Le président du Parlement européen David Sassoli donne sa vision de l'UE

Dans cette nouvelle édition de The Global Conversation, Euronews s'entretient avec le nouveau président du Parlement européen élu en juillet 2019, David Sassoli . Cet ancien journaliste italien a décidé de se convertir à la politique européenne en 2009, en devenant eurodéputé, membre du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates. Notre journaliste Elena Cavallone l'a interrogé à Bruxelles.

Elena Cavallone, Euronews : La Commission européenne a reporté le début de son mandat en raison du rejet par le Parlement européen de trois des commissaires nommés. Est-ce que nous assistons à une confrontation inhabituelle entre ces deux institutions ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Disons que le Parlement a pris son rôle très au sérieux. De nombreux candidats ont été examinés et approuvés. Trois candidats ont été rejetés et ils ont maintenant été remplacés. Jusqu'ici, nous avons retardé le processus d'un mois ce n'est pas beaucoup. Mais nous devons commencer la législature et permettre à la Commission européenne de fonctionner. Je peux dire, avec un peu d'optimisme, qu'ils pourront commencer leur mandat le premier décembre.

Elena Cavallone : Mais cette situation a créé une impasse. Les activités de l'institution sont en attente. Et tout cela est perçu par les citoyens européens comme une situation confuse due peut-être aux jeux de pouvoir.

David Sassoli, président du Parlement européen : Pourquoi ? Le Parlement fait son travail, ce n'est pas un jeu de pouvoir. C'est un acte de transparence et de démocratie. Tout était transparent. L'examen d'éventuels conflits d'intérêts et les audiences ont eu lieu publiquement. Lorsque les institutions prennent leurs responsabilités au sérieux, elles représentent les intérêts des citoyens.

Elena Cavallone : La distance entre les institutions européennes et les citoyens est l’un des principaux thèmes abordés par les eurosceptiques. Nous voyons l'extrême droite et les mouvements populistes progresser dans de nombreux pays. Dernièrement, lors des élections espagnoles, le parti nationaliste «VOX» a doublé en nombre de sièges. Que s'est il passé ? Pourquoi ces forces progressent-elles ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Ils ont augmenté, mais ils n'ont pas réussi à prendre le contrôle des institutions européennes. Lors de la campagne électorale pour les élections européennes, ils ont déclaré qu'ils allaient détruire l'Europe. Ils ont dit qu'il valait mieux que chaque pays vive seul. Au contraire, les citoyens n’ont pas dit cela. Oui, ces forces ont fait l’objet d’un consensus dans certains pays, mais en général, l’idée selon laquelle l’Europe est toujours le foyer commun reste très forte.

Elena Cavallone : Cependant, le Parlement européen a décidé de mettre en quarantaine les eurodéputés d'extrême droite. Pensez-vous qu’isoler une partie du Parlement, qui a été élue par des citoyens, est une mesure raisonnable ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Ce n'est pas un acte d'abus, c'est simplement de la démocratie. Voici comment fonctionne le parlement : il y a des majorités et des minorités. Les partis pro-européens ont décidé que les nationalistes devaient être tenus à distance. Parce que le nationalisme est un virus pour une Europe qui doit rester forte et unie.

Elena Cavallone : En parlant de nationalisme, la ville allemande de Dresde a déclaré une "urgence nazie", tandis qu'en Italie, la sénatrice, Liliana Segre, survivante de l'Holocauste a maintenant besoin de gardes du corps à cause des menaces qu'elle a reçues. Est-ce le signe que les valeurs européennes sont en crise ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Non, nous répondons à tout cela avec ces valeurs. Si nous n'avions pas les valeurs européennes, ceux qui menacent la sénatrice Segre se sentiraient plus forts. Ils sont isolés parce que nos valeurs nous rendent plus forts.

Elena Cavallone : Le Brexit est une manifestation de cette confusion, mais aussi du sentiment eurosceptique. Le président sortant de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a récemment déclaré à Euronews que les Britanniques avaient toujours été des Européens à temps partiel. Comment définiriez-vous les britanniques ?

