"Doctor Strange", "Matrix"... Les films "méta" peuvent-ils sauver Hollywood de son manque d'inspiration?

Nicolas Cage dans
Nicolas Cage dans

A Hollywood, quand les studios n'ont plus d'idées, ils produisent des œuvres "méta", des films ironiques et cyniques se moquant... du manque d'idées à Hollywood. D'Un talent en or massif à Matrix Resurrections en passant par Space Jam 2, Scream et Top Gun: Maverick (en salles le 28 mai), ce discours métafictionnel est de plus en plus présent dans les blockbusters. "Hollywood fait des films 'méta' comme Marvel fait des films sur les multivers", résume avec humour Mr Meeea, vidéaste pop culture.

Si la définition du film "méta" est assez floue, une chose est certaine: il ne s'agit pas d'une mise en abyme, d'un film dans un film, ou d'un long-métrage se déroulant dans le milieu du cinéma, mais bien d'une fiction qui réfléchit sur son propre statut, explique Vesper, vidéaste pop culture et animatrice de la chaîne YouTube Les Chroniques de Vesper:

"C'est un film qui a conscience de son statut de fiction et qui n'hésite pas à en jouer auprès du spectateur, à travers des auto-références, des parodies ou des enjeux rappelant sa propre histoire. Le cas récent le plus parlant est peut-être Scream, dont les protagonistes font régulièrement appel à leur culture de films d'horreur, tout en étant eux-mêmes poursuivis par un tueur en série à démasquer."

"C'est le film qui explique au spectateur pourquoi il est venu dans la salle", renchérit Mr Meeea. "C'est un film qui adopte le point de vue du scénariste ou du réalisateur sur le film." Autrefois célébrés pour leur originalité (Qui veut la peau de Roger Rabbit?), les films "méta" sont devenus avec le temps le symbole d’un Hollywood en panne d’inspiration, qui a trouvé le bon filon pour ressusciter certaines licences lucratives endormies (Scream) ou offrir un dernier baroud d’honneur à des stars en perte de vitesse (Un talent en or massif avec Nicolas Cage).

Même la France s'y est mis. Michel Hazanavicius fait ce mardi l'ouverture du festival de Cannes avec Coupez!, pastiche de films de zombies. Le réalisateur oscarisé, connu pour son art du détournement, explique à BFMTV la fascination actuelle pour le "méta": "C'est peut-être une crise de la foi", s'amuse-t-il, avant d'ajouter: "Je pratique ça depuis un moment. J'ai toujours été fasciné par ce qu'on appelle la suspension d'incrédulité, cet acte de se rendre au cinéma et de croire ce qu'on vous y raconte. [Le 'méta'], c'est une manière de jouer avec les attentes du spectateur."

Manque cruel d’inspiration

Qu'ils soient réussis ou non, tous ces films "méta" suscitent d’importants débats sur les réseaux sociaux et dans la presse, preuve de l'éclatante réussite du soft power des studios hollywoodiens, décrypte Vesper: "Le public est très souvent demandeur de ce genre de film car les spectateurs, et par extension Hollywood, apprécient de plus en plus les blagues qui brisent le quatrième mur. Par exemple, il suffit de voir tous les clones de Deadpool qui ont suivi son succès."

Même Doctor Strange in the Multiverse of Madness, la dernière production Marvel, a succombé à la tendance. Son réalisateur Sam Raimi, qui fait son grand retour avec cette superproduction, se met en scène à travers son héros piégé dans des multivers. Confronté à des doubles maléfiques de lui-même, le sorcier doit prouver qu'il est différent, et plus pur que les autres. Exactement comme Sam Raimi, qui tente de prouver avec Doctor Strange 2 qu'il peut signer un divertissement populaire et personnel malgré le cahier des charges écrasant de Marvel.

Suite d'un film culte des années 1980, Top Gun: Maverick propose un discours similaire pour mieux célébrer sa star. Rendu obsolète par les drones, mais incapable de décrocher, Maverick (Tom Cruise) est chargé de former une nouvelle génération de pilotes à une mission très dangereuse. Grâce à son aplomb, il triomphera en prouvant que la technologie ne vaut rien face à l'humain. Une allégorie assez transparente de la carrière de Tom Cruise, seul acteur à encore réaliser lui-même ses cascades, presque sans l'aide numérique.

Avec Doctor Strange in the Multiverse of Madness, Coupez! et Matrix Resurrections, Top Gun: Maverick est l'un des rares blockbusters récents à proposer un propos "méta" réellement cohérent avec son propre univers. Car paradoxalement, la majorité de ces films qui se rêvent plus malins que la production habituelle, souffre le plus souvent du même défaut: un manque cruel d’inspiration. Et ils s'appuient trop fréquemment sur des recettes éculées, entre fan service et intrigue décousue.

