"Eiffel", "Illusions perdues", "Les Trois Mousquetaires": le retour des blockbusters made in France

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Détail de l'affiche du film
Détail de l'affiche du film

Il fut un temps où sous l'impulsion de producteurs flamboyants comme Claude Berri et Daniel Toscan du Plantier le cinéma français se mit à rêver de superproductions spectaculaires capables de rivaliser avec Hollywood.

Ces dernières années, le rêve paraît toucher à sa fin. La patrie de La Reine Margot de Patrice Chéreau et de Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau ne semble plus en mesure de produire des fresques. Les propositions sont rares et elles échouent le plus souvent au box-office (L'Empereur de Paris, La Belle et la Bête…), à quelques exceptions près (Au revoir là-haut, Le Chant du Loup).

Les fresques romanesques made in France n'ont cependant pas dit leur dernier mot. Elles préparent même leur comeback. Il y a d'abord eu cet été Kaamelott, premier volet de la saga d'heroic fantasy d'Alexandre Astier qui a séduit plus de 2,5 millions de spectateurs. Les deux prochains films de cette trilogie seront encore plus épiques, comme nous l'avait confié Alexandre Astier en juillet dernier.

Puis il y a eu cet été OSS 117: Alerte Rouge en Afrique Noire, comédie d'aventures de Nicolas Bedos dont l'ambition était d'égaler les fresques des années 1980 de Spielberg. Cet automne sort à une semaine d'intervalle Eiffel de Martin Bourboulon (en salles le 13 octobre), biopic de l'ingénieur à l'origine de la célèbre tour, et Illusions Perdues de Xavier Giannoli (en salles le 22 octobre), d'après le chef-d'œuvre de Honoré de Balzac. Deux films spectaculaires censés attirer un large public dans les salles obscures.

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La tendance va s'accélérer. Sont également prévus dans les prochains mois Notre-Dame brûle de Jean-Jacques Annaud (16 mars 2022), Astérix et Obélix: L'Empire du Milieu de Guillaume Canet (début 2023) et Les Trois Mousquetaires de Martin Bourboulon (printemps 2023). Trois productions exceptionnelles, dont le tournage s'est fait au long cours et dont le budget oscille entre 30 et 75 millions d'euros.

On notera que ces superproductions sont toutes réalisées par des hommes, les femmes ayant rarement accès à ce type de budget pour leurs projets. Les chiffres sont éloquents. En 2020, le plus gros budget confié à une réalisatrice est de 7,87 millions d'euros à Audrey Estrougo pour son biopic de NTM, Suprêmes.

"Une certaine radicalité dans l’ambition"

C'est paradoxalement en pleine pandémie, alors que l'accès aux salles est conditionné par le pass sanitaire et la fréquentation en berne, que ces superproductions comme Eiffel, Notre-Dame brûle ou Les Trois Mousquetaires sont imaginées ou sortent.

"Il faut une certaine radicalité dans l’ambition", insiste Dimitri Rassam, producteur de cette adaptation en deux parties du célèbre roman d'Alexandre Dumas. "La décision assumée par Pathé avec courage a été non seulement de faire deux films, mais surtout de tourner les deux d’un coup."

Si cette volonté de changement date d'avant le Covid, la pandémie, qui a touché de plein fouet l'écosystème du cinéma français, a justifié une telle ambition. Chez Pathé, qui produit et distribue également Eiffel, Notre-Dame brûle et Astérix, le mot d'ordre est simple: événementialiser la sortie des films au cinéma pour faire revenir le plus grand nombre de spectateurs dans les salles.

"On est dans un monde où la consommation des images est en telle mutation avec l’arrivée des plateformes que paradoxalement le cinéma est encore un endroit d’avenir: capitaliser sur la salle, c’est proposer des films que les spectateurs préfèrent découvrir sur grand écran plutôt que sur un iPhone", acquiesce Martin Bourboulon.

Faire à Dumas à ce que Nolan a fait à "Batman"

Animé par l'envie de "renouer avec ce qui avait nourri [son] envie de cinéma", Dimitri Rassam a pris l'année 2019 pour "réfléchir à des titres qui pourraient justifier de mobiliser des énormes moyens et de créer l’événement". Il a ainsi établi une liste dont il a d’emblée exclu les œuvres aux adaptations déjà parfaites (Cyrano de Bergerac) ou redéfinies par Disney (Cendrillon, La Belle et la Bête).

