L'Ukraine confrontée au fléau des mines, ces armes qui "prolongent la guerre après la guerre"

Un soldat ukrainien vérifiant la présence de mines potentielles sur un chemin dans la région de Kharkiv, en septembre 2022. - SERGEY BOBOK / AFP
Un soldat ukrainien vérifiant la présence de mines potentielles sur un chemin dans la région de Kharkiv, en septembre 2022. - SERGEY BOBOK / AFP

Le retour à la vie normale prendra du temps à Kherson. Les Russes ont "laissé derrière eux des milliers de mines et de munitions non explosées", a prévenu Volodymyr Zelensky. Au lendemain de la reprise de la ville, annexée par Moscou fin septembre, les forces spéciales étaient déjà en action pour tenter de les neutraliser, a expliqué le président ukrainien le week-end passé.

Parmi les armes utilisées par la Russie dans l'invasion de l'Ukraine, Kiev a en effet à plusieurs reprises signalé que les soldats russes avaient miné ses territoires avant de se replier. Cette pratique de guerre n'est pas nouvelle, mais elle est dévastatrice - à tel point que de nombreux pays l'ont interdite.

Car "une fois que les armées se retirent, les mines restent", déplore Marwan Nadim.

Elles constituent ensuite un danger mortel pendant des années, déplore ce spécialiste de la réduction des violences armées pour Handicap International, interrogé par BFMTV.com. "C'est une arme qui touche sans considération" civils ou combattants, ajoute-t-il.

Plus de 7000 victimes dans le monde en 2020

En ne faisant pas de différence entre un soldat et un enfant, ces mines vont à l'encontre des règles internationales de la guerre appelant à épargner les civils dans les conflits. "Au départ, c'est une arme utilisée pour bloquer une armée", et l'empêcher d'avancer et d'atteindre un endroit, rappelle Frédéric Joly, porte-parole du Comité International de la Croix-Rouge (CICR) en France. Mais lorsque des zones civiles sont minées, il est évident que les habitants vont en pâtir.

Les civils restent en effet "les principales victimes de ces armes aveugles", écrit l'Observatoire des mines dans un rapport de 2021. Selon leurs chiffres, l'année précédente, 7073 personnes dans le monde ont été victimes de mines ou de restes explosifs de guerre, parmi lesquelles 2492 sont mortes. Les civils représentent plus de 60% des victimes, avec une forte proportion d'enfants touchés.

Et "tous ces chiffres sont des sous-estimations car le recensement est difficile par endroits", ajoute Marwan Nadim.

Avant même l'offensive russe entamée en février, l'Ukraine était "l'un des pays les plus touchés au monde", écrivait en 2019 le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Le pays déplorait ainsi 277 victimes (blessés ou morts) des mines en 2020, alors que la guerre en cours actuellement n'avait pas commencé.

L'Ukraine est en effet "très minée" depuis 2014 et le début du conflit avec la Russie sur le Donbass, rappelle Frédéric Joly.

La Colombie et le Cambodge sont également souvent cités par les experts sur le sujet: en 2020, 167 personnes ont été victimes de mines en Colombie, 65 au Cambodge. La grande majorité des victimes se trouve toutefois en Afghanistan, avec 1474 personnes touchées sur une année.

Deux conventions que la Russie n'a pas signées

Un traité de désarmement, la Convention d'Ottawa, existe pourtant. Datée de 1997, elle considère une mine comme "un engin conçu pour être placé sous ou sur le sol ou une autre surface, ou à proximité, et pour exploser du fait de la présence, de la proximité ou du contact d’une personne ou d’un véhicule".

Cette convention oblige ses signataires à "ne jamais, en aucune circonstance", employer, produire, acheter ou stocker des mines antipersonnel - qui visent donc des individus. En somme, ces mines doivent disparaître du pays, seul un petit stock peut être gardé pour continuer d'entrainer et de former les démineurs.

Plus de 160 pays l'ont signée, parmi lesquels la France et l'Ukraine, mais pas les États-Unis, la Chine, ni la Russie, ce qui explique le minage important en cours en Ukraine.

Les experts interrogés évoquent aussi le drame des bombes à sous-munitions: des conteneurs remplis de mini-bombes explosives qui sont lâchées du ciel, et peuvent "contaminer une large zone, cela crée une pollution aléatoire" importante, potentiellement sur des zones habitées, explique Marwan Nadim.

Entrée en vigueur en 2010, la Convention d'Oslo interdit leur utilisation, mais la Russie et l'Ukraine n'en sont pas signataires, et cette arme a été utilisée ces derniers mois dans le conflit selon des observateurs.

Les forces de Moscou y ont eu recours à "plusieurs reprises (...) lors d’attaques ayant tué des centaines de civils et endommagé des habitations, des hôpitaux et des écoles" déclarait Human Rights Watch dans un rapport daté de mai. "Les forces ukrainiennes auraient aussi utilisé au moins une fois de telles armes", ajoutait l'ONG, qui appelle les deux pays à signer la Convention d'Oslo et mettre fin à l'usage de ces armes.

En effet, "jusqu’à 40 % des sous-munitions n’explosent pas quand elles touchent le sol", écrit Handicap International. Elles deviennent alors "aussi dangereuses que des mines antipersonnel": "Elles peuvent exploser à tout moment, dès la moindre manipulation (...) Ces restes explosifs constituent une menace pour les civils parfois des dizaines d’années après un conflit."

