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José Mourinho à la Roma, l’euphorie puis l’ennui

S’il fallait évoquer le football par le prisme du jeu, le résumé du passage de Mourinho à la Roma serait très rapide. Fidèle à ses principes et à sa vision, accentués encore plus récemment, le coach portugais était venu à Rome pour redonner de la crédibilité au club et le structurer, à la fois de l’intérieur mais également sur le plan mental.

La mission de Mourinho était de construire une mentalité de vainqueur avec une forte dose d’exigence au quotidien, dans un club ayant tendance à se laisser aller régulièrement. La victoire en Conference League dès sa première saison à Rome en 2022 a été une décharge d’adrénaline incroyable. Ils étaient 100.000 tifosi giallorossi dans les rues de Rome pour célébrer le premier trophée européen d’un club fondé en 1927, donnant lieu à de superbes images devant le Colisée.

Entre Mourinho et les supporteurs, c’était l’amour au premier regard. Habile dans sa communication, le Portugais a su toucher les cordes sensibles des supporteurs: accentuer le sentiment du "seul contre tous" ou, appliqué à l’échelle de l’Italie, du "seul contre les pouvoirs du nord du pays" représentés par la Juve, l’Inter et l’AC Milan (ainsi que la Ligue italienne de football).

Dans une Italie encore fracturée par de fortes différences territoriales entre le Nord et le Sud, aussi bien économiquement que socialement, ce discours a séduit les adeptes du complot. Semaine après semaine, le show Mourinho prenait place: la Roma contre la Ligue, la Roma contre les arbitres, la Roma pas respectée contre les clubs du Nord et bien d’autres. Tout ceci a obtenu une résonance majeure chez nombre de supporteurs qui, en retour, montraient leur amour à leur entraîneur en remplissant le stade (plus d’une quarantaine de sold-out consécutif à domicile).

Un délitement du jeu et des résultats

Mais voilà, toutes les ficelles ne marchent qu’un temps. Vient ensuite la réalité du terrain. Et ces dernières heures, même parmi les plus fidèles supporteurs de José Mourinho, le soutien a commencé à vaciller. Les récentes prestations n’aident pas. Défaite dans le derby de Rome contre la Lazio en Coupe d’Italie, défaite contre Milan à San Siro dimanche soir, 9e place au classement et élimination en Coupe d'Italie, les objectifs de la Roma semblaient s’envoler les uns après les autres alors que Dan Friedkin, propriétaire du club, avait fixé la 4e place comme un devoir absolu, aussi bien pour des raisons sportives qu’économiques avec un accès à la prochaine Ligue des champions rendu obligatoire pour abaisser la pression financière sur les comptes du club. La Roma en est très loin, la faute à 12 matches sans victoire sur 20 journées en Serie A.

Dan Friedkin n’est pas du genre à multiplier les discours. Lui, à l’inverse de son désormais ex-entraîneur, aime agir. Si personne ne s’attendait à l’arrivée de Mourinho à l’été 2021, peu imaginaient un départ aussi rapide également.

"Nous pensons qu’un changement est nécessaire dans l’intérêt du club", explique le propriétaire dans son communique officiel ce mardi matin.

Le club reste en effet sur une victoire sur les six derniers matches de championnat. Dès que le niveau s’élève, celui de la Roma plonge. Si la première saison a connu plusieurs prestations de qualité, la seconde avait déjà considérablement réduit le coefficient de spectacle, mais l’aventure en Europa League (finaliste contre Séville) avait suffi à dynamiser l’atmosphère autour du club. La troisième saison, l’actuelle, laisse en revanche un profond goût d’ennui.

Football mono-rythmique, approche défensive, faible propension à se créer des occasions et coefficient spectacle proche de zéro, on ne s’est pas beaucoup régalé dans les travées du Stadio Olimpico. Si la Roma avait la deuxième production offensive en Serie A lors de la première saison de Mourinho (1,71 xG par match), elle pointe à la 6e place de ce même classement (1,37 xG par match) malgré l’arrivée de Paulo Dybala et Romelu Lukaku sur le front offensif.

Et quand en plus les résultats ne suivent plus, il ne reste pas grand chose. L’apport de José Mourinho dans les grands matches peut également être discuté: une victoire sur six derbies contre la Lazio joués, une seule victoire en huit matches contre le Top 8 cette saison. Depuis 1994, José Mourinho est, chez les entraîneurs à plus de 50 matches avec la Roma, celui ayant récolté la plus faible moyenne de points par match en championnat. "Special" quoi?

Toutes compétitions confondues et sans seuil de nombre de matches disputés, il faut remonter à Zdenek Zeman lors de la saison 2012-2013 pour trouver un entraîneur de la Roma avec un plus faible taux de victoires. Mais contrairement à Rudi Garcia, Luciano Spalletti, Eusebio Di Francesco et Paulo Fonseca, José Mourinho a gagné un trophée majeur. La différence est là, et c’est pourquoi le Portugais restera dans l’histoire du club et dans la tête des supporteurs.

Dybala ceci, Dybala cela

Malgré les contraintes du fair-play financier (la Roma est sous "settlement agreement" avec l’UEFA), le club de la capitale a réussi à faire venir des joueurs majeurs: Paulo Dybala, Romelu Lukaku, Leandro Paredes.