"Hollywood se fait de l'argent"

Ces films ne parviennent plus à cacher leur médiocrité, souligne Vesper: "Concernant l'art du film dans le film, pour un brillant John McTiernan qui arrive à jouer intelligemment avec un Last Action Hero - désormais culte alors qu'il avait fait un four au box-office - on se retrouve effectivement avec des films plus cyniques, cherchant à tout prix à flatter l'ego du spectateur et à le noyer dans un enchaînement de scènes ni subtiles ni réfléchies."

Sentiment partagé par Mr Meeea, qui voit dans Space Jam: Une nouvelle ère (2021) un cas d’école: "Pendant tout le film, ils te montrent exactement la même chose que tu avais kiffé dans le premier, puis ils t’expliquent pourquoi ce n’est pas bien, et pourquoi ils n'avaient pas envie de faire [ce nouveau film]. Ça m'a énervé, parce que le film existe quand même, et que toi t’as payé ta place pour aller le voir." Et le vidéaste d'ajouter:

"Hollywood se fait de l'argent tout en disant que tous ces films sont nuls. C'est cette vision-là que l'on retrouve dans les nouveaux films 'méta'. Ce sont vraiment devenus des films cyniques, qui te crachent à la gueule. Les studios ne font plus des films pour nous faire rêver, mais pour faire du fric et attirer le public."

"On ne veut plus nous faire rêver"

C'est exactement le propos de Jurassic World (2015), "legacyquel" du classique de Steven Spielberg sorti en 1993: "Comme le dit l'un des personnages, le public a besoin de toujours plus et d'une manière toujours plus spectaculaire. Pourquoi se contenter d'un 'banal' T-Rex quand on peut avoir l'Indominus Rex?" Une interrogation qui souligne à la perfection le cynisme de ce reboot, estime Mr Meeea:

"Le premier Jurassic Park était aussi un film méta. C'est un film sur quelqu'un, Hammond, qui fait un parc d'attractions pour t'en vendre un autre, celui du studio Universal, que l'on voit directement dans le film. Mais dans Jurassic Park, Hammond voulait quand même montrer de vrais dinosaures, pour faire rêver. Dans Jurassic World, on nous explique qu'il faut faire un nouveau dinosaure, parce que le public en a marre des anciens dinosaures. On ne veut plus nous faire rêver, juste nous attirer dans le parc."

Pour le vidéaste, Ready Player One (2018), film de Steven Spielberg qui rend hommage à la pop culture des trente dernières années, propose un discours similaire. "Le film se termine en nous disant que les licences célébrées tout au long du film ne sont pas bien, alors qu'on est venu pour ça à la base!" Dans Un talent en or massif, Nicolas Cage semble lui aussi embarrassé par le poids de sa filmographie dont il n’ose pas réellement se moquer. "Ces films se mordent la queue", dit Mr Meeea. "Ils restent en circuit fermé."

Risque de surinterprétation?

Dans la lignée de Jurassic World, beaucoup de ces œuvres "méta" se déroulent dans les arcanes de grandes entreprises, voire à l'intérieur même des studios qui les produisent. Space Jam 2 offre ainsi une plongée au sein des serveurs de Warner Bros., où LeBron James va affronter dans un tournoi de basket les héros du catalogue du studio. Matrix Resurrections, de son côté, évoque le département jeu vidéo de la Warner.

"Le cinéma est juste une toute petite partie de l'activité des grands conglomérats qui ont racheté les studios hollywoodiens dans les années 1990. Ils tournent le plus souvent autour de la communication", indique Mr Meeea. "Ces films nous proposent d'entrer dans un univers en multipliant les références aux films du catalogue du studio qui les produit. Ils utilisent leur fond de catalogue pour en faire un produit."

La critique ne surinterprète-t-elle pas ces films qui restent de l’avis de tous sans grand intérêt cinématographique? "Cela dépend des films, mais certaines fois c'est vraiment exagéré", estime Vesper, avant de citer l’exemple de la dernière trilogie de Star Wars, dont la production souvent chaotique a suscité beaucoup de fantasmes dans la presse et chez les fans, persuadés de voir dans certaines scènes un règlement de comptes entre les réalisateurs des épisodes VII et VIII.

Bien que personne à Hollywood ne soit dupe du rôle de ces films "méta", il n'y a aucune raison de les voir disparaître, poursuit Vesper: "À l'image des suites et des franchises sans fin, le méta film suit évidemment cette logique. La plupart d'entre eux sont des succès, pourquoi s'en priver? Le phénomène ne risque pas de s'atténuer pour le moment, vu la crise que le cinéma en salles traverse depuis la covid et la démocratisation des films en SVOD."

L'avenir reste encourageant. Si Un talent en or massif avec Nicolas Cage n'a pas répondu à toutes ses promesses, le très attendu film de science-fiction Everything Everywhere All At Once, qui plonge Michelle Yeoh dans différents multivers, devrait proposer un spectacle méta mémorable. "Le film a l'air très cool", s'enthousiasme Mr Meeea. "Les multivers représentent différentes versions de Michelle Yeoh dans ses films. Ce film devrait être plus intéressant que les autres films méta sortis récemment." Par chance, il vient de décrocher un distributeur français et sortira dans les salles cet été.

Article original publié sur BFMTV.com

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