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Manifestations des agriculteurs : sauver le climat est impossible sans une vraie transition agricole

Des agriculteurs bloquant l’autoroute A35 avec des tracteurs près de Strasbourg, le 30 janvier 2024.
FREDERICK FLORIN / AFP Des agriculteurs bloquant l’autoroute A35 avec des tracteurs près de Strasbourg, le 30 janvier 2024.

ENVIRONNEMENT - La grogne dans le monde agricole vient aussi rappeler l’urgence de la transition écologique à mener dans les années à venir. Sécheresses à répétition, déclin de 80 % des insectes en trente ans à cause des pesticides, profusion de maladies qui altèrent les cultures… : sans une véritable révolution, l’agriculture française va droit dans le mur.

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Victime du changement climatique, l’agriculture en est aussi l’une des coupables. Les pets des vaches, les engrais azotés ou encore les importations font de ce secteur le deuxième le plus émetteur de gaz à effet de serre en France, derrière les transports. L’agriculture, c’est 18 % des émissions nationales, dont 60 % sont issues de l’élevage, selon le dernier rapport du Haut Conseil pour le climat publié le 25 janvier.

Une « armée » au service des écosystèmes

Or, si l’agriculture est polluante et néfaste pour la biodiversité, elle est indispensable. Parce que les agriculteurs nous nourrissent, mais aussi parce que leurs connaissances de la terre nous sont précieuses.

Agriculture, climat et biodiversité sont intimement liés, estime ainsi le biologiste Marc-André Selosse. « On ne pourra pas sauver l’environnement sans les agriculteurs, qui gèrent plus de la moitié de la surface de notre pays et sont une armée, potentiellement au service des écosystèmes ! », argue ce spécialiste de la vie des sols dans une tribune publiée ce jeudi 1er février dans Le Monde.

Réciproquement, l’agriculture ne survivra pas sans transition écologique. « En France, les rendements de blé stagnent depuis les années 1990. Depuis trente ans, on a des signaux qui nous montrent que nous sommes aux limites de notre système productif », explicite à cet égard Aurélie Catallo, directrice « agriculture France » pour l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), un think tank spécialisé sur la transition écologique. Interrogée par Le HuffPost, elle insiste : « Demain, si on ne fait pas avec la nature, ça va se retourner contre nos capacités de production. »

Le poids des normes

Cette inévitable transition agricole est d’ailleurs l’objet du livre La Révolution obligée, coécrit par l’essayiste David Djaïz et par Xavier Desjardins, géographe et urbaniste à la Sorbonne, Dans cet ouvrage paru ce jeudi 1er février, les auteurs dénoncent d’abord la politique européenne actuelle, qui déverse sur l’agriculteur un « tombereau de normes ».

« Elles sont souvent nécessaires pour faire évoluer certaines pratiques. Mais on ne peut pas faire porter sur les seuls producteurs agricoles, qui sont le maillon le plus vulnérable de la chaîne agricole et alimentaire, le poids de la transformation », a dénoncé lundi au micro de France Inter David Djaïz, enseignant à Science Po Paris et ancien rapporteur général du Conseil national de la refondation.

Pour remédier à ces réglementations « injustes », David Djaïz et Xavier Desjardins proposent de revoir en profondeur le Pacte vert européen. L’agriculture de demain doit, selon eux, être repensée pour reposer sur trois piliers : « économique (rémunérer les agriculteurs au prix juste), environnemental (une transition vers une agriculture régénérative), et enfin social (reconnaître les agriculteurs à la hauteur de leur contribution au bien commun) », développent-ils dans L’Express.

Une « transition agroécologique » nécessaire

Comme eux le Haut Conseil pour le climat a planché sur l’agriculture du futur et a établi une série de recommandations pour réussir une transition agricole d’ici 2050. Premier chantier : le passage d’une agriculture intensive ou conventionelle à « l’agroécologie », qui consiste notamment « à sélectionner et utiliser des variétés ou des espèces de plantes plus tolérantes à la sécheresse et aux températures élevées » et à « diversifier les cultures ». Développer des filières basées sur les légumineuses permettrait par ailleurs de réduire l’élevage et de diminuer ainsi les émissions de gaz à effet de serre.

Pour que cette « transition agroécologique » soit possible, il faut bien évidemment que les agriculteurs aient des garanties, notamment d’être rémunérés par les industriels, complète de son côté Aurélie Catallo. « Il faut que les industries agroalimentaires s’engagent à acheter un petit peu de légumineuses, du chanvre, de lin pour rassurer les agriculteurs des débouchées de l’agroécologie », insiste celle qui plaide pour une nouvelle « viabilité économique ».

Un nouvel « environnement alimentaire » pour le consommateur

Le HCC rappelle aussi que la révolution agricole est impossible sans une évolution de la consommation en parallèle de la production. Les consommateurs doivent se tourner vers des produits « made in France », alors que 46 % de l’empreinte alimentaire des Français est due aux importations, notent ces scientifiques. Ces derniers soulignent aussi « la nécessité de limiter la consommation de viande et de produits laitiers pour atténuer le changement climatique ».

« Mais attention, faire évoluer les régimes alimentaires, cela ne repose pas que sur le choix des consommateurs », tient à souligner Aurélie Catallo, qui travaille justement sur des scénarios de transformation du système alimentaire français. « Il faut changer “l’environnement alimentaire” du consommateur, en retirant par exemple les publicités pour une viande très peu chère ou en enlevant des têtes de rayons des supermarchés des produits ultratransformés. »

« Il faut donc impérativement éviter la fracture entre agriculteurs et citoyens, car ces derniers peuvent, par leurs achats ou leurs subventions, aider la transition vers l’agroécologie », abonde le biologiste Marc-André Selosse, qui appelle à une « concertation citoyenne, mêlant les corps sociaux, la santé publique, les sciences de l’écologie et l’agriculture ».

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