Le "fantasista" argentin revenait dans tous les discours du coach portugais. Quand Dybala était apte à jouer, la Roma gagnait "parce qu’avec Dybala tout est plus simple". Quand Dybala était absent sur blessure, la Roma contre-performait "parce que le club ne peut pas faire sans lui". Habitué à laisser une liberté créatrice totale à ses attaquants, José Mourinho a fait de Dybala son unique "game changer". Cocasse quand on connaît la fâcheuse habitude de l’Argentin à se blesser.

En centrant toute sa construction offensive autour de son champion du monde, malgré la présence d’autres profils intéressants (Pellegrini est un créateur, El Shaarawy et Zalewski sont les deux seuls joueurs de un-contre-un de l’effectif), Mourinho s’est mis dans une position difficile lorsque Dybala n’était pas apte.

En a résulté un vide offensif abyssal. Là où beaucoup d’entraîneurs n’ont pas de joueur du talent de Dybala et travaillent sur une cohésion offensive collective, le Special One a fait all-in sur un joueur régulièrement blessé, s'adonnant ensuite avec plaisir aux piques d’après-match où il n'hésitait pas à critiquer la qualité de son effectif. Une drôle de manière de valoriser les autres joueurs qui entendaient semaine après semaine leur entraîneur expliquer combien cette équipe ne valait rien (et donc eux en particulier) sans l’Argentin. Une mise en confiance particulière quand ces mêmes joueurs étaient ensuite appelés à être performants sur le terrain.

L’image du club resplendissante puis dégradée

Un stade plein est une formidable publicité pour le club à l’international, une coupe d’Europe remportée, quand bien même la plus petite: la première saison de Mourinho à la Roma a été une publicité géniale pour le club. Il a pu surfer sur les images de célébration dans les rues de Rome, les bus traversant une foule compacte de 100.000 personnes avec notamment le monument le plus célèbre de Rome en fond, le Colisée. Ce moment exaltant a permis à la Roma de faire le tour de la planète et d’engranger de l’intérêt.

La stratégie de communication de José Mourinho a cependant rapidement dégradé l’image du club et ce qu’il avait réussi à construire en quelques mois avec ses joueurs. D’abord à l’échelle nationale, où ses diatribes hebdomadaires contre les arbitres ont fini par lasser. Dans le même temps, le Portugais enchaînait les expulsions (7) et les suspensions. Une attitude prolongée par son staff qui a connu 20 expulsions (hors Mourinho donc) en deux saisons et demie. La Roma est devenue une équipe "de bagarre et de coups" et non plus de football sous Mourinho, et ces attitudes ont sans doute pénalisé le club dans sa relation avec les arbitres, y compris de manière indirecte.

À l’international, les images de Mourinho attendant l’arbitre Antony Taylor dans les coursives de la Puskas Arena pour mieux le critiquer après la finale d’Europa League perdue contre Séville ont été terribles pour la réputation du club. En un an, la Roma passait à ce moment-là des sublimes images de son peuple devant le Colisée à son entraîneur invectivant un arbitre dans un parking de stade. Des images loin d’être du goût du propriétaire américain Dan Friedkin, si discret.

Ce que laisse Mourinho à la Roma

Le choix d’un entraîneur correspond souvent à la situation économico-sportive d’un club. Quand Dan Friedkin est allé chercher Mourinho, c’était pour une raison bien précise: amener de l’exigence et construire une mentalité de vainqueur. A-t-il réussi sa mission? Sur la saison en cours, c’est discutable.

Le passage de Mourinho est sans doute plus un one-shot au niveau des résultats (grâce à la Conference League remportée) qu’une construction de quelque ordre que ce soit. La Roma a beaucoup dépensé avec le duo Mourinho-Tiago Pinto (le directeur sportif va d’ailleurs quitter le club début février) et a fait venir des joueurs d’expérience (Rui Patricio, Smalling, Paredes, Dybala, Lukaku, Belotti, Matic, Wijnaldum), renforçant ainsi l’idée de la mise en place d’une "instant team", une équipe construite pour gagner tout de suite, et ne relevant pas vraiment d’une construction sur la durée.

Avec pour conséquence, une masse salariale surdimensionnée par rapport aux résultats. Sur les deux saisons pleines de Mourinho, la Roma n’a pas réussi à se qualifier pour la C1 et cela semble mal parti sur cette troisième, où le club pointe à la 9e place du championnat.

La Roma se retrouve avec un effectif déséquilibré et mal pensé. Le directeur sportif Tiago Pinto a fait des choix discutables. Les Zeki Celik, Renato Sanches, Marash Kumbulla, Eldor Shomurodov, Matias Vina et Mady Camara n’ont rien apporté. Les premiers mois de Rasmus Kristensen, Houssem Aouar et Evan Ndicka ne sont pas des plus rassurants mais ils ont encore le temps. Quant aux stars, la Roma a gagné son trophée européen sans Dybala et a obtenu des meilleurs résultats en championnat sans Lukaku. Quand le collectif fait acte de soumission devant les individualités, la construction d’une identité collective est reléguée au second plan.

En l’espace d’un peu plus de deux saisons, l’euphorie a laissé place à la frustration. Si José Mourinho restera dans l’histoire du club pour le trophée glané en Conference League et dans la mémoire de certains supporteurs ayant apprécié sa communication calculée, cette expérience a finalement trop duré. Comme souvent avec José Mourinho. Le "Special One" est-il devenu un "Special One wonder season", un genre de spécialiste du "coup incroyable" sur une unique saison? Sa prochaine expérience nous le dira.

Article original publié sur RMC Sport