David Sassoli, président du Parlement européen : C'est vrai. Pour nous, bien sûr, c'est douloureux. Nous pensions ne jamais en arriver là, mais nous devons respecter la décision des citoyens britanniques. Bien sûr, il vaut mieux avoir un Brexit ordonné, avec un accord. Nous avons dit la même chose à Boris Johnson : une sortie ordonnée est préférable pour tout le monde.

Elena Cavallone : Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a toutefois déclaré que l'attitude de l'Union européenne avait contribué à créer un scepticisme et donc à créer le Brexit.

David Sassoli, président du Parlement européen : Avec le référendum sur le Brexit, ils espéraient diviser l’Europe, mais ils n’ont finalement pas réussi. Comme les nationalistes du continent, qui sont également des partisans du Brexit, ils pensaient qu’ils allaient renverser l’Union européenne. Au lieu de cela, malgré le fait que dans l’UE nous discutions de tout, qu’il y ait des débats sur tout, le Brexit a toujours fait l’unanimité. C’est parce que nous parlons de la protection d’un espace qui doit être accueillant pour tous et qui permet à chacun de défendre ses valeurs et ses libertés.

Elena Cavallone : Donc, aucune erreur n'a été commise par l'Union européenne?

David Sassoli, président du Parlement européen : Je ne vois aucune erreur. Nous avons progressé avec détermination pour protéger les citoyens de l'Union européenne. Nous prenons également soin des citoyens britanniques, qui ont décidé de nous quitter.

Elena Cavallone : Le président des États-Unis, Donald Trump, a récemment déclaré que d'autres pays, comme l'Italie, se porteraient beaucoup mieux sans l'Union européenne. Pensez-vous que ces déclarations sont des interférences ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Je pensais que l'administration américaine avait changé d'attitude vis-à-vis de l'Europe. J'avais tort. La campagne électorale commence aux Etats-Unis. C'est peut-être pour cela qu'ils font preuve d'une position plus dure. Je crois que les citoyens européens ont choisi et sont convaincus qu'ils sont mieux à l'intérieur de l'Union, où nous pouvons mieux nous protéger, ensemble. Les pays européens ne peuvent résoudre leurs problèmes seuls : de l'agriculture à l'industrie en passant par la sécurité et l'énergie. Quels problèmes les pays européens peuvent-ils résoudre sans l'Union européenne ?

Elena Cavallone : L'immigration est l'un d'entre eux ...

David Sassoli, président du Parlement européen : Migration, politique étrangère, politique de défense ... nous pouvons énumérer tous ces sujets.

Elena Cavallone : Nous avons toutefois constaté que l'immigration constituait un test pour l'unité européenne. Certains États membres ont refusé d'accepter des demandeurs d'asile, d'autres ont pris des mesures unilatérales. Comment voyez-vous le resserrement des règles sur l'immigration introduites par le gouvernement français ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Je pense que nous devons pouvoir trouver un consensus. Malheureusement, la politique, ce n’est pas uniquement l’art d’imaginer des solutions. C'est aussi la capacité de trouver un consensus pour obtenir des résultats. Bien entendu, en matière d'immigration, nous devons encore progresser. Je pense que cela devrait être un problème européen et non un problème pour un seul État membre.

Elena Cavallone : La présidente élue de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, que vous avez rencontrée à plusieurs reprises, a promis un nouveau pacte sur l'immigration. Compte tenu des divisions internes et des violations avérées des droits de l'homme en Libye, l'établissement de zones sous contrôle européen (hotspots) en Libye est-elle une option viable?

David Sassoli, président du Parlement européen : Comment est-il possible de le faire, dans un pays déchiré par la guerre ? La réforme de l'accord entre l'Italie et la Libye doit se faire sous le contrôle des Nations Unies. Les camps de réfugiés en Libye devraient être gérés par les Nations Unies. Je pense que ce serait un grand pas en avant. En ce qui concerne l'Europe, nous avons constaté que certains pays, grâce à la confiance inspirée par le nouveau gouvernement italien, ont entamé un dialogue à Malte. D'autres pays ont adhéré et je pense que c'est un bon esprit pour construire quelque chose qui ne se fait pas uniquement sur une base volontaire. Nous avons besoin d'une politique d'immigration européenne.

