"Eden", "Banana Fish", "Spirale"... la revanche des classiques du manga en librairies

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Couvertures des mangas
Couvertures des mangas

Longtemps synonymes de ventes décevantes, les rééditions de mangas du patrimoine sont en plein boom. Depuis quelques mois, les acteurs clefs du secteur multiplient les rééditions de classiques épuisés (Eden, Banana Fish, Spirale) ou inédits (Destination Terra, Escale à Yokohama).

Les fans ne savent plus où donner du porte-monnaie, et ce phénomène va s'amplifier. D’ici la fin de l’année seront de nouveau disponibles des titres mythiques comme Lone Wolf and Cub de Kazuo Koike et Goseki Kojima, Tomie de Junji Itō, Keiji de Tetsuo Hara, L’École emportée d’Umezz, Yū Yū Hakusho de Yoshihiro Togashi, Dragon Quest: La Quête de Daï de Kōji Inada et Riku Sanjō et Lupin III de Monkey Punch.

Comeback réussi pour Banana Fish

Pour ces titres qui en sont souvent à leur deuxième, voire troisième vie en France, c’est une revanche. Enfin disponibles dans des éditions à la hauteur de leur statut, avec traduction révisée et sens de lecture original, certains goûtent enfin au succès. C’est le cas de Banana Fish (1985-1994), polar de la dessinatrice Akimi Yoshida passé inaperçu au début des années 2000 et dont le premier tirage de 10.000 exemplaires a rapidement été épuisé.

Un succès dû à "l'engouement autour de l’anime Banana Fish", explique Masahiro Choya, éditeur du titre chez Panini. Il vient d’obtenir un succès similaire avec Eden, it’s an Endless World! (1998-2009) de Hiroki Endo, une des pièces majeures de la SF japonaise contemporaine, avec Akira et Evangelion. Le tirage de 6.000 exemplaires a lui aussi été vite écoulé:

"On est très content du résultat. C'est parfois difficile de relancer une série ancienne", commente Masahiro Choya. "Pour Eden, il n’y avait pas d’anime, mais le sujet traité dans le manga est tellement actuel: ça parle de pandémie, de problèmes raciaux et religieux. C’était indispensable de la ressortir."

Introuvable depuis des années, cette œuvre contemplative et violente, à mi-chemin entre le conte philosophique et le récit post-apocalyptique, se déroule dans un monde décimé par un virus mortel et incurable dont l’origine est inconnue. On y suit l’affrontement entre le Nomad, des mercenaires issus de minorités ethniques persécutés, et le Propater, une organisation internationale qui profite de la pandémie pour instaurer un gouvernement fédéral mondial.

"Le raz-de-marée Junji Itō"

La ressortie en mars dernier chez Delcourt de Spirale (1998-1999) et Gyo (2001-2002), deux œuvres majeures de Junji Itō, maître de l’horreur japonais, ont sucité un engouement similaire. "En première semaine, on en a vendu 1.300 exemplaires de chaque", explique Pascal Lafine, éditeur du titre chez Delcourt. Les tirages de 6.000 exemplaires de ces deux titres sont désormais épuisés. Les récentes rééditions d’Osamu Tezuka (Ayako, MW) et Taiyō Matsumoto (Amer Béton, Ping Pong) chez Delcourt ont connu le même succès: "On en a vendu pas mal, c’est ça qui est étonnant."

Pascal Lafine, qui édite les histoires de Junji Itō depuis le début des années 2000, "ne s'attendait pas du tout" à ce revival: "Junji Itō, ce sont des titres avec lesquels j’ai beaucoup souffert. J'en vendais 3.000 sur toute leur vie. Là, j’en ai vendu autant en une semaine." Le retour de Spirale et Gyo est prévu fin mai dans les librairies. "Comme ce sont des livres de luxe, ils sont très durs, et très longs, à fabriquer."

Sullivan Rouad, qui lance le label Mangetsu et s’apprête à rééditer plusieurs titres de Junji Itō dont son chef d’œuvre Tomie (1987-2000) à partir du 7 juillet, s’attend lui aussi à un "raz-de-marée" et prévoit une "importante" mise en place. Pour lui, l’absence de Itō dans les librairies françaises était "blasphématoire", "surtout dans ce moment de redécouverte intense de l’auteur dans le monde": "Il y a une demande", assure-t-il. Ses rééditions de Junji Itō, conçues comme des pléiades, bénéficieront d’appareils critiques et de préfaces de spécialistes, "pour accompagner les lecteurs". Keiji (1990-1993), autre classique signé Tetsuo Hara (Ken le Survivant), suivra chez Mangetsu en septembre, mais sans bonus.

"Le lectorat du manga a beaucoup changé"

Cet engouement soudain pour un type de publication qui peinait à exister il y a encore quelques années est le résultat de la "démocratisation de la lecture de mangas" et d'un marché "dynamique", porté par "un lectorat largement supérieur à celui d’il y a une vingtaine d’années, très curieux et demandeur de nouvelles éditions plus luxueuses", commente Benoît Huot de Glénat.

