Damien Abad: sa sortie du gouvernement va-t-elle créer un précédent ?

Damien Abad n'est pas reconduit dans le nouveau gouvernement d'Élisabeth Borne de juin 2022. - AFP
Damien Abad n'est pas reconduit dans le nouveau gouvernement d'Élisabeth Borne de juin 2022. - AFP

C'était la crainte du Palais: que la sortie de Damien Abad créée une jurisprudence. Alors qu'il suivait comme précepte la présomption d'innocence, l'Élysée, poussé par sa Premiere ministre, ose un pas de côté en évinçant le ministre des Solidarités, de l'Autonomie et des Personnes handicapées du nouveau gouvernement.

Quatre femmes l'accusent en effet de viol, de tentative de viol ou d'agressions sexuelles depuis son arrivée fin mai avenue Duquesne et une enquête a été ouverte. Cette décision de l'Élysée n'augure pas pour autant un changement de méthode sur son traitement de violences sexuelles et sexistes.

"Il n'y aura pas de précédent Abad", affirme l'éditorialiste politique Christophe Barbier à BFMTV.com.

L'Élysée défend une décision de "sérénité"

Pas question pour le gouvernement de justifier la non-reconduction de l'élu de l'Ain autrement que par un souci d'apaisement.

Immédiatement après le remaniement, les éléments de langage axés sur le temps nécessaire à l'ex-ministre pour se consacrer à sa défense abondent. Du compte-rendu du premier Conseil des ministres aux plateaux de télévision, on invoque un retour au calme.

"Les conditions de sérénité n'étaient plus présentes, qui permettaient à un ministre qui porte, dans son portefeuille, toutes les politiques de solidarité, d'exercer pleinement ses fonctions", a ainsi justifié Olivier Véran lundi, au pupitre du porte-parolat pour la première fois.

"Ça aurait été l'exposition aux foudres du Parlement à chaque rentrée" et "beaucoup d'investissement en temps pour qu'il puisse assurer sa défense", explique le remplaçant d'Olivia Grégoire.

"Il faut que l'ancien ministre se concentre pleinement à sa défense (...) Il faut que la justice se fasse avec sérénité", ajoute la député des Hauts-de-Seine et porte-parole de Renaissance, Prisca Thévenot.

L'opposition, en particulier les écologistes, avaient déjà prévenu qu'ils ne laisseraient pas de répit au ministre des Solidarités: "On va faire tellement de bruit que ça va être un cauchemar pour lui", avait déclaré Sandrine Rousseau au soir du second tour des législatives.

Le pas en plus de Borne

L'interview d'Élisabeth Borne publiée ce mercredi dans Elle aurait pu laisser planer un doute sur un changement de doctrine de l'Élysée. Jusqu'à maintenant, le Palais conservait ses ministres à condition qu'ils ne soient pas condamnés.

Après avoir rappelé qu'il "est essentiel que la parole des femmes se libère, et qu’elles portent plainte", la Première ministre a dépassé la ligne fixée par Emmanuel Macron et d'autres cadres de la macronie:

"Il y a des comportements que l’on n’a pas envie de voir (...) La justice doit pouvoir se prononcer" mais "un certain nombre de témoignages méritent d’être pris en compte", a-t-elle expliqué dans un léger changement de rhétorique.

"Je pense que l’on n’attend pas simplement des hommes politiques ou des responsables qu’ils ne soient pas pénalement répréhensibles. On attend d’eux qu’ils soient exemplaires. Il faut que chacun prenne conscience que le monde a changé, et heureusement", a-t-elle également estimé.

Darmanin? Circulez, y'a rien à voir

Des mots qui ont irrémédiablement poussé observateurs et journalistes à regarder du côté de Beauvau. À sa tête, Gérald Darmanin a, lui, été accusé par deux femmes d’avoir profité de sa position dominante d’élu pour obtenir des faveurs sexuelles.

Le premier dossier pour "viol" a été relancé par la justice en 2020 après une nouvelle plainte. Le parquet de Paris a requis un non-lieu par réquisitoire définitif en janvier dernier. Tandis que le second pour "abus de faiblesse" a été classé sans suite en 2018.

