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Escroquerie ou corruption ? À Agde, la folle affaire du maire et de la voyante ventriloque secoue la ville

Le maire d'Agde est au cœur d'une histoire rocambolesque. L'élu a notamment été mis en examen pour corruption. La justice lui reproche d'avoir fait bénéficier une voyante ventriloque et son mari d'avantages. Lui assure avoir été sous une influence néfaste.

"Ici la voix". Le message emblématique de l'émission de téléréalité Secret Story pourrait à lui seul résumer l'affaire dans laquelle est impliqué Gilles d'Ettore, le maire d'Agde depuis plus de 20 ans. Pourtant ce qui est reproché à l'élu est suffisamment grave pour ne pas ironiser.

La justice le soupçonne d'avoir utilisé l'argent de la ville pour faire bénéficier une voyante ventriloque et son mari d'avantages. "Une fois la sidération digérée, les habitants commencent à réaliser ce qu'il se passe", souffle Thierry Nadal, le leader de l'opposition dans la ville héraultaise.

Depuis le 21 mars 2024, les habitants d'Agde vivent en effet au gré des révélations et des avancées d'une enquête ouverte il y a près de cinq mois. Les investigations ont en effet conduit à la mise en examen de Gilles d'Ettore pour "corruption", de "prises illégales d'intérêts" et de "détournements de fonds par une personne dépositaire de l'autorité publique". Depuis, le maire est incarcéré.

Une voyante ventriloque

En octobre 2023, l'ex-épouse du maire Les Républicains d'Agde a déposé une plainte s'inquiétant de l'influence d'une femme auprès de Gilles d'Ettore. Cette femme, c'est Sophia, une médium locale qui avait acquis "une certaine notoriété", selon les mots du parquet. Le maire et président de l'agglomération en a fait la connaissance en mai 2020. Il est devenu l'un de ses plus proches amis.

Cette dernière lui a fait croire qu'un être surnaturel le contactait par téléphone, afin d'en tirer avantage selon le juge d'instruction qui l'a aussi mise en examen pour "escroqueries", "recel de détournements de fonds", "recel de corruption" et "travail dissimulé". Des faits qu'elle a reconnus.

Elle utilisait un "stratagème consistant à modifier sa voix auprès de nombreux interlocuteurs, y compris les membres de sa famille et ses proches amis", explique le parquet dans un communiqué. Stratagème qui lui permettait d'utiliser "au téléphone cette voix d’apparence masculine, posée et rauque".

La voyante a déployé d'autres combines. D’après le Midi Libre, c'est une femme "ventriloque, arrivant donc à produire des sons étonnants en bougeant imperceptiblement les lèvres". "Quand on regarde cette femme et qu’on entend cette voix d’homme qui surgit, on ne peut pas imaginer qu’elle sorte de ce corps. C’est bluffant", détaille auprès du journal local une source proche de l’enquête, présente lors de la garde à vue.

Auprès des enquêteurs, Sophia a reconnu avoir bénéficié de nombreux avantages de la part du maire d'Agde, expliquant être entrée dans un engrenage duquel elle ne parvenait pas à sortir. L'avocate de la quadragénaire n'a pas souhaité réagir.

"Quand elle s'engouffre, elle envahit tout"

Par "avantages", la justice entend l'embauche du mari de cette médium à la mairie. Il est devenu directeur des services techniques. "Une promotion éclair", reconnaît Thierry Nadal, le leader de l'opposition. L'époux a aussi été mis en examen, pour "recel de corruption", "recel de prise illégale d'intérêts" et "recel de détournement de fonds publics".

Grâce à l'intervention de la voix, cet être surnaturel, qui soufflait à Gilles d'Ettore de se soucier du bien-être de Sophia, qu'il considérait comme sa fille, quatre autres membres de la famille de la voyante ont été embauchés à la mairie ou à l'agglomération. Mère de famille de six enfants, la voyante qui se présente aussi comme guérisseuse, a aussi touché des sommes d'argent en liquide de la part du maire.

Selon une source proche du dossier, Gilles d'Ettore est tombé des nues en garde à vue. Lui croyait fermement à l'existence de cette voix, de cet être surnaturel, avant que les enquêteurs lui opposent des éléments concrets. D'après nos informations, il avait fait appel à Sophia, connue pour pouvoir communiquer avec l'au-delà, après la perte de son père.