Lors des luttes armées, des engins explosifs improvisés en mines font également beaucoup de dégâts, comme des mines artisanales ou les objets piégés avec des explosifs.

En Syrie, sur certains territoires, "des objets du quotidien, théières, casseroles, oreillers, climatiseurs, réfrigérateurs ou jouets renfermeraient aussi des mines prêtes à exploser lorsque les gens rentreront après des mois ou des années loin de chez eux", racontait Médecins sans frontières en 2018.

"Ces mines prolongent la guerre après la guerre"

Toutes ces mines "possèdent un mécanisme simple qui peut rester fonctionnel pendant des décennies", explique Marwan Nadim: le spécialiste souligne que l'on trouve encore des mines de la Seconde Guerre mondiale en Égypte. En France en revanche, "il n'y en a plus normalement", mais il arrive de tomber sur d'anciens engins non explosés, comme des obus.

"Ces mines prolongent la guerre après la guerre", déclare Henry Zipper de Fabiani, ex-ambassadeur chargé du déminage humanitaire, auprès de BFMTV.com.

Avec ces armes, "des territoires entiers sont gelés par la crainte, les agriculteurs ne peuvent pas cultiver certains endroits, les enfants ne peuvent plus jouer où ils veulent", au moins le temps du déminage.

Sans compter que cette peur d'être blessé ou tué qui se perpétue après la guerre rappelle régulièrement à la population les combats passés et les traumatismes qui en découlent, ce qui n'aide pas au retour à la stabilité et à la paix. Le processus de déminage est donc en ce sens essentiel pour sortir complètement d'un conflit, mais il peut être très long:

"Un jour de guerre entraîne un effort de déminage d'un mois sur certains territoires", avait par exemple indiqué Denys Marchuk, vice-président du Conseil agraire ukrainien.

Un déminage "mine par mine"

Car, si "le minage se fait de façon massive, le déminage, c'est mine par mine", rappelle Frédéric Joly, sachant que certains endroits sont difficilement accessibles et que parfois on ne sait même pas où sont placées les mines.

En plus de la lenteur imposée par cet exercice, c'est une action qui coûte "extrêmement cher" déclare Marwan Nadim, "car il faut des moyens techniques et mécaniques poussés, et il y a peu de personnels qualifiés". C'est la raison pour laquelle de nombreux pays sont encore très minés, des décennies après la fin des conflits.

"J'ai souvent entendu que déminer l'Ukraine prendrait des décennies", a lui-même expliqué Volodymyr Zelensky. "Nous ne pouvons pas attendre aussi longtemps."

Afin de permettre aux civils de retourner dans leur ville, ou de circuler librement, des efforts de déminage sont déjà en cours dans certains territoires repris par Kiev, comme la région de Kherson. Mais la situation est encore très instable et l'armée de Moscou toujours à proximité: il est donc possible de déminer un terrain qui sera ensuite potentiellement repris et peut-être reminé.

"La procédure de déminage ne fait que commencer, mais potentiellement la région de Kherson pourrait être la région la plus minée du pays", a déclaré au Guardian l'association des démineurs ukrainiens. L'organisation dit craindre que l'Ukraine ne devienne le pays où les mines sont les plus meurtrières.

Des moyens nécessaires sur la durée

Pour réduire le nombre de victimes potentielles, "il faut des moyens alloués de longue durée pour continuer les actions de dépollution", appuie Marwan Nadim.

Dans le cas de l'Ukraine, plusieurs pays ont déjà fait des dons importants depuis le début de la guerre pour permettre le déminage. Fin septembre, le département d'État américain a ainsi annoncé une aide humanitaire de 47,6 millions de dollars (environ 46 millions d'euros). D'autres proposent aussi de former des démineurs pour accélérer le travail sur place, comme l'ont par exemple fait la Belgique et le Cambodge.

En attendant que le danger réel soit écarté, les populations doivent être alertées sur le péril que représentent ces engins explosifs. "Le CICR travaille en Ukraine depuis 2014, et une de nos missions est de signaler les risques de mines" et de demander par exemple aux population locales "de ne pas s'écarter de la route", explique Frédéric Joly.

Cet aspect est "très important", appuie Henry Zipper de Fabiani, car "ces populations vont devoir vivre pendant des années avec ce danger."

Au-delà de l'Ukraine, des millions de mines sont encore disseminées dans le monde, même si chaque année les États signataires de la convention d'Ottawa annoncent que de nouvelles zones sont déminées. En 2020 ils ont déclaré avoir nettoyé 146 km² de terrain de mines, et détruit plus de 135.500 mines antipersonnel. En 1999, environ 160 millions de mines antipersonnel étaient stockées dans le monde, contre autrour de 50 millions aujourd'hui.

"Il reste donc encore beaucoup de mines utilisables", prévient Frédéric Joly.

"De vrais progrès ont été observés depuis l’adoption du Traité d’Ottawa avec une baisse du nombre de victimes de façon constante les années suivantes", assure Marwan Nadim. "Cependant, le nombre de victimes est en augmentation depuis 2015, avec l’apparition de nouveaux conflits importants", comme en Syrie, ou désormais en Ukraine.

Article original publié sur BFMTV.com