La Lituanie, un modèle pour la sécurité énergétique européenne ?

L’unité flottante de stockage et de regazéification du GNL «&nbsp;Indépendance&nbsp;», utilisée comme terminal d’importation du GNL en Lituanie, photographiée dans le port de Klaipeda le 23&nbsp;août 2023. <a href="https://www.shutterstock.com/fr/image-photo/lithuania-klaipeda-20220823-floating-lng-storage-2193682525" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Karolis Kavolelis/Shutterstock" class="link ">Karolis Kavolelis/Shutterstock</a>
L’unité flottante de stockage et de regazéification du GNL « Indépendance », utilisée comme terminal d’importation du GNL en Lituanie, photographiée dans le port de Klaipeda le 23 août 2023. Karolis Kavolelis/Shutterstock

Le 19 octobre, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, annonçait que l’UE avait réussi, depuis février dernier, à remplacer les deux tiers de ses importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs. Cette réduction semblait improbable quelques mois plus tôt, quand l’invasion de l’Ukraine venait, pour l’UE, de transformer Moscou de partenaire commercial en menace militaire. La sécurité énergétique du continent était alors brutalement devenue une problématique quasi existentielle.

Huit mois plus tard, l’UE a donc considérablement réduit sa dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Pourtant, il reste du travail sur le long terme. Pour se dégager totalement de sa dépendance à l’égard de l’énergie russe, l’Union pourrait tirer des leçons de l’expérience d’un de ses membres, la Lituanie – un pays qui, depuis la proclamation en 1990 de son indépendance vis-à-vis de l’URSS, a su s’adapter à un contexte géopolitique complexe pour assurer sa sécurité énergétique.

Le cas lituanien est en effet porteur de trois leçons majeures.

Ne pas renoncer au nucléaire

Le chemin de la Lituanie vers l’indépendance énergétique n’a pas été facile.

Avant son adhésion à l’UE le 1er mai 2004, le nucléaire était le premier pilier de son mix énergétique : Vilnius générait de cette façon 77 % de sa production d’électricité. Mais le pays a dû fermer les deux réacteurs de sa centrale nucléaire d’Ignalina comme condition préalable à son entrée dans l’Union, car la centrale était de la même technologie (RBMK) que Tchernobyl.

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Par une urgente nécessité, le nucléaire a donc été remplacé par le gaz naturel et le pétrole russes. En 2011, ces deux sources constituaient 75 % du mix énergétique national (le reste venant notamment du charbon, des produits pétroliers, de l’énergie hydraulique et de la biomasse). Le pays se retrouvait donc profondément dépendant des importations d’hydrocarbures en provenance de Russie.

Suite à l’invasion de l’Ukraine, l’UE, largement dépendante de la Russie pour son approvisionnement énergétique, s’est à son tour tournée (ou retournée) vers le nucléaire.

L’Allemagne a décidé en octobre de maintenir en activité ses trois centrales nucléaires restantes, au moins jusqu’en 2023. En Pologne et aux Pays-Bas, les décisions ont été prises de construire respectivement trois et deux nouvelles centrales nucléaires, en plus d’un réacteur de recherche en Pologne (Maria, 30 MW) et d’un réacteur nucléaire (Borssele, 482 MW) déjà existant aux Pays-Bas.

Le retour en vogue du nucléase est une tendance de fond, à laquelle le gouvernement français actuel semble décidé à contribuer. Aujourd’hui, le nucléaire génère un quart de l’électricité en Europe – une part qui, selon la Commission, est censée passer à 12-15 % à l’horizon de 2050, malgré les nouveaux projets. En effet, de nombreux anciens réacteurs doivent être fermés.

La diversification des fournisseurs

Mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie est un objectif explicite, inscrit dans la stratégie nationale d’indépendance énergétique (NEIS) de la Lituanie, ce qui explique que le pays n’ait pas été pris de court quand, au printemps dernier, la Russie a commencé à bloquer ses exportations de gaz vers l’Union européenne, en permettant à Vilnius, qui s’y préparait depuis des années, de renoncer au gaz russe.

