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Enseignement supérieur : l’alternance est-elle en train de s’imposer comme le mode de formation dominant ?

Plus d’un demi-million d’étudiants supplémentaires suivaient un cursus en apprentissage en 2022, soit quatre fois plus que cinq ans plus tôt. <a href="https://pxhere.com/en/photo/1445221" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Pxhere/Mohamed Hassan;elm:context_link;itc:0" class="link ">Pxhere/Mohamed Hassan</a>
Plus d’un demi-million d’étudiants supplémentaires suivaient un cursus en apprentissage en 2022, soit quatre fois plus que cinq ans plus tôt. Pxhere/Mohamed Hassan

On assiste depuis quelques années à l’explosion du nombre de contrats d’apprentissage dans l’enseignement supérieur français. Les nouveaux contrats sont ainsi passés de 112 000 en 2017 à 522 000 en 2022, ce qui signifie qu’ils ont plus que quadruplé en l’espace de cinq ans. Comment expliquer une telle augmentation, alors que l’alternance et l’apprentissage sont généralement perçus comme des dispositifs réservés aux formations de type certificat d’aptitude professionnelle (CAP) ou brevet d’études professionnelles (BEP) et comme des dispositifs au service de la diversité et l’ouverture sociale quand ils concernent l’enseignement supérieur ?

L’alternance fait actuellement l’objet d’un engouement qui semble dépasser ce cadre et qu’il est utile de bien comprendre. Pour ce faire, nous avons mené un projet de recherche (à paraître) basé sur 48 entretiens qualitatifs d’étudiants en alternance, de responsables alternance d’institutions d’enseignement supérieur et de responsables ressources humaines d’entreprises accueillant des étudiants en alternance. Et les premières conclusions de ce travail de recherche mettent à mal plusieurs idées reçues à ce sujet.

Beaucoup d’observateurs estiment que le succès de l’alternance dans l’enseignement supérieur est lié à la mise en place d’un plan d’aides aux entreprises intitulé « 1 jeune, 1 solution » par le gouvernement en août 2020 à la suite de la crise du Covid-19. Ce plan visant à favoriser l’embauche d’alternants a d’ailleurs été renouvelé début 2023 et doit se poursuivre jusqu’à la fin du quinquennat.

Mais résumer le succès de l’apprentissage à ce plan d’aide serait réducteur. Si celui-ci a parfois constitué un effet d’aubaine pour certaines entreprises, on constate aussi que ces mesures, visant originellement à faciliter l’entrée dans la vie professionnelle de jeunes touchés par les conséquences de la crise sanitaire, n’ont fait qu’amplifier une hausse qui était déjà bien présente avant leur mise en place. Le nombre de contrats d’apprentissage dans l’enseignement supérieur n’a ainsi cessé d’augmenter depuis près de dix ans. Ce volume était par exemple en hausse de 32 % entre 2018 et 2019, juste avant la mise en place des mesures gouvernementales.

Une mutation profonde

En réalité, le succès de l’alternance et de l’apprentissage dans l’enseignement supérieur français apparait comme le résultat d’une mutation de sa perception. Longtemps, le modèle dominant de formation en France a privilégié un format où l’étudiant se consacrait à temps plein à ses études (si on laisse de côté petits boulots, vie associative, etc.) et l’introduction des stages et des expériences en entreprises dans de nombreux cursus a marqué la première étape d’une professionnalisation plus forte des étudiants français.

Mais les stages ne concernent habituellement pas des périodes alternées entre cours et entreprise (même s’il existe aujourd’hui la possibilité de stages alternés dans certaines formations) et le jeune concerné garde son statut d’étudiant. L’entreprise ne finance pas sa formation et ne lui verse pas de salaire mais une gratification minimale. L’apprentissage est un système différent : l’étudiant devient en réalité un salarié qui étudie (et non plus un étudiant qui travaille) et l’entreprise finance sa formation et lui verse un salaire.

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D’où sans doute l’idée que l’apprentissage n’intéresserait les jeunes que pour des raisons financières et qu’il ne pourrait constituer qu’un dispositif d’ouverture sociale pour les plus démunis. Ceux-ci choisiraient l’apprentissage pour accéder à des études supérieures qu’ils ne peuvent pas financer et les plus riches choisiraient la voie classique compte tenu de leur capacité à financer leurs études et leur vie étudiante.