"L'enquête l'a mis face à la réalité, ça ne fait aucun débat qu'il a été sous l'influence néfaste de cette femme", tranche l'avocat de l'élu Me Darrigade, qui présente son client comme une victime.

"Si faute il y a eu, elle a été générée par une influence malveillante", poursuit le conseil. "C'est un dossier révélateur de l'existence de défaillances au fond de nous-même, des défaillances dans lesquelles s'engouffrent les êtres les plus cyniques", déplore-t-on dans l'entourage de Gilles d'Ettore. "Quand elle arrive à pénétrer dans la vie des gens, elle envahit tout et sa famille a déposé plainte non pas pour lui nuire mais bien pour le protéger."

"Tout le monde peut être victime..."

Depuis la révélation de cette affaire, les langues se délient à Agde et dans la région. Auprès d'Actu.fr, un chef d'entreprise montpelliérain a raconté avoir été escroqué lui aussi par la voyante. "Je découvre que j’ai fait une confiance aveugle à tort à cette médium agathoise, qui m’a soutiré beaucoup d’argent en trois ans", témoigne-t-il. Quand il l'a rencontré, lui aussi était fragilisé par le décès de sa mère.

Lui aussi sera contacté par "la voix", se présentant comme étant "l'archange Michaël" et demandant à cet homme bien placé socialement de contacter une connaissance, une personne haut placée, pour aider Sophia. Au total, il versera 10.000 euros à la médium.

Le maire d'une ville de près de 27.000 habitants, un chef d'entreprise avec pignon sur rue... d'autres clients de la voyante se sont manifestés auprès des autorités. "Tout le monde peut être victime d'emprise, si une emprise était démontrée dans ce dossier", note Me Jean-Baptiste Cesbron, avocat spécialisé dans ce type de dossiers. "L'emprise est une notion qui vise à utiliser une faiblesse mais aussi à créer cette faiblesse."

"Il s'agit toutefois d'une notion, un terme, à la mode pour atténuer la responsabilité d'un auteur, mais la loi retient des critères comme l'adhésion à un dogme ou une doctrine, la croyance inconditionnelle ou encore la modification du comportement de la personne au quotidien, avec en général une rupture avec son environnement familial et social", précise encore Me Cesbron.

Si l'emprise était retenue dans ce dossier, la responsabilité pénale de Gilles d'Ettore n'en serait pas abolie. Seule la peine pourrait être allégée.

"Sentiment de colère" à Agde, "risée de la France"

"Gilles d'Ettore n'est pas un naïf", estime Thierry Nadal. "L'impression qu'il a toujours donné, c'est d'être quelqu'un de pertinent, d'autorité et qui ne le manifeste pas toujours de manière pacifique. La victime dans cette affaire, c'est la ville. On est la risée de toute la France, la situation est pathétique. Le tourisme est une activité économique importante et notre image aujourd'hui est ébranlée. Il y a un sentiment de colère et d'agacement."

L'enquête se poursuit, toujours sous l'égide d'un juge d'instruction. À la mairie, certains s'interrogent sur la responsabilité d'autres élus dans cette affaire. "Est-ce que certains ont vu quelque chose et n'ont rien dit", s'interroge un élu qui rappelle que Gilles d'Ettore est à la tête d'Agde depuis 23 ans. "La responsabilité de chacun doit être établie." "La réalité est déjà assez importante sans qu'il ne soit nécessaire de présager de ce que sera l'avenir", tranche l'élu d'opposition Thierry Nadal qui a conduit la liste "Agde juste, verte, sûre" aux dernières élections municipales.

À ce jour, Gilles d'Ettore est toujours maire de la ville d'Agde. Une audience aura lieu le 2 avril devant la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Montpellier. Le maire a fait appel de son placement en détention provisoire.

Deux jours plus tard doit se tenir un conseil municipal, le premier depuis la mise en examen de l'élu. Les adjoints eux se sont bunkérisés. Depuis la révélation de l'affaire, la journée de conférences, de "médiumnité publique" et de dédicaces organisée le 20 avril prochain au palais des Congrès du Cap-d'Agde a été annulée.

Article original publié sur BFMTV.com