"Dragon Ball": pourquoi la mythique édition "pastel" va disparaître des librairies

·6 min de lecture
L'édition
L'édition

C’est la fin d’une époque: les éditions Glénat cessent à la fin du mois la commercialisation des éditions "pastel" et "double" de Dragon Ball. Pour les fans français du manga d’Akira Toriyama, cette annonce a des allures de tragédie personnelle, tant cette édition aura contribué malgré ses imperfections à initier un large public à une œuvre majeure et plus largement à l'art du manga.

"L’édition 'pastel' est vraiment synonyme de premiers chocs de lecteur, de discussions inoubliables dans la cour de récré et d'envie de dessiner les personnages si attachants de cet univers", estime TheFrenchPhenom, internaute spécialisé dans l'actualité culturelle (BD, manga, japanimation). "A l'instar de Tintin ou Astérix, c'est vraiment la BD indispensable avec laquelle ma génération a appris à lire."

"J'étais littéralement tombé amoureux du tome 42 de cette édition pastel avec le titre Dragon Ball en doré, puisqu'il contenait ce qu'on n'avait pu découvrir à la télévision avec le Club Dorothée. Les combats, les enjeux et la toute fin de l'Arc Majin Boo font de ce tome un de mes plus beaux souvenirs d'enfance!", poursuit Max, co-animateur avec Léo de la chaîne YouTube DBTimes, qui se "trimballait vraiment partout" avec ce tome: "dans la voiture, dans ma famille... voire même au Flunch."

Ludovic Gottigny, contributeur de la revue Animeland et spécialiste de l'histoire du Shônen Jump, où Dragon Ball fut publié entre novembre 1984 et mai 1995, se souvient encore de la découverte des premiers volumes français en 1993: "Il y avait encore relativement peu de choses à se mettre sous la dent à l'époque, et donc très peu de points de comparaison, c'était encore - par bien des aspects - la préhistoire de l'édition de mangas en France."

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

"La disparition de ces témoignages d'une époque révolue, durant laquelle les éditeurs historiques (et Glénat en particulier) ne savaient pas encore trop comment aborder l'objet manga, nous replonge forcément dans nos souvenirs, nous ramène à ces sensations indélébiles de découverte qui vous marquent à jamais. Ce sont évidemment des Madeleines de Proust", poursuit celui qui admet avoir rapidement abandonné ces volumes français pour les éditions japonaises, plus élégantes.

Des éditions "bricolées"

Avec leur sens de lecture occidental, leur absence de jaquettes et leurs traductions souvent approximatives, ces tomes "pastel" et "double" n’ont désormais plus de sens, à une époque où les fans "exigent des éditions au plus proche de la version japonaise", indique Benoît Huot, éditeur chez Glénat.

Pour lui, il s’agit d’une étape logique dans l’histoire de la licence en France, et d’un adieu à une manière archaïque de considérer le manga: "Lorsque ces éditions ont paru en mai 1993, c’était la première fois qu’on publiait du manga. On ne connaissait pas du tout les attentes du lectorat, et on était parti avec un sens de lecture occidental pour ne pas brusquer les habitudes des lecteurs et des lectrices." Le manga étant installé en France depuis trente ans, le lectorat a évolué - et les ventes des "pastel" et "double" n'ont cessé de chuter.

Autre point important: ce format un peu ingrat n'est sans doute plus toléré par la maison d'édition de Dragon Ball, la Shûeisha, connue pour être une des plus redoutables du marché:

"Il y a 30 ans, c'était encore un peu le Far West pour l'édition de mangas en France", rappelle Ludovic Gottigny. "Maintenant, ce sont les maisons d'édition japonaises qui pour ainsi dire imposent les formats. Elles quadrillent tout, vérifient tout, valident le moindre détail et ce processus de validation est réputé pour être particulièrement pénible pour les éditeurs hexagonaux. Dans ce contexte, Glénat ne serait a priori plus en mesure aujourd'hui de sortir des éditions comme celles qui disparaissent aujourd'hui."

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

Si les éditions Glénat ont indiqué dans un communiqué être "ravies" d’avoir pu publier ces volumes "qui auront fait découvrir Dragon Ball à toute une génération", elles estiment qu’il est désormais temps de "rendre hommage à l'art de Toriyama, en ne conservant que leur sens de lecture initial." Il faut dire que cette édition "bricolée" aux couvertures "assez étranges" atténuait la puissance du "découpage exceptionnel de Toriyama", souligne TheFrenchPhenom:

"Certaines illustrations de couvertures et de transition de chapitres n'étaient souvent pas placées au bon endroit dans l'histoire (on pouvait se retrouver avec des illustrations de Bulma avec son look de la saga Namek sur une couverture de l'arc du Ruban Rouge). Le lettrage à la main sur les premiers tomes et la traduction pas toujours fidèle au texte original ne nous dérangeaient pas spécialement à l'époque, mais aujourd'hui, c'est très difficile de se remettre à lire DB dans cette édition 'bricolée'."

"Il ne faut pas oublier que les traductions présentes dans cette première édition pastel n'étaient pas toujours très justes", renchérissent Max et Léo de DBTimes. "Rien que le nom du héros, Sangoku, par exemple, était erroné."

Découvrir dans les meilleures conditions

Passé le 31 mai, une période de six mois est prévue jusqu’au 30 novembre pour permettre aux libraires de rendre leurs exemplaires des éditions 'pastel' et 'double' et d’écouler leurs derniers stocks. À partir du 1er décembre, ces premières éditions de Dragon Ball seront définitivement épuisées.

Les aventures de Goku et de ses amis resteront disponibles en "édition originale" et "Perfect", plus proches de la version japonaise. Des éditions très appréciées des fans, qui auront attendu une décennie pour lire Dragon Ball dans de bonnes conditions et qui ne vont en rien regretter l'arrêt de commercialisation de la collection "pastel":

"La disparition de l'édition pastel n'est pas quelque chose de triste ou de négatif (d'autant qu'elle est toujours présente dans énormément de foyers et de bibliothèques)", insistent Max et Léo. "On gardera, cependant, le souvenir de ce que ces éditions nous ont apporté."

La disparition programmée des Dragon Ball "pastel" permet aussi aux néophytes d'éviter tout malentendu en magasin: "Quand on me demande si j'ai Dragon Ball, je n'ai plus besoin de demander s'il faut la version pastel, la version double, la version japonaise en coffret, la version luxe, ou la dernière version”, s'est ainsi amusé sur Twitter Le libraire se cache en apprenant la nouvelle le mois dernier.

"Mes deux enfants auront la chance de pouvoir découvrir ce titre culte de façon optimale d'emblée", renchérit Ludovic Gottigny, qui trouve cependant "dommage" que Glénat n'attende pas 2023 avant d'annoncer l'arrêt de commercialisation: "C'eût été un joli symbole que de les faire disparaître à l'occasion des 30 ans de l'arrivée du manga Dragon Ball en France... Partir en beauté, en quelque sorte!"

Reste une dernière question: ces éditions "pastel" vont-elles prendre de la valeur avec le temps? "Je ne le crois pas", répond le spécialiste. "Ces volumes ont tout de même été réédités à foison pendant près de 30 ans et ils seront trouvables encore un moment, je pense, sur le marché de l'occasion, que ce soit en ligne, dans les solderies ou chez les bouquinistes. Vu d'aujourd'hui, ces éditions ne disposent pas de qualités intrinsèques suffisantes pour leur conférer une valeur marchande une fois disparues des rayons."

Article original publié sur BFMTV.com