France. Ça m’a fait flipper. J’ai essayé de bien faire les choses, mais c’est souvent là que tu les fais moins bien. J'ai fait un shonen trop calibré."

"Le shonen, c'est la porte d'entrée", défend ZD. "À l'époque de Reno et de Tony, si tu faisais autre chose, tu te tirais une balle dans le pied", ajoute Senchiro. "Les lecteurs ne voulaient pas voir autre chose." "Il faut commencer par là avant d'aller vers quelque chose d'un peu plus personnel", renchérit Jeronimo Cejudo: "Mais ce parcours ne sera plus vraiment obligatoire. On se dirige vers une maturité du marché du manga français."

Dépoussiérer l'image du manga français

Troisième étape: que les auteurs se lâchent enfin. "Ce que j'attends du manga français, c'est vraiment une liberté de ton, que ça puisse aller dans toutes les directions", dit Géo, qui prépare son premier manga en solo: "J'aimerais qu'il y ait plus de violence ou plus de romance." L'œuvre hybride de Tatsuki Fujimoto (Chainsaw Man), entre shonen et seinen, avec de vrais moments contemplatifs, inspire beaucoup.

Nicolas David rêve ainsi de dessiner "un Chainsaw Man à la française". "Tatsuki Fujimoto m'a redonné envie de dessiner de manière différente", confie-t-il. "Il m'a donné envie d'aller plus loin." Même son de cloche pour Christophe Cointault, dont le nouveau manga, "plus trash", reflète sa nouvelle vie, désormais entièrement dédiée au sport. Il délaisse le shonen à la One Piece pour un récit inspiré de Street Fighter. "Ce que je recherche, c'est la nervosité", explique celui qui a changé de nom d'artiste et se fait désormais appeler Topher.

Quatrième et dernière étape: qu'on cesse de comparer la création française à la japonaise. "On a envie d'être considérés comme des auteurs", martèle Caly. Pour que les mangakas français soient enfin pris au sérieux, "on doit devenir des putains de stars", prêche de son côté Christophe Cointault: "Si on starifie les auteurs, on aura dépoussiéré l'image du manga français. Je suis persuadé que d'ici quelques années, on sera l'un des attraits principaux de la Japan Expo."

Article original publié sur BFMTV.com