"Le lectorat du manga a beaucoup changé", complète Sullivan Rouaud. "Il recrute sans cesse parmi les plus jeunes et en même temps les plus vieux ne s'en détournent pas. Tous les formats deluxe sont permis, parce que les lecteurs ont désormais le pouvoir d’achat pour racheter des classiques." En témoigne le succès de Ranma 1/2 de Rumiko Takahashi, œuvre longtemps introuvable au style indémodable qui séduit à la fois les nostalgiques du Club Dorothée et les plus jeunes. Ils pourront se laisser tenter en septembre par un autre de ses titres, Mermaid Forest (1984-1994).

Un succès similaire devrait attendre Destination Terra (1977-1980) de Keiko Takemiya, monument de la SF nippone dont la version française est très attendue. "Je dois avouer qu’il y a un petit mystère là-dedans", réagit Christophe Geldron, directeur éditorial de Naban, qui a obtenu un franc succès l'année dernière avec la réédition du manga Old Boy (1996-1998). "Je pense que c'est lié à son dessin très léché, qui correspond graphiquement à ce qu'on attend d’un manga en France."

Nouvelles exigences des fans de mangas

Prévu le 25 juin, le premier tome de Destination Terra sera édité à 3.000 exemplaires (les tomes 2 et 3 sortent en août et novembre), et proposera "des planches d’une extrêmement grande qualité, pour redonner une jeunesse à l'œuvre, et des illustrations couleurs". Les libraires y croient et Christophe Geldron n'a "jamais eu autant de précommandes sur le site de Naban". Selon lui, un autre phénomène explique cet engouement des éditeurs pour le patrimoine: "les droits à la nouveauté deviennent de plus en plus chers. Le patrimoine est la meilleure option pour un petit éditeur."

Pour Benoît Huot, qui vient de ressortir avec succès chez Glénat Parasite (1988-1994) de Hitoshi Iwaaki, et va proposer à partir du 7 juillet une nouvelle version à la traduction remaniée de L'Ecole emportée (1972-1974) d'Umezz, ces nouvelles éditions obéissent surtout aux nouvelles exigences des fans de mangas, avides de grands formats et attentifs à la qualité du papier employé.

"On avait sorti L'Ecole emportée en bunko, un format plus petit qu’un poche. A l'époque, on pensait que ça plairait aux lecteurs", se souvient-il. "On a depuis constaté que ce format n’était pas forcément optimal, car il était beaucoup trop petit et que les lecteurs préfèrent avoir un confort de lecture." L'échec de sa sortie en 2004 est également sans doute dû au fait que Umezz n’était pas aussi connu que maintenant en France. Le premier tome de la version 2021 de L'Ecole emportée, agrémentée d'une "traduction remaniée", sera disponible le 7 juillet.

Bientôt dans les librairies...

Parmi les rééditions à venir, plusieurs font de l'œil aux fans. En novembre, Delcourt publiera Dragon Quest: La Quête de Daï (1989-1996), qui bénéficiera d'un tirage "assez important": "Ce sera une édition exceptionnelle, avec pour la première fois les pages couleurs", précise Pascal Lafine. En décembre, Panini enchaînera avec Lone Wolf and Cub (1970-1976), dans une édition réunissant trois tomes par volume. Les célèbres couvertures signées Frank Miller devraient disparaître: "On pense que ça va être différent", glisse Masahiro Choya.

2022 devrait aussi être une année importante pour le marché de la réédition. Delcourt devrait enfin pouvoir sortir sa nouvelle version intégrale de Phénix (1968-1988), considéré comme le chef d'oeuvre d'Osamu Tezuka. "C’est un boulot titanesque", confie Pascal Lafine, qui planche sur ce projet en quatre volumes depuis plusieurs années.

"Je veux faire l'édition la plus complète possible", poursuit l'éditeur. "Il existe plein d’histoires que Tezuka a fait soit pour un ami dans le sud du Japon, soit pour des bibliothèques. On essaye de faire une version définitive en reprenant toutes les histoires qui existent! Même chez ses ayants droits ils ont du mal à savoir ce qu’il a fait! C'est prévu pour le premier semestre 2022, parce qu’on a enfin réuni tous les éléments pour faire cette édition exceptionnelle. Il ne nous reste plus qu’à tout assembler ensemble et d'avoir l’accord des ayants droits."

En attendant la ressortie en grande pompe de Phénix, Delcourt publiera en décembre la suite et fin de Dororo (1967-1968), autre titre important de Tezuka qui conte les aventures d'un guerrier devant récupérer les membres de son corps dérobés par des 48 démons. Et Isan Manga vient de sortir deux titres du "Dieu du Manga" datant des années soixante-dix, Ambassador Magma (1966-1967) et Microid S (1973).

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Il reste encore tant de merveilles de la bande dessinée japonaise à découvrir. Ces dernières semaines, plusieurs éditeurs (Mangetsu, Isan Manga) se sont attelés à demander à leurs abonnés sur les réseaux quels titres du patrimoine nippon ils aimeraient voir traduits en français. Quand on voit la profusion de réponses, on se dit que l'âge d'or du manga patrimoine est loin d'être terminé en France.

Article original publié sur BFMTV.com

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