J’ai la chance d’avoir « régressé » socialement

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Julien Guerrero camping-car

SOCIÉTÉ - Une fois les années 2020 dans notre rétroviseur, garderons-nous d’elles l’image d’une grande bascule ? D’une inversion de pôles sociétaux que l’on pensait immuables ?

2020 : pandémie. Non seulement les « hautes » catégories sociales ne sont pas immunisées pour autant, et des secteurs économiques prestigieux deviennent désœuvrés, mais c’est surtout grâce aux « basses » catégories que nous traversons l’épreuve aussi sereinement que possible, grâce à toutes ces petites mains « peu nobles » surpassant soudain les autres sur l’échelle de la noblesse.

2021 : 50°C à 50° de latitude nord au Canada. Ça y est, nous rentrons à l’évidence dans le dur du réchauffement climatique – ne faisons qu’y entrer. Tout sauf nouveaux, les appels à atténuer le phénomène redoublent d’insistance, de densité, pour espérer déclencher une bascule bien nouvelle, elle : l’avenir n’appartiendra plus à ceux qui se « carboneront » le plus. Aussi, gare aux « hautes » catégories qui négligeraient d’installer la mise à jour : il ne leur appartient tout au plus que le présent, le sens de l’histoire voulant que de plus en plus d’opprobre leur soit prochainement jeté. À l’inverse, les « basses » catégories, quand même elles le voudraient, n’ont pas les moyens de se « carboner » autant, et cela devient aujourd’hui leur exemplarité, demain leur force.

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Bien sûr, il ne s’agit pas de tomber dans le manichéisme. Avec plus d’argent, on peut au contraire engager des mesures de décarbonation qui ont un coût. Mais la tendance de fond reste ce qu’elle est.

2022 : la guerre en Ukraine et la crise énergétique portent un coup de grâce à l’ancien monde où les sobres espéraient légitimement devenir gourmands puisque le discours ambiant riait de leur sobriété et vantait la gourmandise. À présent les plus gourmands voient rouge, rattrapés par la réalité et la physique des choses, et demandent aux sobres du bout des lèvres, presque sous le manteau : « dites… Comment faites-vous, déjà, pour ne pas vivre si mal avec beaucoup moins ? ». Au même moment, des étudiants fraîchement diplômés d’AgroParisTech prônent la bifurcation. Le mot n’est pas seulement joli, il est parfait.

Bien que la religion ne me parle guère, force est donc de constater que « Les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers » trouve à notre époque une résonance singulière. N’est-ce pas à la fois déconcertant et fascinant ? Si l’on peut craindre les incertitudes et chocs à venir, on peut également s’estimer chanceux d’être de ces générations témoins d’un renversement aussi peu banal.

Un pied dans chaque monde

Par les hasards de la vie, je me trouve un pied dans chaque monde. J’ai grandi dans une famille plutôt à l’aise, entre un père self-made man dans le marketing et une mère d’abord enseignante puis restée au foyer – par plaisir, et pour le nôtre avec mon frère. De surcroît, je mène des études supérieures aux leurs. Ne manquait-il pas grand-chose pour me hisser vers de « hautes » sphères ? Je suis parti dans l’autre sens : ma situation est beaucoup plus modeste que celle de mon père à mon âge et c’est parti pour durer. Sans le faire exprès, je l’ai quand même un peu cherché, alors si doléance il y avait je me la retournerais. Mais dans le contexte évoqué je me réjouis plutôt de cette « régression » : manifestement, nous en prenons tous le chemin pour des raisons plus physiques que politiques, et il ne tient qu’à nous d’y voir, malgré tout, une chance.

Je vis une bonne partie de l’année dans un camping-car sommaire, acquis en 1981 par mon grand-père, qui l’a cédé en 1990 à mon père, lequel me l’a donné à son tour en 2003. Il y a peu encore, je n’aurais pas écrit de texte public sur cette expérience, incomprise ou regardée de haut. Mais la bascule m’en donne le feu vert.

Avec mon épouse, qui a repris des études et n’a pas encore d’emploi, nous louons un petit appartement à Rennes, tandis que je mène un doctorat universitaire à Dunkerque, où est stationné le véhicule. Nous vivons donc sur mes 1 470 € mensuels – disons 1 900 € avec les aides diverses –, autrement dit avoir deux loyers est exclu.

