"Un retour à l’ère soviétique" : d’où vient cette stratégie de brandir la menace soviétique ?

Christophe Castaner brandit la menace soviétique pour les législatives (Photo by Bertrand GUAY / AFP) (AFP)

Une menace fréquemment brandie par la droite depuis la fin des années 60, à l'approche des élections. Et de nouveau utilisée par des membres de la majorité contre la Nupes à l'approche des législatives.

"Régulation soviétique", "retour à l'ère soviétique", "Le programme de la Nupes, c’est tous les clichés du monde soviétique"... Christophe Castaner, le patron des députés LREM, a brandi la menace soviétique en cas de majorité Nupes à l'Assemblée nationale, et d'arrivée de Jean-Luc Mélenchon à Matignon.

Des propos tenus au fil de ses apparitions médiatiques, tant dans les colonnes du JDD que sur le plateau de France 2, ce lundi 6 juin, à l'approche du premier tour des élections législatives, prévu le 12 juin. "La stratégie de LREM, c’est de se créer un adversaire, le diaboliser pour mobiliser les centristes afin qu’ils votent pour leur(s) candidat(s). Ils ont fait cela avec Marine Le Pen pour la présidentielle, ils refont cela avec Nupes", analyse le communiquant Philippe Moreau-Chevrolet.

"Une stratégie qui s'adresse à l'électorat senior"

Une stratégie de la majorité" qui s’adresse à l’électorat senior, qui a les codes de la guerre froide, afin de lui dire, attention ‘Jean-Luc Mélenchon c’est le retour de l’URSS'. En exagérant le message, l’idée est que cela fasse suffisamment peur même si ce n’est pas fondé pour que l’électeur vote pour la majorité afin d'éviter tout risque", complète Philippe Moreau-Chevrolet, qui voit dans le parti Renaissance de nombreuses similarités avec le RPR des années 1970-80, qui a eu recours a cette stratégie de la menace soviétique.

"Si la gauche unie l'avait emporté (...) le drapeau rouge flotterait sur l'Élysée"

Un chiffon rouge agité depuis des dizaines d'années et dont l'évocation revient fréquemment lorsque la gauche s'approche du pouvoir. L'évocation d'une menace soviétique au pouvoir apparaît en juin 1968, alors que le monde est divisé en deux blocs : le bloc occidental, capitaliste et libéral, mené par les États-Unis, et le bloc soviétique, communiste et autoritaire, mené par l'URSS.

Après les évènements de Mai 68, le Premier ministre Georges Pompidou évoque les élections législatives, qui se sont déroulées un an plus tôt, en 1967 et qui l'ont mené à Matignon. "Si la gauche unie l'avait emporté, M. Mitterrand serait à l'Élysée ; les communistes seraient entrés au gouvernement et le parti communiste, comme il l'a fait partout, et partout avec succès, aurait progressivement, mais implacablement, étendu son emprise jusqu'à s'emparer de la dictature (...) Aujourd'hui le drapeau rouge flotterait sur l'Élysée, sur Matignon, sur toutes les mairies de France, officiellement, définitivement", lance, implacablement, le Premier ministre et futur président alors en campagne pour les législatives de 1968.

"Le pouvoir communiste est un ticket sans retour"

Un argument politique qui revient en 1974, à quelques jours du second tour de l'élection présidentielle et alors que les sondages donnent François Mitterrand à égalité avec Valéry Giscard d'Estaing. Allié avec le PCF, l'arrivée de François Mitterrand rendrait possible l'entrée de ministres communistes au gouvernement pour la première fois depuis 1947.

Michel Poniatowski, ministre de la santé publique et de la sécurité sociale et qui sera le futur ministre de l'Intérieur de VGE, s'en prend alors au secrétaire général du PCF, Georges Marchais, allié de François Mitterrand, à la télévision, relate Le Monde. "Georges Marchais se donne la silhouette d'un démocrate, mais il est, et sera toujours, le dirigeant d'un mouvement soumis à une tutelle étrangère à son pays. [...] Tous les pays européens qui ont un gouvernement communiste sont actuellement occupés par les troupes russes (...) Une collaboration entre communistes et démocrates de gauche avec un programme commun de gouvernement a toujours précédé la prise de pouvoir du parti communiste (...) Une fois le parti communiste au pouvoir, il n'y a plus jamais aucune alternance. Le pouvoir communiste est un ticket sans retour", dénonce alors le soutien de VGE, futur vainqueur avec seulement 425 000 voix d'avance.

