Jubilé de platine d'Elizabeth II : le Commonwealth est-il en train de s'effriter ?

Jubilé de platine d'Elizabeth II : le Commonwealth est-il en train de s'effriter ?

Le Commonwealth, organisation héritée de l'empire britannique, très chère à la reine Elizabeth, est secoué par les soubresauts du mouvement Black Lives Matter. Qu'adviendra-t-il lorsque Charles deviendra roi ?

C'est la grande affaire de son règne et de sa vie. Depuis son couronnement, la reine Elizabeth n'a cessé d'œuvrer pour le Commonwealth. Elle n'avait que 21 ans, lorsqu'en visite officielle en Afrique du Sud, avec son père le roi George VI, elle a fait cette promesse :

"Ma vie entière, qu’elle soit longue ou courte, sera consacrée à votre service et au service du Commonwealth impérial auquel nous appartenons."

En 70 ans de règne, la reine, cheffe du Commonwealth, a accompagné la décolonisation de l'ex-empire britannique et su maintenir l'unité de cette organisation unique au monde. Mais à l'heure du jubilé de platine d'Elizabeth II, la monarchie britannique vit une période de transition délicate.

Le récent voyage officiel de Kate et William, chahutés dans les Caraïbes en est la preuve. Le prince William a été appelé à s'excuser pour le passé esclavagiste du Royaume-Uni. Manifestations et velléités de couper le cordon ont éclipsé les belles images marquant généralement les déplacements du couple.

Ces pays réexaminent en effet leur passé colonial, intimement lié à leur histoire avec la monarchie britannique. Qu'adviendra-t-il du Commonwealth lorsque la reine, qui parle de l'organisation comme d'une "famille", aura disparu ?

• C'est quoi le Commonwealth ?

Le Commonwealth est une organisation internationale, née en 1931, qui tire son origine dans le vaste empire britannique et témoigne de la façon dont la Grande-Bretagne a restructuré son empire dans les années 1920-1930.

"Au départ, c'était une institution impériale, qui regroupait les colonies autonomes, telles que le Canada, l'Australie, l'Afrique du Sud, appelées 'dominions'", rappelle Virginie Roiron, maître de conférence à Science Po Strasbourg en civilisation britannique, spécialiste du Commonwealth.

Le "Commonwealth of Nations", dans sa forme actuelle, a été modelé par l'indépendance de l'Inde en 1947. Le pays, devenu alors "dominion", a souhaité devenir une République, remettant en question son lien à la couronne britannique. Un autre statut a donc été trouvé en 1949, pour permettre au pays de rester dans le Commonwealth. Plus tard, dans les années 1960, les indépendances se sont succédées, notamment en Afrique.

Le Commonwealth réunit aujourd'hui 54 pays qui se divisent en deux groupes. Parmi eux, les royaumes du Commonwealth continuent de reconnaître la reine d'Angleterre comme cheffe de l'Etat. Ces pays, au nombre de 15, comprennent l'Australie et la Nouvelle-Zélande, le Canada, ainsi que de petits pays des Caraïbes, comme la Jamaïque, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Sainte Lucie, la Grenade, les Bahamas, le Belize...

Les autres membres du Commonwealth - des républiques ou des monarchies qui ont un autre monarque à leur tête comme le Lesotho ou la Malaisie - ne reconnaissent Elizabeth que comme cheffe du Commonwealth. Figurent dans la liste des pays comme l'Afrique du Sud, le Kenya, le Malawi, la Tanzanie, le Bangladesh, Chypre ou la Barbade - tout récemment passée du statut de royaume du Commonwealth à pays du Commonwealth.

"(La reine) a été le moteur de la construction d'une famille unique de nations étendue à tous les continents, toutes les religions principales et un tiers de la population mondiale", notait ainsi le Premier ministre britannique David Cameron devant la Chambre des Communes en septembre 2015, saluant le rôle de la souveraine dans la construction du Commonwealth.

• À quoi sert ce Commonwealth ?

La fonction de la reine est purement symbolique et les liens qui unissent ces pays tout à fait informels. Ils ont en commun la langue, certaines normes comme le fait de rouler à gauche (à l'exception du Canada), la pratique du cricket ou encore le système juridique (common law). Mais ces pays ne dépendent en rien du Royaume-Uni, et aucun accord commercial ou douanier ne les régit.

"Le Commonwealth n'est pas une organisation supra-étatique, et chaque pays est très attaché à sa souveraineté", note ainsi Virginie Roiron.

On peut alors se demander à quoi cela sert d'en faire partie. Si le Commonwealth ne s'est pas constitué en un système économique structuré, il offre aux pays membres, et notamment aux petits États, une tribune diplomatique. En être membre "leur permet d’avoir une voix sur la scène internationale", résume la spécialiste. Des programmes de développement et de coopération renforcent également le lien entre les pays membres.