Il a ensuite "sondé quelques territoires européens majeurs" pour consolider son dossier: "J'ai senti qu'il y avait une envie pour ce type de grand spectacle." L'envie est là, mais comment justifier l'idée de refaire Les Trois Mousquetaires, un des romans les plus adaptés au cinéma? Dimitri Rassam et Martin Bourboulon en sont persuadés: jusqu'à présent, le texte d'Alexandre Dumas n'a jamais été adapté fidèlement et leur version fera date:

"Souvent ces adaptations ont été faites de façon parodique parce qu’il n’y avait pas les moyens nécessaires de les faire autrement. Là, il se trouve qu’on a le talent et les moyens", explique le producteur, avant d'ajouter: "À bien des égards, ce qu’on essaie de faire - on va rester humble - ressemble à ce que Christopher Nolan a pu faire pour Batman. Avant Nolan, on avait l’impression que Batman avait été fait 50 fois. C’est une question de point de vue, de sincérité."

Avec Les Trois Mousquetaires, Dimitri Rassam espère conquérir le marché étranger en s'appuyant sur une mythologie strictement nationale: "Il ne s’agit pas d’aller se battre sur le terrain des Marvel, mais de cultiver quelque chose de typiquement français." "C'est un choix très assumé de tourner Les Trois Mousquetaires en français", détaille Martin Bourboulon. "De la même manière, la question de la langue ne s’est pas posée sur Eiffel, malgré son budget de plus de 20 millions d’euros. Cela aurait été légitime de se la poser, parce qu’il faut conquérir un peu plus large que le périmètre français."

Cette "ambition débridée" leur a permis de réunir un casting hors-norme composé pour moitié de comédiens connus internationalement: François Civil (D'Artagnan), Vincent Cassel (Athos), Pio Marmaï (Porthos), Romain Duris (Aramis), Vicky Krieps (Anne d'Autriche), Louis Garrel (Louis XIII), Eva Green (Milady de Winter), Jacob Fortune-LLoyd (Buckingham) et Lyna Khoudri (Constance Bonacieux).

Doté d'un budget d'environ 70 millions d'euros, le diptyque est tourné en décors réels en France (Fontainebleau, Compiègne, Saint-Malo, Hôtel des Invalides) jusqu'au printemps 2022. Le montage des deux films se déroule en parallèle, avec deux équipes distinctes. "Il y a un côté industrie de prototype sur ce tournage. C’est très excitant", indique Martin Bourboulon. "Extrêmement bien prévendu", notamment par M6, Orange et Canal+, Les Trois mousquetaires bénéficiera d'une "sortie mondiale" début 2023, annonce Dimitri Rassam.

"La pression d’un film n’est pas liée à son budget"

Vouloir réaliser des superproductions est une chose. Y parvenir est une autre affaire - surtout quand on doit en réaliser deux en même temps! Dans ce genre de projet, la question fondamentale est celle de la crédibilité historique, sans laquelle le récit pourrait s'écrouler. Dimitri Rassam n'est pas inquiet: "Je ne me serais pas autorisé à rêver aux Mousquetaires si je n’avais pas la conviction que Martin Bourboulon pouvait les réaliser."

"La pression d’un film n’est pas liée à son budget", réagit Martin Bourboulon. "Un réalisateur, quel que soit le budget, a la pression de vouloir réussir son film et surtout la pression de faire le film qu’il a en tête. Il faut tout faire pour que les gens croient au film qu’on est en train de faire."

Après plusieurs semaines de tournage, le duo est d'ailleurs aux anges: la magie opère à l'écran. "On sent ce souci de vérité", s'enthousiasme Martin Bourboulon. Il faut dire que le duo Rassam/Bourboulon a la superproduction dans le sang. Le premier est le fils de Jean-Pierre Rassam et le neveu de Claude Berri, soit l'héritier d'une dynastie de producteurs qui a redéfini le cinéma français dans les années 1970 et 1980. Le second est le fils de Frédéric Bourboulon, producteur de La Vie et rien d'autre, La Fille de D’Artagnan et Capitaine Conan de Bertrand Tavernier.

Le même souci de vérité a animé Martin Bourboulon sur Eiffel, projet initié dans les années 1990 par la scénariste Caroline Bongrand et passé notamment entre les mains de Ridley Scott: "Comme c’est le premier film qui parle de la construction de la tour Eiffel avec des images qu’on n’aurait pas vues ailleurs, on l’a conçu pour que le spectacle soit le plus présent possible."

Même si Martin Bourboulon ne voit pas Eiffel comme un galop d'essai, ce tournage exigeant, interrompu à cause de la pandémie, lui a permis de "bien connaître les différents métiers du cinéma" et d'acquérir des compétences qui lui sont désormais indispensables pour mener à bon port Les Trois mousquetaires: "Quand il y a une scène avec 200 figurants, il y a beaucoup de travail en maquillage et en costumes. Il y a par exemple des gens dont le travail consiste juste à patiner les vêtements des personnages pour leur donner du vécu."