Je rentre à Rennes quand je le peux, en voiture, en emmenant de nombreux et sympathiques covoitureurs – rouler à vide est aussi exclu. Pour autant, cette consommation de carburant ne me plaît guère. J’ai toujours adoré rouler mais c’est un plaisir coupable. Un jour je me suis demandé : au soir de ma vie, aurai-je consommé, en masse, plus d’essence ou plus de nourriture ? J’ai fait un calcul de coin de table… Dont je vous laisse deviner la tendance. Alors peu à peu je passe au train. Désormais, un plein de la voiture dure plus d’un mois et ce n’est qu’un début ; quant au camping-car, que je déplace très peu, son plein actuel a plus d’un an. Depuis les quelques endroits où je le gare, je vais au bureau à pied ou en bus.

Oui, l’hiver est frisquet et humide, surtout à Dunkerque. Ceux qui dans les médias grimacent en évoquant 19°C ou 17°C me font rire. J’essayais jusque-là de ne pas descendre sous 15°C, sauf quand je me lave où je pousse quand même plus haut ! Mais bien sûr, je coupe tout pendant la journée, où je suis absent, et pendant la nuit. Sous ma couverture, je n’ai pas froid et dors comme un bébé, même lorsque c’est descendu à -7°C à l’intérieur du véhicule au petit matin.

Cette année est particulière : les atrocités russes me révoltent tellement que j’ai développé une relation d’amour-haine avec mon chauffage au gaz. Alors pendant que certains passent de 21°C à 19°C, je suis heureux d’abaisser mon seuil à 10°C. Il n’y a pas de mauvaise météo, seulement de mauvais équipements. Je m’organise. Et j’attends les négatives de pied ferme : elles et moi allons bien rigoler !

Camping-car, train, sénateur, train, camping-car. Où est le problème ?

Attention, à la belle saison le véhicule peut devenir une fournaise au contraire. Mais voilà, j’accepte qu’il fasse chaud l’été, froid l’hiver, nuit la nuit et jour le jour. Car c’est bêtement la diversité de la vie et, jusqu’à un certain point, son charme aussi.

Non, je n’ai pas d’électricité, mais une batterie d’appoint que je recharge au bureau pour travailler le soir sur le téléphone et l’ordinateur. L’éclairage ? Oui, je suis « revenu à la bougie » ! Et devinez quoi, j’adore ça. C’est beau, c’est chaud, c’est vivant. Des gens disent du mal de villes comme Dunkerque ou Brest sans jamais y être allés pourtant ; j’ai l’impression que c’est pareil avec les bougies.

Non, je n’ai pas l’air hirsute ni ne suis couvert de vermine. Je trouve de l’eau ici ou là, j’ai deux bassines pour me laver tranquillement – en écoutant de la musique –, mes tenues sont correctes. Un jour, je devais même aller m’entretenir avec un ancien sénateur à Paris : camping-car, train, sénateur, train, camping-car. Où est le problème ?

Les week-ends, où le bureau est fermé, j’utilise les toilettes publiques – en passant, merci sincèrement aux « petites mains » qui en assurent l’entretien.

En trois ans maintenant, j’ai vu passer les polices municipale et nationale, la police aux frontières et les douanes. Tous, très cordialement, m’ont assuré que le véhicule ne les gênait pas malgré mes stationnements prolongés.

Dernière chose : j’achète tout bio et aussi local que possible, y compris du fromage, du miel et du vin, dans des enseignes spécialisés plutôt qu’en grandes surfaces. Bien qu’un peu juste financièrement, c’est pour moi une question d’éthique sur laquelle je ne reviendrais pour rien au monde.

Entendons-nous bien d’ailleurs : je ne prônerai jamais l’indigence. La pauvreté subie, indécente et intenable, doit être combattue de tout notre cœur, parce qu’il ne s’agit pas tant de pauvreté que de misère. Mais la pauvreté choisie, digne, non seulement supportable mais légère comme la brise, vertueuse car raisonnable dans le monde actuel, et nous permettant de vibrer d’une autre richesse, oui, je ne peux que la souhaiter à chacun.

Bien entendu aussi, je ne prétends pas que tout le monde gagnerait à vivre dans un camping-car. Simplement, pour saugrenu voire méprisable qu’il soit, l’exercice a ses vertus, et ceux qui s’y adonnent ont des choses à dire en 2022.

Que les « hautes » catégories faisant feu de tout carbone en quête d’une vie intense se rassurent : j’aime autant qu’elles me saouler d’intensité, d’excès, d’un peu de folie, et j’y parviens. Si un jour, même sous le manteau, elles me demandent comment, je le leur raconterai volontiers.

AÀ catégories faisant feu de tout carbone en quête d’une vie intense se rassurent : j’aime autant qu’elles me saouler d’intensité, d’excès, d’un peu de folie, et j’y parviens. Si un jour, même sous le manteau, elles me demandent comment, je le leur raconterai volontiers.

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