En réalité, le pays avait pris conscience de l’urgence de rompre les liens énergétiques avec Moscou dès 1993, lorsque les approvisionnements en pétrole russe avaient été interrompus – pour non-paiement, selon Moscou et pour faire pression politique, selon les pays baltes. Le gouvernement d’alors enclencha la diversification de ses fournisseurs de pétrole, une tendance renforcée depuis 2006, quand la Russie a désactivé la branche de l’oléoduc « Droujba » (Amitié). En juin 2022, Vilnius a totalement cessé d’importer du pétrole de Russie. Aujourd’hui, le pétrole lituanien provient d’Arabie saoudite, du Kazakhstan, du Royaume-Uni, des États-Unis et de Norvège.

Le deuxième élément important de la stratégie énergétique lituanienne a été la densification, au fil des ans, des interconnexions électriques avec la Pologne (par le biais du réseau de transport d’électricité LitPolLink et du futur HarmonyLink) et avec la Scandinavie (via NordBalt, actif depuis 2016). En 2019, la Russie et la Biélorussie représentaient encore près de la moitié des importations de la Lituanie en électricité. Depuis 2022, toutes les importations d’électricité proviennent de Suède (70 % des importations) ou de Lettonie (30 % des importations).

Le troisième élément de la cette stratégie a été la réduction, ces dix dernières années, des importations de gaz naturel russe, permise grâce à la construction d’un terminal GNL dédié. L’ouverture du terminal portuaire de Klaipeda en 2014 a permis de diversifier les fournisseurs de gaz. Alors qu’en 2011, la totalité du gaz naturel provenait de Russie, ces importations avaient chuté de 60 % en 2019, et sont tombées à zéro en mai 2022, après que le gouvernement a investi dans davantage de capacités de stockage flottant et d’importation de GNL, notamment depuis les États-Unis et de la Norvège, pour qui la Lituanie est la destination d’exportation la plus importante, malgré la taille réduite du pays.

Faire les bons choix technologiques

En plus de la diversification des fournisseurs, la Lituanie a investi dans la diversification des technologies.

En pratique, le gouvernement a réduit la part du gaz naturel dans le mix énergétique du pays en investissant dans les énergies renouvelables et en augmentant la part de la biomasse dans le chauffage urbain.

Les problèmes de l’intermittence de l’approvisionnement rencontrés avec certaines sources d’énergie renouvelable ont été limités par ces choix technologiques. Ainsi, grâce à l’utilisation de la biomasse, la Lituanie a réussi à réduire la part du gaz russe dans son système de chauffage de 80 % en 2010 à zéro en 2022.

Une voix qui commence à porter en Europe et en France

La Lituanie est un excellent élève en matière de sécurité énergétique. Le pays reste un îlot de stabilité en Europe de l’Est et se positionne comme un pôle d’investissement émergent, malgré un contexte géo-économique complexe.

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Sur les questions énergétiques, les partenaires européens doivent tirer les enseignements de la situation lituanienne.

Il semble que la Lituanie reste un interlocuteur privilégié du gouvernement français. Cela a été réaffirmé début octobre, lorsque la première ministre lituanienne Ingrida Simonyte a rencontré son homologue Élisabeth Borne lors d’une réunion de travail à Matignon, où la sécurité énergétique a été abordée parmi d’autres sujets prioritaires. La rencontre s’est déroulée en marge du forum d’affaires franco-lituanien, organisé à Paris par le Medef International pour promouvoir le dynamisme de l’écosystème économique lituanien. Signe que ce petit pays de quelque 3,5 millions d’habitants intéresse aussi bien les politiques que les milieux d’affaires.

La version originale de cet article a &#233;t&#233; publi&#233;e sur La Conversation, un site d&#39;actualit&#233;s &#224; but non lucratif d&#233;di&#233; au partage d&#39;id&#233;es entre experts universitaires et grand public.

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