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"Ce genre de détails, c’est du cinéma, c'est ce qui incarne une époque", s'exclame de son côté Xavier Giannoli, qui pour ses Illusions perdues est allé jusqu'à recouvrir de cire les épaules des costumes de ses personnages: "A l'époque, dans les opéras, la cire tombait des lustres sur les habits. J’ai travaillé avec énormément de conseillers, de décorateurs, d’historiens de Paris pour reconstituer l'ambiance de cette époque. C’était obsessionnel chez moi de donner aux spectateurs l’impression d’habiter pendant un temps ce monde-là et de le faire de la façon la plus sensuelle et précise possible."

Un voyage immersif dans le passé

Illusions perdues a été conçu comme un voyage immersif dans le passé, comme La Reine Margot ou Barry Lyndon: "Un spectacle de cinéma doit donner au spectateur l’impression d’habiter cette époque", glisse Xavier Giannoli. Loin de signer une adaptation scolaire de l'œuvre de Balzac, le réalisateur a choisi de "réorchestrer" le roman en fresque virtuose qui parvient à capter le pouls d'une époque passée plus semblable qu'on le croit à la nôtre, avec ses banquiers arrivistes devenus chefs d'Etat et ses critiques d'art pédants et corrompus.

La notion de spectacle est le sujet même d'Illusions perdues, adaptation du célèbre roman de Balzac sur les vanités du journalisme et les hypocrisies de la scène parisienne. Pour redonner vie au Paris du début du XIXe siècle, Xavier Giannoli a travaillé avec le chef opérateur Christophe Beaucarne, connu pour son travail sur des fresques historiques comme Les Visiteurs 2, Coco avant Chanel ou encore La Belle et la Bête. "On a fait un énorme travail sur les choix des costumes et des décors puisqu’on voulait donner au film une cohérence comme quand on regarde un tableau."

Spectacle total de cinéma, Illusions perdues donne à voir la naissance du monde moderne. Un changement que le film épouse dans le rythme même de ses images, développe Xavier Giannoli: "Tout va plus vite: il va y avoir la révolution industrielle, la locomotive, les rotatives qui permettent d’imprimer plus de livres et de journaux. J’ai voulu que le film aille extrêmement vite, qu’on soit pris de court, tout le temps, comme Rubempré. C’est d’ailleurs son problème: tout va trop vite autour de lui. Il n’a pas le temps de réfléchir, de prendre du recul. Il a l’impatience. C’est capital dans l’histoire et c'est ce qui va causer sa perte."

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Le plus difficile pour le réalisateur a été de recréer l'époque de la manière la plus ample et la plus spectaculaire possible en restant précis malgré le fait que beaucoup de ces décors ont été compliqués à trouver. "J’ai voulu tourner uniquement dans des décors qui existent. Par exemple, j’avais vu un petit théâtre caché dans le château de Compiègne. Il a une forme carrée. On dirait qu’il a été dessiné par Stanley Kubrick. On a réussi à avoir l’autorisation d’y tourner. Voir ça sur un écran de cinéma, l’éclairer comme à l’époque, c’est une grande émotion."

Et ce n'est pas fini

Cette frénésie pour les superproductions n'est pas près de s'arrêter. Dimitri Rassam développe une série dérivée des Trois Mousquetaires sur Aniaba. Ce personnage de mousquetaire noir, absent de l'œuvre de Dumas, a réellement existé. Elève de Bossuet, il fut filleul de Louis XIV et le contemporain de D'Artagnan. "On pense que ce personnage mériterait sa série. On l’écrit. On verra si on la fait ou pas. C’est un terrain de jeu extraordinaire, l’Histoire", s'enthousiasme le producteur qui planche aussi sur une relecture du Comte de Monte-Cristo avec Matthieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, les créateurs du Prénom.

Auréolé des succès des Kaïra, Pattaya, Taxi 5 et Validé, Franck Gastambide vient enfin de révéler qu'il planche sur un blockbuster d'action comme la France en a rarement produit: "Après Validé, j'ai envie de repartir sur une grosse comédie", dévoile-t-il ce mois-ci dans les colonnes de la revue spécialisée Cinémateaser: "Non parce que c'est rentable, mais parce que ça me fait délirer. C'est ça que j'ai envie de faire. Aussi parce qu'en France, on en fait tellement peu (...) Le film que je suis en train de préparer a une ambition internationale."

Article original publié sur BFMTV.com

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