Sur notre antenne ce mardi, le ministre de l'Intérieur juge "la comparaison" entre lui et l'ex-ministre des Solidarités "très déplacée". "Il y a quatre décisions de justice qui m'ont été favorables", se défend-il après avoir affirmé que la présomption d'innocence était "le fondement de notre démocratie".

La majorité bloque tout parallèle à faire avec d'autres situations. Certains n'hésitent pas, même, à souhaiter le retour au gouvernement de Damien Abad, à l'instar du député-maire de Poissy, Karl Olive:

"Ce qui arrive aujourd'hui à Monsieur Abad est dégueulasse. Il est jugé par le tribunal populaire avant la vrai justice. S'il a fauté, il sera condamné, s'il n'a pas fauté, j'espère que Madame Borne et Monsieur Macron réintégreront Monsieur Abad", fustige le député LaREM dénonçant en cœur avec Gérald Darmanin, le "tribunal médiatique".

Dans l'ère du sur-mesure et du subjectif

Le transfuge LR accusé par quatre femmes différentes de violences sexuelles et visé par une enquête sort par la porte du remaniement sans démissionner. François de Rugy en 2019, acculé par des accusations de dépenses excessives et d'occupation d'un logement social démissionne à l'inverse (deux rapports distincts du gouvernement puis de l'Assemblée lui rendront finalement justice).

Éric Dupond-Moretti visé par un procès pour prises illégales d'intérêt a été confirmé hier au gouvernement. Gérald Darmanin visé par une plainte pour viol en 2017 avait été nommé à l'Intérieur lors du premier mandat de Macron. Puis, après un non-lieu début 2022, conforté au gouvernement Borne I. Il voit désormais son portefeuille élargi dans le gouvernement Borne II.

Chrysoula Zacharopoulou, qui fait l'objet de trois plaintes pour des violences perpétrées dans l'exercice de sa profession de gynécologue, est maintenue. L'éditorialiste Christophe Barbier observe une politique de l'Élysée "au cas par cas".

"On est entré dans l'ère du sur-mesure", analyse-t-il pour BFMTV.com

Et dans une ère de "subjectivité", ajoute-t-il considérant que l"'exemplarité" évoquée par la Première ministre dans Elle mériterait "une définition plus claire". "L'idée d'exemplarité n'est pas la même selon que l'on s'appelle Alice Coffin ou Jean-Marie Le Pen", constate-t-il.

Une décision qui "repose sur le courage des victimes"

S'il y a un suivant au cas Damien Abad, son sort dépendra de son poste, du nombre d'accusations, de son poste et de son poids politique. Le ministre des Solidarités ne pesait pas grand-chose politiquement. "Il est haï par les LR, il n'en a pas ramené à la majorité, son cabinet s'est constitué dans la douleur..." énumère l'éditorialiste, "Darmanin, plus stable politiquement, ne bouge pas", compare-t-il.

L'Observatoire des violences sexistes et sexuelles qui avait effectué un signalement à la majorité et aux Républicains, avant la nomination de Damien Abad aux Solidarités souligne "l'absence de doctrine" et demande au gouvernement de préciser sa ligne.

"La lutte contre les violences sexuelles et sexistes ne peut pas reposer uniquement sur le courage des victimes qui osent prendre la parole, sur la détermination des associations féministes et le sérieux de la presse", déplore l'organisation pour BFMTV.com.

"Il aura fallu attendre six semaines après la nomination de Damien Abad, des enquêtes de presse fouillées, de nombreuses victimes, de nombreux témoins, pour défaire une décision qui n’aurait jamais dû être prise", dénonce-t-il. L'Observatoire juge "consternante" la façon dont l'affaire Abad a été traitée par l'exécutif, "sans la moindre marque de soutien ni d’empathie pour les victimes".

À gauche, on grince des dents: "il faut donc quatre victimes ayant parlé publiquement pour qu’une personne ne soit pas promue ministre", dénonce la sénatrice écologiste Mélanie Vogel. Pour la députée LFI Danielle Simonnet, il n'aurait surtout "jamais dû être nommé".

Article original publié sur BFMTV.com