Une fête pour annoncer le sexe de son futur enfant? Les "gender reveal" se démocratisent en France

Laura Fabian et son mari Aurélien Doux à Bordeaux lors de leur
Laura Fabian et son mari Aurélien Doux à Bordeaux lors de leur

Mégane Poirier a fondu en larmes dans les bras de son compagnon Dylann lorsque le ballon de baudruche a explosé pour laisser s'échapper une pluie de confettis roses: la future maman de 24 ans a compris qu'elle attendait une petite fille.

Arche de ballons, lettres dorées, biscuits en forme d'oursons et de tétines et macarons "boy or girl"... Le couple avait décidé d'annoncer le sexe de son futur bébé en grande pompe, à l'occasion d'une gender reveal party autour d'une quarantaine d'invités dans la Nièvre.

"On voulait garder le suspens pour partager ce moment entourés de nos proches", raconte Mégane Poirier à BFMTV.com.

Une nouvelle étape incontournable de la grossesse? Ces fêtes prénatales, au cours desquelles le genre de l'enfant à naître est révélé, ont quitté leur berceau aux États-Unis pour s'imposer petit à petit en France ces dernières années. À l'image de certaines célébrités qui voient les choses en grand, comme Matt Pokora, Antoine Griezmann ou de nombreuses autres influenceuses.

"Plus convivial qu'un simple coup de fil"

L'organisation demande quelques complices. Lorsque Mégane a réalisé son échographie début décembre, le gynécologue n'a rien révélé aux parents, mais a glissé dans une enveloppe un papier sur lequel était écrit le genre de l'enfant dans une enveloppe.

Seul le frère du futur père de famille était tenu au secret, pour pouvoir faire la surprise au reste de la famille. Le jour J, celui-ci avait prévu un jeu de morpion géant pour "faire monter l'adrénaline au maximum", au terme duquel les parents ont découvert un petit logo rose leur indiquant que leur futur bébé était une fille.

Comme Mégane, c'est sur Instagram, Pinterest ou Tiktok que Claire Fabian est allée chercher son inspiration pour organiser sa fête prénatale à Bordeaux (Gironde), il y a un an et demi. "On voit beaucoup d'influenceuses anglo-saxonnes faire ça... Et j'ai toujours trouvé ça sympa, plus convivial qu'un simple coup de fil à la famille, ça permet à tout le monde de se projeter, de se faire à l'idée qu'on va avoir un enfant."

Fumigènes, jeux de piste... une course à l'originalité

Ballons, canons à confettis, jeux de piste, fumigènes... Pour l'occasion, les couples rivalisent d'originalité. Jusqu'à ce que la fête vire parfois à la catastrophe: comme en 2020, lorsque les fumigènes d'une gender reveal party avaient provoqué un feu de forêt en Californie, ou encore lorsqu'un père est mort tué dans l'explosion d'un appareil destiné à la révélation du sexe du bébé à New York. Un couple a été poursuivi en septembre dernier pour avoir teint l'eau d'une cascade brésilienne en bleu pour annoncer la naissance prochaine de leur fils.

Ces accidents s'inscrivent dans "une société de la performance" où "les gens ont pris l'habitude de mettre en scène leur vie", tente d'expliquer à BFMTV.com Carly Gieseler, chercheuse américaine en communication et autrice d'un ouvrage sur le sujet. Selon elle, on doit l'essor des gender reveal parties à l'effet boule de neige des réseaux sociaux et du capitalisme.

"Cette fête popularisée il y a 10 ans aux États-Unis s'est exportée dans le reste du monde un peu comme Halloween, qu'on ne fêtait pas du tout avant en Europe. Au point de devenir un véritable phénomène culturel aujourd'hui" pour Carly Gieseler. Selon elle, son rayonnement international révèle "à quel point notre société, qui se sécularise, a soif de rituels".

"En Occident, la religion perd en influence mais on voit que les gens créent de nouveaux événements pour rythmer leur vie, créer des événements marquants."

Parfois aussi cher qu'un mariage!

Aux États-Unis, "certaines familles sont prêtes à dépenser des sommes d'argent colossales pour l'occasion", souligne-t-elle. Et même en France, "ça commence à se démocratiser", confirme à BFMTV.com Marie Duperray, organisatrice d'événements privés à Craponne, à l'ouest de Lyon.

Une aubaine pour les agences d'événementiel qui se partagent ce marché juteux avec les "party ou event planers" depuis quelques années. "C'est devenu une vraie tendance", explique Lorinne Bartoll. "Les demandes sont montées en flèche depuis la période Covid." À la belle saison, la directrice de l'agence Alpes événements peut organiser deux à trois fêtes de ce type par semaine en Rhône-Alpes.

Toutefois, les deux professionnelles reconnaissent que les demandes n'aboutissent pas toutes. "Après renseignement, certains préfèrent faire ça eux-mêmes, en petit comité". Car déléguer l'organisation de l'événement a tout de même un coût, qui s'établit à 35 euros minimum par tête... et peut vite atteindre le millier d'euros au total.

"4000, 5000 euros... c'est déjà allé jusqu'à 8000 euros", explique Lorinne Bartoll. "C'est incroyable, on est parfois quasiment sur des budgets de mariage."