Elena Cavallone : Mais pensez-vous qu'il existe une réelle volonté politique ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Je crois que c'est dans l'intérêt de tous. Bien entendu, nous devons mettre tout le monde dans de bonnes conditions pour réaliser cela. Il y a de la place pour la solidarité, pas seulement en matière de migration. Par exemple, sur la question de la défense. En Finlande, il y a plus de 1 200 kilomètres de frontière extérieure. Un pays comme la Finlande, qui compte moins de 6 millions d'habitants, dispose d'une armée de 150 000 soldats pour protéger une grande frontière qui contribue également à notre sécurité.

Elena Cavallone : En parlant de défense, la Turquie a lancé une offensive dans le nord de la Syrie. Le président français Emmanuel Macron a déclaré que l'OTAN, dont la Turquie est membre, était en état de "mort cérébrale". A-t-il raison ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Depuis 1953, des discussions ont eu lieu sur une politique européenne de défense commune, mais très peu de mesures ont été prises jusqu'à présent. J'aimerais que les gouvernements s'engagent davantage pour combler cette lacune et veiller à ce qu'il y ait une politique de défense commune dotée du pouvoir de dissuasion qui réalise des missions de maintien de la paix sous l'égide de l'Union européenne. En ce moment, il est risqué de dévaloriser ce que nous avons, en espérant quelque chose que nous n’avons pas. Je pense qu'en ce moment, l'alliance atlantique, l'OTAN est nécessaire.

Elena Cavallone : Après la condamnation de cette offensive par l'Union européenne, le président turc Erdogan a menacé l'Europe d'ouvrir ses frontières et de l'inonder de migrants. L'Europe est-elle l'otage d'Erdogan ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Non, bien sûr, la Turquie est une passerelle vers l’Europe pour le Moyen-Orient. Il se passe tellement de choses dans tellement de pays. Par exemple au Liban, où il y a un million et demi de réfugiés sur trois millions d'habitants. En ce qui concerne le financement des camps de réfugiés à la frontière syrienne, je pense que l'Europe a joué son rôle. Cet argent n’est pas donné à Erdogan, comme le voudrait une propagande nationaliste. De l'argent est donné aux organisations qui gèrent ces camps. Mais cet argent s'épuise et Erdogan dit : "Je ne vais pas dépenser d'argent pour ça". Si l'Europe paye, ces camps continueront à protéger les personnes. Je pense que l'Europe doit faire son devoir envers ces personnes qui ont fui la guerre et veulent rentrer chez elles.

Elena Cavallone : Alors, que peut réellement faire l'Union européenne pour faire pression sur la Turquie?

David Sassoli, président du Parlement européen : Nous pouvons le faire de plusieurs façons. Mettre l'accent sur les sanctions économiques, qui, selon moi, valent également pour Erdogan.

Elena Cavallone : En ce qui concerne la Turquie, cependant, il semble que tous les États membres ne suivent pas la même ligne. La semaine dernière, le Premier ministre hongrois Orbàn a reçu le président turc lors d'une grande cérémonie. La Hongrie est-elle un facteur de déstabilisation de la cohésion européenne ?

David Sassoli, président du Parlement européen : La Hongrie est un pays sous observation. L'Union européenne a de nombreux défauts, mais elle se soucie de son modèle démocratique et de l'état de droit. Elle est également capable de superviser ce qui se passe dans la vie interne des pays. Nous l’avons vu en Hongrie, en Pologne et nous avons constaté qu’elle a souvent fait entendre sa voix sur d’autres formes de dissidence. Je pense que c'est très important et que c'est la mission de l'Union européenne.

Elena Cavallone : En parlant de pays post-soviétiques, nous sommes en pleine célébration du trentième anniversaire de la chute du mur de Berlin. Nous savons que vous y étiez, il y a une photo de vous frappant le mur avec un marteau.

