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Comment Madonna a changé le monde de la pop

Interrogée en 1984 sur ses rêves et ce qu'elle souhaitait accomplir, Madonna, alors âgée de 26 ans, avait lancé avec beaucoup d'aplomb et un peu de provoc': "Dominer le monde". Près de 40 ans plus tard, à défaut de régner sur le monde, la chanteuse est l'une des pop stars les plus influentes.

Après de graves problèmes de santé, qui l'ont conduite à l'hôpital fin juin, et l'ont contrainte à repousser les premières dates de sa tournée, le Celebration Tour, la star passe à Paris les 12 et 13 novembre. Elle démarre ce samedi 14 octobre à Londres, cette tournée qui revisite son impressionnante carrière.

Se réinventant en permanence au cours des quatre dernières décennies, Madonna a vendu plus de 300 millions d'albums, et marqué le monde de la musique et son époque comme peu d'autres artistes.

En avance sur les tendances

Musicalement, d'abord, elle a su faire évoluer son style et coller aux époques qu'elle a traversées. "C'est une artiste qui a une très grande curiosité, qui s'est toujours nourrie de beaucoup de choses pour enrichir sa carrière", souligne Loïc Dumoulin-Richet, spécialiste de la pop musique et animateur du podcast CD2 titres. Le fait qu'elle ait évolué d'un album à l'autre ne témoigne pas forcément d'opportunisme, mais du fait qu'elle a eu envie d'explorer des choses différentes, de coller à la tendance".

Mieux, elle a "été en avance sur les tendances", note encore le spécialiste. "Dans les années 1980, elle fait de la pop très mainstream, qui colle aux sons du moment, avec des synthés, des guitares. Elle est au sommet, après les albums True Blue (1986) et Like a prayer (1989).

Dans les années 1990, elle sait capter l'arrivée du R'n'B et des musiques urbaines dans la pop, avec les albums Erotica (1992) et Bedtime stories (1994) "tout en restant dans des choses très électro, trip-hop, elle travaille avec Björk, alors qu'elle n'est pas encore très connue, mais aussi avec Babyface, précurseur du R'n'B, quelqu'un de très pointu", énumère Loïc Dumoulin-Richet.

La chanteuse surprend encore en 1996, en apparaissant dans la comédie musicale Evita, d'Alan Parker, dans le rôle d'Eva Peron. Le rôle lui vaudra un Golden Globe en 1997.

De retour en 1998 avec Ray of light, elle change à nouveau totalement d'univers et de look - elle a troqué le blond platine contre un noir profond - et livre un album très électronique, avec des sons très pointus, produit par le Britannique William Orbit. "C'est l'album du retour en grâce", souligne Loïc Dumoulin-Richet. Ecoulé à 20 millions d'exemplaires, il lui vaudra trois Grammy Awards.

Elle récidive deux ans plus tard avec Music, fruit de sa rencontre avec le Français Mirwais, ex-Taxi Girl. "Ils produisent un album complètement inattendu avec des titres extrêmement expérimentaux: elle tente le vocodeur, fait des ballades électroniques", analyse Loïc Dumoulin-Richet.

"C'est une femme passionnée par le fait d'innover, de ne pas proposer toujours la même chose", ajoute le spécialiste. Et "si elle n'a pas créé de style de musique, elle a toujours eu l'intelligence d'explorer musicalement et de comprendre les époques qu'elle a traversées".

Des shows incroyables

En plus de se réinventer musicalement et physiquement au fil des décennies, Madonna révolutionne, au tout début des années 1990, les concerts. Ses spectacles pharaoniques aux chorégraphies millimétrées font date dans l'histoire de la musique et marquent le début d'une nouvelle ère.

"Le Blond Ambition tour est un peu le patron commun de tous les shows pop qu'il y a eu après, souligne Loïc Dumoulin-Richet. Elle a créé une forme de show pop qui n'existait pas, qui mélange le théâtre, les décors, les lumières, l'interprétation, les chansons. Des shows divisés en différents actes, qui chacun racontent une histoire, avec des thématiques".

"Dans la pop moderne, c'est elle qui a mis en place des shows chorégraphiés, des shows plus grands que nature. C'est une showgirl", analyse Sarah Dahan, journaliste et autrice de Divas: les plus grandes icônes de la pop.

"Une femme qui s'affirme"

En 1992, Madonna alors au sommet de sa gloire, publie son premier livre, Sex, en même temps que l'album Erotica. "C'était un truc dingue", relève Loïc Dumoulin-Richet. "C'est la pop star la plus connue du monde, et elle fait un truc quasi pornographique, qui fait sauter toutes les normes de bienséance dans la musique".

Le livre s'écoule à plus de 150.000 exemplaires dès le premier jour. Traduit en huit langues, il se vendra à 1,4 million d'exemplaires dans le monde.

