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Pour exister sur les retraites, Emmanuel Macron ose la carte risquée du « bon sens »

Emmanuel Macron photographié au marché couvert de Rungis ce mardi 21 février.
BENOIT TESSIER / AFP Emmanuel Macron photographié au marché couvert de Rungis ce mardi 21 février.

POLITIQUE - Une opération de communication après le tumulte de l’Assemblée nationale. Ce mardi 21 février, Emmanuel Macron s’est rendu à Rungis, pour tenter de reprendre la main sur la réforme des retraites. Une mise en scène convenue auprès de la France qui se lève tôt, permettant au chef de l’État de sortir du bois, après avoir laissé son gouvernement prendre la foudre à sa place.

Sur place, le locataire de l’Élysée a défendu le texte porté par Élisabeth Borne, en assumant particulièrement le point le plus crispant de la réforme : le report de l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans. Une mesure qui, selon lui, relève de l’évidence. « On sait tous que, vivant plus âgés, il n’y a pas de miracle : si on veut préserver un système par répartition, il faut qu’on travaille plus longtemps », a-t-il déclaré devant la presse, s’en remettant au « bon sens » des Français, à même de comprendre l’équation ainsi présentée par ces soins.

Or, sitôt brandi, cet argument du « bon sens » s’est retourné contre lui, donnant du grain à moudre aux oppositions. « Décidément le ’bon sens’ à bon dos. Quand 9 salariés sur 10, comme l’ensemble des organisations syndicales, sont opposés à une réforme, quand les mobilisations rassemblent chaque semaine des millions de personnes, l’acharnement d’Emmanuel Macron va dans le mauvais sens ! », a réagi dans un tweet le communiste Fabien Roussel.

« C’est le bon sens qui fait refuser aux Français cette réforme brutale et injuste », a renchéri Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale. Député insoumis de l’Essonne, Antoine Léaument affirme avoir du mal à comprendre le sens de cette sortie. « Macron rate son plan com à Rungis. S’il y était allé pour faire une annonce sur la pénibilité, à la limite, on aurait compris. Mais là c’est juste une insulte aux travailleurs de leur dire qu’il faut produire plus », observe l’élu LFI, soulignant les limites de type d’arguments.

Quel « bon sens » ?

Car en politique, la référence au « bon sens » peut être particulièrement piégeuse. Puisqu’elle balaie volontairement les contre-arguments de l’adversaire, lequel pourrait lui-même brandir en réponse cette formule magique. En l’espèce, sur le sujet des retraites, un opposant de gauche pourrait très bien répondre à Emmanuel Macron que le « bon sens » commanderait de faire contribuer davantage le capital. À droite, Aurélien Pradié rétorquerait à Emmanuel Macron que le « bon sens » consiste à ne pas faire travailler ceux ayant des carrières longues au-delà de 43 ans.

Raison pour laquelle les spécialistes de la communication politique et les intellectuels se méfient de cette argumentation prisée par les populistes. « Le bon sens se revendique comme n’étant pas un point de vue ou une opinion parmi d’autres, mais comme la seule voie souhaitable. Cela peut donc être un piège car, en disqualifiant tous les autres points de vue, cela empêche le débat. Cela peut finir par prétendre étouffer la pluralité dont on a besoin pour faire vivre la démocratie et parvenir à des compromis », observait en 2020 la politologue Chloé Morin, dans une interview accordée à L’Opinion.

Selon elle, le recours à cette formule vise à « désidéologiser le débat » et à « évacuer la conflictualité politique, parce que le bon sens, il n’y en a qu’un ». Ce qui, ici, permet à Emmanuel Macron de ne pas avoir à argumenter longuement sur le fond de la réforme, en la réduisant à une sorte d’évidence partagée. Et de faire des contre-arguments brandis par les syndicats et les oppositions des absurdités sur lesquelles il serait stérile de débattre.

Comme le rappelait L’Obs en 2014 au sujet (déjà) de propos tenus par Emmanuel Macron, cette argumentation est critiquée de longue date. En 1957, le philosophe Roland Barthes décrivait en ces termes le recours à ce concept cher en son temps au populiste d’extrême droite Pierre Poujade. « Le bon sens est cette réaction sélective de l’esprit, qui réduit le monde idéal à des mécanismes directs de riposte ».

Raison pour laquelle le célèbre sémiologue qualifiait ce concept de « chien de garde des équations petites-bourgeoises ». Pas sûr que le recours à cette expression soit donc le meilleur moyen de défendre une réforme, jugée injuste et inutile par une majorité de Français.

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