"Le Commonwealth est une organisation internationale extrêmement singulière, qui malgré son peu de pouvoir, de poids ou même de pertinence en tant qu'organisation internationale reste un ensemble qui conserve une certaine cohérence", souligne Virginie Roiron. "Elle repose sur des relations informelles au niveau non seulement des Etats, mais également des sociétés civiles, c'est ce qui fait sa force."

• Est-il menacé ?

Si certains pays remettent en cause la couronne britannique, "aucun pays n'a envie de sortir du commonwealth, en tant qu'organisation internationale", assure l'universitaire. Au contraire, plusieurs pays ont rejoint l'organisation ces dernières années, dont des pays qui ne sont pas d'anciennes colonies britanniques, comme c'est le cas du Rwanda. La Gambie, qui en était sortie en 2013, refusant les injonctions de la Grande-Bretagne sur le sujet des droits de l'homme, l'a réintégré en 2018, comme les Maldives. Le Zimbabwe est toujours candidat pour le réintégrer après l'avoir quitté en 2003.

En revanche, un sentiment républicain, se répand au sein des pays qui ont encore la reine comme cheffe d'Etat, dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. Devenir une république au sein du Commonwealth revêt aujourd'hui une tout autre signification qu'en 1992, quand l’Île Maurice, dernier Etat à être revenu une république avant la Barbade, a pris cette décision.

Le récent voyage de Kate et William dans les Caraïbes le montre, le passé colonial et l'esclavage sont au cœur des revendications actuelles. Le couple princier ainsi été accueilli à Kingston en Jamaïque par des manifestants réclamant des excuses de la monarchie pour son rôle dans l'esclavage.

Aux Bahamas, le Comité national de réparations a déclaré que la famille royale britannique avait bénéficié "du sang, de la sueur et des larmes" des esclaves, appelant à des dédommagements après que les territoires et peuples colonisés ont été "pillés" pendant des siècles.

Au Belize, ils ont dû annuler la visite d'un village, où ils n'étaient pas les bienvenus. Enfin, une série de clichés polémiques, des Cambridge saluant la population à travers un grillage, a achevé de ternir l'image de la couronne.

"C’est pour cette raison que la monarchie accueille cette vague de républicanisme avec le sourire. On a ainsi vu Charles qui reconnaissait l’horreur de l’esclavage. William l’a redit lors de sa visite dans les Caraïbes".

En marge de la visite du couple princier, le Premier ministre jamaïcain Andrew Holness a estimé "inévitable" la transition de son pays vers un régime républicain, comme l'a fait la Barbade en novembre dernier. Selon le poète et militant rastafari jamaïcain Mutabaruka, l'indépendance permettrait de changer la façon dont le peuple "se perçoit lui-même".

Les Australiens, consultés par un référendum en 1999 ont décidé de rester un royaume du Commonwealth. "Mais il y a un débat sur ce sujet, qui n'est pas totalement fermé", note Virginie Roiron. "Le changement futur de monarque risque de rallumer ce débat, notamment en Australie, et de la reconnaissance du passé de l’Australie, et de sa responsabilité dans le traitement des aborigènes".

"Le Commonwealth ne s’effrite pas, mais les derniers vestiges du passé colonial s’effritent, et ce passé colonial est associé à la monarchie", souligne la spécialiste.

• Qui prendra la succession d'Elizabeth II ?

C'est le prince Charles qui deviendra chef de l'organisation à la mort de la reine mais cette succession n'avait rien d'automatique. Charles n'a pas hérité de la fonction : sa candidature a été acceptée en 2018, à l'issue de débats entre les chefs de gouvernement des pays du Commonwealth, avec le soutien du gouvernement britannique et un intense lobbying de la reine, selon la BBC.

Mais Charles n'aura la tâche facile à la tête du Commonwealth. Au Canada, où il était récemment en visite officielle, à la rencontre des peuples autochtones, 65 % de la population refuse l'idée que Charles devienne roi et chef d'État du Canada, et 76 % refusent de reconnaître Camilla comme leur reine, selon un récent sondage de l'institut canadien Angus Reid.

Le futur plus lointain est également incertain, d'autant que la nomination de William, comme chef du Commonwealth n'a rien d'acquis. "Ce qui m'importe, ce n'est pas de savoir qui le Commonwealth choisira pour diriger sa famille à l'avenir", a déclaré le prince William, en mars dernier.

Et si le Commonwealth et la perpétuation des liens tissés pendant le passé impérial sont l'œuvre de la vie de la reine Elizabeth, cela sera-t-il le cas pour ses descendants, qui n'ont jamais connu l'empire britannique ?

Article original publié sur BFMTV.com

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