"C'est une femme qui s'affirme, qui affirme ses désirs, qui célèbre les plaisirs du sexe et de l'amour de manière décomplexée, c'est ce qu'elle chante dans ses chansons, notamment dans Justify my love", abonde Sarah Dahan.

"Dans Express yourself aussi elle a un côté 'female empowerement', ça a ouvert la voie d'une manière ou d'une autre à Rihanna, pour le côté sexe décomplexé, et à Beyoncé pour le féminisme".

Dès les années 1990, Madonna a évoqué des thèmes qui sont toujours d'actualité. "Tous ces sujets dont on parle aujourd'hui, à savoir le sex positif, le body positive", Madonna en a parlé avant tout le monde. "En 1990, elle disait déjà tout ce qu'on dit aujourd'hui."

"Sans Madonna, pas de Beyoncé"

"C'est la première qui s'est affranchie des carcans réservés aux femmes dans le showbusiness", estime encore l'autrice.

"Sans Madonna il n'y a pas de Beyoncé, de Miley Cyrus ou de Dua Lipa. Elle a servi de modèle à toute une génération de chanteuses", estime Sarah Dahan.

Les jeunes artistes se réclament d'ailleurs souvent de Madonna. "Sa force, sa longévité, sa capacité à se réinventer d’album en album inspirent beaucoup de femmes, moi la première", livrait ainsi la chanteuse Dua Lipa au Monde en mars 2021.

"J'ai grandi en écoutant Madonna, et ce qu'elle représentait pour moi, c'est en grande partie ce que j'essaie de transmettre aux filles aujourd'hui: ne pas avoir peur de la sexualité, être vraiment qui l'on veut être et faire ce que l'on veut faire", a déclaré Miley Cyrus, qui a chanté en duo avec Madonna en 2014.

Et Beyoncé a déjà rendu hommage à la "queen mother Madonna", lors d'un concert de son Renaissance Tour, et a utilisé le titre Vogue pour un remix de son tube You won't break my soul.

L'influence de Madonna sur la pop culture est telle que, bien avant Beyoncé et Taylor Swift, elle est devenue un objet d'études universitaires, d'articles, de livres, les "Madonna studies", décortiquant sous toutes ses coutures l'œuvre et la vie de la chanteuse. Que ce soit la transgression en matière de sexualité, Madonna créatrice de tendance, la femme d'affaires, la diva musicale ou l'icône gay.

Pionnière et militante

Car si l'influence de Madonna dépasse la musique, c'est que l'artiste, passionnée et engagée, a souvent mis sa notoriété au service des différentes causes qu'elle a défendues. Elle n'est certes pas la première artiste à s'engager, mais elle a porté des causes alors peu défendues.

"Elle a porté des combats sociétaux très forts, bien avant les autres", note Loïc Dumoulin-Richet. "Sur le sida par exemple. Et c'était vraiment un risque pour elle, en 1989, de parler du sida, alors qu'on était un peu aux balbutiements de la compréhension de la maladie".

Madonna a "une fanbase très LGBT", ajoute Sarah Dahan. "Aujourd'hui ça paraît évident, à l'époque ça l'était moins". "Il y a une vraie relation entre son public LGBT et elle. Elle n'a jamais été accusée de faire du 'queer baiting'. Elle a toujours dit qu'elle était elle-même bisexuelle. Ce n'est pas de l'opportunisme".

Reine des faux-pas

"In Bed with Madonna (le documentaire d'Alek Keshishian sur la tournée Blond Ambition Tour, NDLR) est l'un des premiers documentaires que j'ai vus qui mettaient en scène des homosexuels", écrivait ainsi le scénariste Louis Virtel dans Billboard en 2017.

Pourtant, Madonna en irrite plus d'un. Certains de ses engagements et ses prises de position ont ainsi vivement été critiqués aux Etats-Unis ou ailleurs.

"Elle n'a pas toujours pris des positions faciles, et parfois cela a été très maladroit, mais elle a toujours eu un engagement assez sincère, qui a été une sorte de moteur pour sa carrière", estime Loïc Dumoulin-Richet.

Elle a ainsi pu être taxée d'appropriation culturelle, accusée de blasphème par le Vatican, été a été vivement critiquée lorsqu'elle a adopté quatre enfants au Malawi, et est aujourd'hui moquée pour son physique.

En février 2023, attaquée sur son apparence lors de la cérémonie des Grammy Awards, la chanteuse avait rétorqué:

"J'ai été critiquée par les médias depuis le début de ma carrière. (...) Je suis heureuse d'avoir été une pionnière pour que cela soit plus simple pour celles qui sont arrivées après moi."

Aux antipodes d'une Taylor Swift, Madonna s'est toujours moquée d'être "la pop star parfaite qui n'a pas le droit de faire un faux-pas. Elle n'a fait que ça, des faux-pas, tout comme des choses incroyables. C'est ce qui fait la légende".

Article original publié sur BFMTV.com