Les jeunes djihadistes français, loin du profil type

par Chine Labbé
Combattants de l'Etat islamique, dans le nord de l'Irak. La variété des profils des jeunes occidentaux qui rejoignent l'Etat islamique illustre la complexité du phénomène. Ces jeunes basculent "à domicile, chez les parents, dans le cocon protecteur soudain honni", soulignent l'anthropologue Dounia Bouzar, Christophe Caupenne, ex-négociateur du service d'élite de la police, le Raid, et Sulayman Valsan. /Photo prise le 11 juin 2014/REUTERS

par Chine Labbé

PARIS (Reuters) - La variété des profils des jeunes occidentaux qui rejoignent l'Etat islamique, démontrée par une vidéo de décapitations dans laquelle apparaissent deux Français, tous deux convertis et sans passé judiciaire, illustre la complexité du phénomène.

Qu'ils soient sur place, en transit ou rentrés, 1.132 Français sont impliqués dans les filières de départ vers la Syrie et l'Irak, issus de près de 90 départements. Ils sont 376 sur place, dont 88 femmes et 10 mineurs, et 226 en transit. Quarante-neuf sont morts dans ces zones de combat.

"Ça va du petit village de Normandie au quartier de banlieue des grandes villes, c'est un spectre relativement large", souligne Sébastien Pietrasanta, rapporteur socialiste de la loi de lutte contre le terrorisme.

Les autorités françaises ont confirmé lundi la présence, sur une vidéo dans laquelle des djihadistes de l'EI décapitent une quinzaine de prisonniers syriens, de Maxime Hauchard, Normand de 22 ans originaire d'un bourg d'environ 3.000 âmes, dans l'Eure.

Jeune homme quasiment sans histoire, avec une seule mention au casier judiciaire pour conduite sans assurance et délit de fuite, il bascule dans l'islam radical à 17 ans, seul, via internet. Malgré "une enfance ordinaire dans une famille ordinaire", s'étonnera son oncle dans les colonnes du Parisien.

"C'est malheureusement loin d'être un cas isolé", a déclaré lundi le procureur de Paris, François Molins.

Le second Français identifié mercredi par les autorités, Mickael Dos Santos, 22 ans, originaire de Champigny-sur-Marne, près de Paris, est également un converti, sans casier judiciaire.

CONVERTIS

Vingt pour cent des Français impliqués sont des convertis, dit Sébastien Pietrasanta. Un chiffre qui monte jusqu'à 30% chez les femmes.

Sur le millier de personnes impliquées, une sur deux n'était pas connu des services de renseignement, ajoute-t-il.

"Maxime Hauchard, c'est l'exemple type du phénomène que l'on est en train de connaître : petit village de province, famille très bien intégrée, avec des boulots, converti, radicalisation sur internet extrêmement jeune, départ", dit le rapporteur. "C'est assez illustratif à la fois sur la diversité des profils et sur la manière dont l'autoradicalisation se fait."

En 2011, le Normand est repéré par les services de renseignement pour son évolution dans la mouvance radicale de la région de Rouen. Entre octobre 2012 et mai 2013, il effectue deux séjours en Mauritanie pour suivre un enseignement coranique dans des établissements d'obédience salafiste.

"Il était rentré de Mauritanie se disant déçu et considérant que l'enseignement prodigué (...) n'était pas assez radical à son sens", indiquera le procureur de Paris.

Puis, en août 2013, il part vers la Syrie, sous couvert d'action humanitaire. Viennent les photos en tenue de combat sur Facebook, et les appels à le rejoindre.

"Les gens pensent tous qu'il y a un gourou, une sorte de gourou derrière (...) mais en fait non, j'ai rencontré personne", dira-t-il à BFM TV en juillet, dans le cadre d'un entretien via Skype, depuis Rakka, fief de l'EI en Syrie.

Au final, Mickael Dos Santos, le second Français, naturalisé en 2009 selon le maire de sa ville d'origine, se distingue, comme lui, par sa radicalité sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, il invite à rejoindre l'Etat islamique et poste des images et vidéos d'une rare violence.

CLASSES MOYENNES

Ces jeunes basculent "à domicile, chez les parents, dans le cocon protecteur soudain honni", soulignent l'anthropologue Dounia Bouzar, Christophe Caupenne, ex-négociateur du service d'élite de la police, le Raid, et Sulayman Valsan.

Tous trois sont auteurs d'un rapport intitulé "La métamorphose opérée chez le jeune par les nouveaux discours terroristes" et publié sur le site du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l'islam (CPDSI).

"Jusqu'à cette année, le discours de l'islam radical touchait d'abord des jeunes dits 'fragiles', et notamment ceux qui se sentaient 'de nulle part', qui avaient grandi dans des 'trous de mémoire' et qui avaient dans leur histoire une figure de père déchu", rappelle leur étude, qui s'appuie sur les témoignages de 160 familles qui ont contacté le Centre.

"Aujourd'hui, (les conversions au radicalisme) touchent toutes les classes sociales et peuvent faire basculer un jeune scolarisé dans une grande école ou une championne de natation, en pleine réussite et ascension sociale."

Sur les 160 familles qui ont contacté le CPDSI, 80% se disent athées et plus de 84% appartiennent aux classes sociales moyennes ou supérieures, "avec une forte représentation des milieux enseignants et éducatifs." Les jeunes, eux, sont souvent hypersensibles et ont connu un épisode dépressif.

Les témoignages recueillis par le Centre démontrent par ailleurs que l'endoctrinement se fait quasiment toujours sur internet, le passage par la mosquée n'étant pas "automatique" et une rencontre physique avec un mentor ne pouvant intervenir que très loin dans le processus, au moment du départ.

Sur la toile, tout est sur-mesure. "Les 'nouveaux discours terroristes' ont affiné leurs techniques d'embrigadement en maîtrisant l'outil internet, à tel point qu'ils arrivent à proposer une 'individualisation' de l'offre qui peut parler à des jeunes tout à fait différents", expliquent les chercheurs.

(édité par Yves Clarisse)

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