David Sassoli, président du Parlement européen : Nous étions très jeunes et il y avait une grande fête. L'Europe contemporaine est née avec l'effondrement du mur. Notre situation est meilleure qu'avant, elle n'est pas pire comme veulent nous faire croire les nationalistes. Nous avons réconcilié un espace géographique avec nos valeurs politiques, la démocratie et la liberté. Nous devons toujours faire attention à ces processus. Mais je ne pense pas que quiconque puisse dire que c'était mieux avant, certainement pas les jeunes qui faisaient la fête à l'époque. C’était une barrière honteuse qui divisait une ville et était aussi le symbole de la division de l’Europe.

Elena Cavallone : Depuis cette chute, l'Europe a connu un processus d'expansion rapide. Mais maintenant, il y a des fractures entre l'Est et l'Ouest entre le Nord et le Sud. Comment l'Europe peut-elle avancer face à cela ?

David Sassoli, président du Parlement européen :  Nous ne devons pas avoir peur de la politique. L'Europe est un terrain de jeu, avec ses règles et ses intérêts.

Elena Cavallone : Ces fractures n'affectent-elles donc pas le fonctionnement de l'Europe ?

David Sassoli, président du Parlement européen :  Elles sont naturelles. Pensez-vous qu'ils ne discutent pas aux États-Unis ? Nous discutons dans nos pays et nous discuterons dans l'Union européenne. La politique est une question de tempérament et d'ambition. Il y a des valeurs et il y a aussi des intérêts. C'est naturel. Mais l’important est que tout se passe dans la transparence. C'est la force du système démocratique.

Elena Cavallone : Il y a eu des tensions entre les États membres concernant les négociations d'adhésion de la Macédoine du Nord et de l'Albanie. Pour le moment, l'Union européenne a fermé ses portes. Est-ce que cela signifie que l'Union européenne est elle-même bloquée ?

David Sassoli, président du Parlement européen :  La grande majorité des gouvernements, 25 pour être précis, et toutes les institutions européennes, le Parlement européen, la Commission et le Conseil ont dit oui pour entamer le processus d'adhésion. Trois pays ont dit non. Je crois qu'ils se sont trompés. Je l'ai également dit au président Macron lorsque je suis allé lui rendre visite. J'espère que ce problème pourra être résolu rapidement. Comment pouvons-nous dire non à ceux qui veulent être avec nous ? Est-il sage de faire un tel choix ? Je ne pense pas.

Elena Cavallone : Pensez-vous que cette décision a été prise pour soutenir une partie de l'opinion publique qui estime qu'il est d'abord nécessaire de renforcer l'Union des 27 ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Je pense que les problèmes nationaux exercent toujours trop de pression sur les problèmes européens. Les politiciens nationaux devraient tenir leurs problèmes nationaux à distance. Ils ont trop d'impact au niveau européen.

Elena Cavallone : Pensez-vous que l'Union européenne a perdu sa crédibilité auprès de ces pays et de tous ceux qui aspirent à devenir membres de l'UE ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Non, parce que j'étais à Skopje, j'ai rencontré les jeunes des universités. J'ai parlé avec tous les groupes parlementaires. J'ai également prononcé un discours devant le Parlement de la Macédoine du Nord et je me suis rendu compte qu'ils avaient compris que nous les voulions. Les institutions et les gouvernements souhaitent qu’ils entament leur processus d’adhésion et espèrent que cela se produira au cours des prochains mois.

Elena Cavallone : Monsieur le Président, une dernière question qui a du sens puisque nous avons parlé de la proximité des institutions européennes avec les citoyens européens. Avant de devenir président du Parlement européen, vous aviez souhaité que pendant les nuits froides, le Parlement européen puisse ouvrir ses portes aux nombreux sans-abri qui sont dans les rues. À Bruxelles, il fait déjà froid, il y a encore beaucoup de sans-abri et vous êtes maintenant président du Parlement européen. Ce plan est-il réalisable ?

David Sassoli, président du Parlement européen : Nous voulons faire deux choses : nous récupérons déjà toute la nourriture qui reste au Parlement. Nous devons maintenant trouver des moyens d’ouvrir certains des locaux du Parlement. Bien entendu, nous devons également assurer la sécurité. Nous cherchons des moyens d’être utiles aux personnes dans le besoin à Bruxelles qui se trouveront dans de graves difficultés au cours des prochains mois.