Pourquoi un tel budget? "Ce n'est pas qu'une crevasse de ballon", défend Marie Duperray. "En général, on développe tout un thème autour des traditionnelles décorations roses et bleues", explique la jeune femme, qui demande de commander "des pâtisseries colorées, des serviettes en papier, des hordes de ballon"... et même de mettre en place des jeux et animations sur le thème de la maternité.

"Une vision binaire du monde"?

La facture grimpe d'autant plus vite que "c'est un événement pour lequel les couples réclament énormément de personnalisations", précise Lorinne Bartoll. "Le prénom du futur bébé sur des gâteaux, des ballons ou des goodies, des panneaux de bienvenue, mais aussi des 'back drop' (des fonds de scène personnalisés, NDLR) assez imposants pour pouvoir prendre de belles photos."

"L'idée, c'est que ça soit spectaculaire", résume-t-elle. "Certains s'inspirent des célébrités dont ils voient les 'reveal' sur les réseaux sociaux, et me demandent de faire la même chose. Pour preuve une fois un couple m'a demandé à ce que la révélation du sexe se fasse avec des feux d'artifice tirés à 3 mètres de hauteur en pleine journée, à l'aide d'une poudre holi colorée, ce qui onéreux. Il y avait évidemment photographe, vidéaste. C'était fabuleux, je me régale avec de tels budgets."

Mais ces fêtes prénatales nouvelle génération ne plaisent pas à tout le monde. Sonia*, elle, n'en a jamais organisé et elle ne compte pas le faire de si tôt. "Je trouve ça hyper cul-cul et mon entourage penserait de même. (...) Ils se moqueraient de moi. Déjà je n’aime pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, et pour le genre ça ne risque pas: je ne veux pas connaître le sexe avant la naissance."

Si elle ne veut pas "juger ceux qui organisent ces festivités avec bienveillance", Pihla Hintikka ne peut s'empêcher de regretter l'usage de codes couleurs "désuètes" de cet événement. Le bleu pour les garçons, le rose pour les filles... Ce sont "de simples constructions sociales" instituées par le marketing capitaliste des années 1980, désireux de pousser à l'achat les parents-consommateurs, rappelle à BFMTV.com la journaliste féministe et autrice d'ouvrages sur la parentalité anti-sexiste.

"Ces schémas mentaux artificiels reproduisent les stéréotypes de genre, ce qui a a des conséquences", déplore-t-elle.

"L'enfant n'est pas encore né, mais il est déjà mis dans une case, et on lui attribue déjà un rôle genré. Mentalement, on associe par exemple le rose à la sagesse, la douceur, tandis que le bleu correspond au rêve ou à la stabilité".

Les gender reveal parties ont "quelque chose d'archaïque et régressif à l'heure où les mouvements progressistes tentent de mettre en avant la fluidité des genres", appuie la chercheuse américaine Carly Gieseler, qui met tout de même en avant le fait qu'un certain nombre de couples tentent désormais de dépasser cette binarité en préférant les tons neutres aux traditionnels bleu et rose.

Les regrets de l'Américaine à l'origine du concept

L'initiatrice du mouvement, Jenna Karvunidis, n'est elle-même pas convaincue par cette tendance. C'est pourtant à cause de cette blogueuse que tout a démarrée en 2008.

À l'époque, l'Américaine avait invité sa famille à venir manger du gâteau à ses côtés et s'était servie du glaçage rose à l'intérieur pour annoncer qu'elle attendait une petite fille. La publication sur son blog était alors devenue virale, et avait fait le tour des médias du monde entier.

15 ans plus tard, son avis sur la question a bien changé grâce à ses trois filles, notamment la première qui est désormais adolescente. Du haut de ses 14 ans, Bianca refuse d'adhérer aux normes de genre, et préfère les costumes aux tenues "girly". Depuis, sa mère "regrette" d'avoir créé les gender reveal parties.

"Je pense que cette dichotomie est très problématique, mais en même temps je ne veux pas accabler les parents qui veulent juste fêter l'arrivée de leur enfant, comme moi à l'époque, tout en incluant leurs proches."

"À l'époque, la question du genre n'était pas quelque chose qui était sur la table, que j'avais en tête", poursuit la mère de famille, interrogée par BFMTV.com. "La transidentité, la non-binarité, ce n'était pas des concepts qui m'étaient familiers. Mais on sait tellement plus de choses à ce sujet aujourd'hui."

Avec le recul, l'Américaine se rend tout de même compte que cette célébration a eu des effets positifs. Qu'elle "l'a aidée à concrétiser cette grossesse, après "des fausses couches à répétition". "Ma famille ne prenait pas trop la nouvelle au sérieux, donc c'était pour moi un moyen d'attirer leur attention, de les impliquer dans la grossesse et de les faire participer", raconte Jenna Karvunidis.

Cette fête prénatale a également beaucoup aidé Claire Fabian, dont la grossesse n'était pas prévue, à faire passer la pilule auprès de sa famille. "On a fait ça en petit comité, mais ça nous a permis de nous faire à l'idée que c'était bien réel, qu'on allait avoir un enfant", confie-t-elle. Un an et demi plus tard, la jeune Bordelaise de 25 ans se souvient que ce moment de partage a été un moyen de "marquer le coup" et "d'associer de la positivité" à cette grossesse inattendue.

Article original publié sur BFMTV.com