"Si la gauche l'emporte, on verra les chars soviétiques place de la Concorde"

Battu en 1974, François Mitterrand se présente à nouveau, avec succès cette fois, sept ans plus tard. Avec la campagne, le spectre soviétique refait surface durant la campagne présidentielle de 1981. Le "péril rouge", est agité par ses adversaires politiques. Cette fois, le futur président n'est pas allié aux communistes au 1er tour. Ce qui n'empêche pas Michel Poniatowski de reprendre le même argumentaire que sept ans plus tôt. "Si la gauche l'emporte, on verra les chars soviétiques place de la Concorde", renchérit le ministre.

Cette fois, la crainte est plus répandue dans les esprits, notamment après le programme de nationalisations de Mitterrand. Dans Le Figaro du 11 avril 1981, l’écrivain Jean d’Ormesson imaginait des "cortèges derrière les drapeaux rouges", des "entreprises écroulées", un "franc effondré" en cas de victoire de Mitterrand.

"Maximilien Ilitch Mélenchon"

À l'annonce du résultat, Le Figaro écrit : "Le collectivisme d’inspiration marxiste est désormais à nos portes". Les milieux financiers paniquent : chefs d’entreprise et notables craignent une nationalisation de leurs biens et certains quittent le pays pour mettre leur argent à l'abri, en Suisse . "Quelques heures après l'élection de François Mitterrand, des Français fortunés, mais affolés, sortaient des banques avec des valises et des sacs poubelle remplis de billets. Certains partaient en voiture en Suisse mettre leur argent à l'abri, craignant de voir François Mitterrand tout nationaliser et confisquer leurs biens", raconte Europe 1 à l'époque.

Un chiffon rouge à nouveau agité en 2017. Dans Le Figaro, un édito est titré "Maximilien Ilitch Mélenchon", référence à la fois au nom de Lénine, Vladimir Ilitch Lénine, et à Maximilien Robespierre. Un édito dans lequel Mélenchon est qualifié de "Chavez français, apôtre des dictateurs révolutionnaires sud-américains"

Le "péril rouge" en 2020

Dans Le Parisien, le président du Medef en 2017, Pierre Gattaz, explique que voter ­Mélenchon (ou Le Pen, ou Hamon) c’est "ruine, désespoir et désolation, pauvreté généralisée ". Autant d'attaques qui font dire à Alexis Corbière qu'"il y a une dynamique populaire telle autour de Jean-Luc Mélenchon que tous les défenseurs de l’ordre actuel sont terrorisés. Ils racontent n’importe quoi. C’était les mêmes qui expliquaient en 1981 que les chars russes allaient défiler sur les Champs-Élysées", explique-t-il sur Public Sénat.

Une menace de nouveau brandie pour les municipales de 2020. L'argument du "péril rouge" et sa variante du "péril de rouge-vert" selon les situations locales a été utilisé par les candidats de droite au second tour des élections municipales à Marseille, Lyon, et Toulouse. "Aujourd’hui, il y a un péril rouge à Marseille", déclarait publiquement la candidate de la droite Martine Vassal.

À Lyon, le maire sortant Gérard Collomb justifiait son alliance avec la droite pour faire face à l'alliance entre le "péril vert" et l'ultra gauche tandis qu'à Toulouse, le maire sortant LR Jean Luc Moudenc lançait : "Derrière une vitrine sympathique se dissimulent des forces obscures, la France Insoumise, les Gilets Rouges du samedi, les mélenchonistes, l'ultra-gauche", rapportait La Dépêche. Trois maires dont la stratégie d'agiter la menace du "péril rouge" a échoué puisqu'ils ont été battus lors des municipales de 2020.

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