Les nouveaux outils de la guerre économique contre l'EI

Sur le porte-avions américain "Theodore Roosevelt" dans le Golfe. Les bombardements des infrastructures pétrolières de l'Etat islamique en Syrie entamés par l'US Air Force le mois dernier dans le cadre de la guerre économique contre l'organisation fondamentaliste sunnite lui ont fait perdre un tiers de ses gains tirés de l'or noir. /photo prise le 18 juin 2015/REUTERS/Hamad I Mohammed (Reuters)

par Yeganeh Torbati et Brett Wolf WASHINGTON (Reuters) - Les bombardements des infrastructures pétrolières de l'Etat islamique en Syrie entamés par l'US Air Force le mois dernier dans le cadre de la guerre économique contre l'organisation fondamentaliste sunnite lui ont fait perdre un tiers des gains tirés de l'or noir, estiment les Etats-Unis. Pour trouver leurs cibles, les avions américains s'appuient en partie sur une source non conventionnelle de renseignement : les données bancaires qui fournissent des informations pour déterminer les raffineries et les stations-service qui génèrent des liquidités pour le groupe. Le but est de couper l'EI de ses sources de financement en mettant au jour les liens qu'il a avec le système financier international. En identifiant les flux financiers en provenance de l'EI et vers l'EI, les autorités américaines ont pu se faire une idée de la façon dont fonctionne son économie souterraine, explique-t-on au sein des équipes au fait de ce travail. Et cela a, à son tour, eu une influence sur les cibles à viser par les frappes aériennes. Cette tactique a été mise en place avant les attentats du 13 novembre à Paris et s'est intensifiée depuis, explique-t-on. "On a fait du bon boulot en maintenant l'Etat islamique en grande partie hors du système financier officiel", estime Matthew Levitt, qui était chargé du renseignement au Trésor américain sous le gouvernement de George W. Bush. "Mais le succès n'a pas été total et ce n'est peut-être pas une mauvaise chose." Reuters n'a pu vérifier quand cette campagne "Tidal Wave II" ("Raz-de-marée II") a commencé ni quels sites ont été détruits en conséquence, ni même comment des documents bancaires ont pu être utilisés pour identifier les objectifs pétroliers de l'EI les plus lucratifs en Syrie. COUPER DU SYSTÈME Selon un rapport du Groupe d'action financière (Gafi), un organisme intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme, plus de 20 établissements financiers syriens sont présents dans les territoires contrôlés par l'EI en Syrie. En Irak, le Trésor américain travaille avec le gouvernement pour couper du système financier irakien et international les succursales bancaires se trouvant sur le territoire de l'EI. Gerald Roberts, chef de section des opérations de financement du terrorisme au FBI, explique que les recrues de l'EI arrivent souvent en Syrie avec des traces financières "exploitables". "On les voit utiliser le système bancaire traditionnel", a-t-il déclaré lors d'une conférence bancaire la semaine dernière à Washington. Les jeunes membres de l'EI au fait des dernières technologies sont également habitués aux devises virtuelles comme le bitcoin, a-t-il ajouté. Selon Matthew Levitt, l'EI est parfois contraint d'utiliser les banques commerciales quand les montants impliqués sont trop importants à déplacer par d'autres canaux. Le réseau FinCEN du Trésor américain utilise une série de techniques pour repérer, dans les quelque 55.000 rapports reçus chaque jour des établissements financiers, les signes d'activité de l'EI, dit un porte-parole. Il n'a pas voulu décrire ces techniques, mais, explique-t-on de sources judiciaires et policières, noms, adresses IP, adresses mails et numéros de téléphone figurent parmi les données que les services de renseignements cherchent à faire correspondre. Le FinCEN peut ainsi "relier des points entre des individus et des entités ne semblant pas reliés", a déclaré son porte-parole. Actuellement, le FinCEN détecte chaque mois quelque 1.200 correspondances suggérant une activité financière liée à l'Etat islamique contre 800 en avril. L'utilisation de données financières liées à l'EI n'est qu'une partie de la collecte de renseignement destinée à ajuster les frappes aériennes en Syrie. Il y a également la surveillance aérienne par les drones. A DOS DE MULET Un ancien officier militaire du renseignement au fait de ce processus explique que les informations financières collectées par FinCEN doivent ensuite être "soigneusement vérifiées" avant que l'armée ne puisse s'en servir pour agir. Le 15 novembre, les avions de la coalition internationale ont détruit 116 camions-citernes transportant du carburant pour le compte de l'Etat islamique près d'Abou Kamal, dans l'est de la Syrie, 45 minutes après avoir largué des tracts conseillant aux conducteurs de prendre la fuite, dit le Pentagone. Samedi dernier, 283 camions camions-citernes supplémentaires ont été visés par les frappes de la coalition. Le 8 novembre, trois raffineries de pétrole près de la frontière avec la Turquie ont été détruites. Avant le mois d'octobre, l'EI gagnait environ 47 millions de dollars par mois (44 millions d'euros) grâce aux ventes de pétrole, selon les estimations du Pentagone. Désormais, les frappes de l'opération "Tidal Wave II" ont réduit d'environ 30% les bénéfices de l'EI tirés des ventes de pétrole, dit un responsable américain de la Défense au fait de cette estimation qui n'avait pas été rendue publique. Reuters n'a pu confirmer ce chiffre. Mais les experts estiment que l'EI dispose de sources de revenus autres que les ventes de pétrole, notamment l'extorsion de fonds ou les ventes d'antiquités, signale Thomas Sanderson, spécialiste du terrorisme au Center for Strategic and International Studies (CSIS). "L'argent peut être acheminé à dos de mulet", explique-t-il. "C'est facile de faire passer des choses par la frontière dans les périodes de privation et de chaos." Pour tarir les sources de financement de l'EI, la coopération d'autres Etats sera nécessaire, notamment de la Turquie et de la Russie, estiment les experts. Daech semble avoir tiré les leçons de ce qui s'est passé avec Al Qaïda, qui se reposait sur de riches donateurs. "L'EI a appris qu'il ne faut pas compter sur un trop grand nombre de ressources extérieures", estime Thomas Sanderson. "Les donateurs sont inconstants et sujets aux pressions; or l'EI veut avoir le contrôle." (Avec Joel Schectman, Warren Strobel et Jonathan Landay, Danielle Rouquié pour le service français, édité par Gilles Trequesser)