Or, les avancées de notre recherche vont à l’encontre de ces affirmations.

Un mode de formation désormais dominant et plébiscité

Si l’argument économique reste un élément de choix fort pour l’ensemble des répondants et sert effectivement d’ascenseur social au service des moins aisés, la décision de se tourner vers l’apprentissage est aussi motivée par d’autres éléments et ne concerne pas simplement les étudiants désargentés.

L’apprentissage est désormais perçu comme le mode de formation le plus professionnalisant et le mieux adapté pour se former et trouver un travail au-delà des avantages financiers qu’ils confèrent. Il permet, bien plus qu’avec les stages, de se confronter à la réalité de certains métiers et de certains secteurs et de s’orienter de manière optimale une fois le diplôme en poche. Un étudiant en alternance dans une école de management à Paris qui a participé à notre étude en témoigne :

« Évidemment, le fait de me faire financer mes études et d’être payé a joué dans mon choix. Mais en réalité, ça n’a pas été le point décisif car mes parents avaient les moyens de me financer ma formation. Mais nous avons pensé que c’était un vrai plus pour mon futur professionnel et une formule plus efficace que les stages ».

L’alternance apparait donc aux yeux des étudiants comme un tremplin vers l’emploi. D’ailleurs, les chiffres font état d’un taux d’emploi stable plus élevé pour les diplômés de licence professionnelle et de master qui ont suivi leur cursus en apprentissage (respectivement 11 et 14 points de plus par rapport à leurs homologues ayant suivi un parcours classique).

De leur côté, les institutions d’enseignement supérieur et les directions des ressources humaines (DRH) confirment cette impression. Les responsables de ces dernières sont par exemple nombreux à affirmer que les entreprises privilégieront, entre deux profils, le jeune qui aura effectué une partie de son enseignement supérieur en alternance. Le DRH d’une PME de Nouvelle-Aquitaine en témoigne :

« Aujourd’hui, la grande majorité des entreprises considère qu’un jeune qui a fait de l’alternance est plus mature et plus en capacité de comprendre les cultures d’entreprise et de s’intégrer aux équipes en place. Et a donc tendance à préférer ce type de candidatures au détriment de profils ayant suivi des parcours classiques ».

Au bilan, l’apprentissage semble donc aujourd’hui perçu comme une formule gagnante par les nouvelles générations, les universités, les écoles et les entreprises.

La question clef du financement

Faut-il dès lors aller vers un « tout alternance » dans l’enseignement supérieur ? Notre recherche met aussi en lumière les limites de la mise en place d’une alternance généralisée. D’abord, parce que combiner études et entreprises exige une force de travail et une maturité que certains jeunes ne possèdent pas à cette étape de leur existence. Le rythme de l’alternance laisse aussi peu de place à une vie étudiante, sociale et associative et aux expériences à l’international qui servent de passage initiatique vers la vie adulte de beaucoup de jeunes.

La très grande majorité des répondants privilégie ainsi un format alliant des premières années d’études post-bac sur un rythme classique, éventuellement financées par des bourses pour les moins fortunés, et une fin de parcours en alternance pour tous afin de pouvoir tirer le meilleur des deux formules.

Toutefois, comme souvent, c’est la question du financement d’un système désormais reconnu et établi qui risque de poser problème. Au-delà d’un nécessaire cadrage de pratiques abusives, qui ont vu des écoles et des entreprises, peu soucieuses du suivi et de la formation des étudiants, se financer grâce aux mesures gouvernementales, c’est le coût pour la puissance publique et la tendance à la baisse du niveau de financement des contrats qui représentent le véritable défi. Car au-delà de son bien-fondé, cette baisse va fortement impacter le budget des centres de formation d’apprentis (CFA) mais aussi des universités et des écoles. Et pourrait à terme détourner en partie ces dernières de ce modèle de formation… pourtant plébiscité par les étudiants, les entreprises et les institutions d’enseignement supérieur.

La version originale de cet article a &#233;t&#233; publi&#233;e sur La Conversation, un site d&#39;actualit&#233;s &#224; but non lucratif d&#233;di&#233; au partage d&#39;id&#233;es entre experts universitaires et grand public.

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