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D’écoresponsable, je suis passé à infréquentable

Que vous viviez de près ou de loin le réchauffement climatique, vous pouvez ressentir de l'éco-anxiété.
WESTEND61 VIA GETTY IMAGES Que vous viviez de près ou de loin le réchauffement climatique, vous pouvez ressentir de l'éco-anxiété.

ENVIRONNEMENT - Jusqu’alors tout se passait bien. On trouvait même plutôt touchante ma préoccupation pour l’environnement, la planète qui crame, la destruction de la vie, tout le truc écolo quoi. Ça avait un petit côté pittoresque assez amusant à table. Et puis c’était mignon, j’en parlais même dans mon magazine pour les jeunes. Et ça c’est sympa. Mais très vite, je suis devenu lourd. Alors OK, je sais bien qu’il ne faut pas braquer les gens, ne pas faire de morale, ne pas être anxiogène, tout ça, tout ça… Mais bon, les rapports du GIEC tombaient les uns après les autres et tout le monde s’en foutait, alors conserver son petit ton lénifiant pour ne brusquer personne (pauvres petites choses fragiles) pendant que tout le monde réservait des Paris-Dubaï sur des iPhone 23, ça devenait compliqué.

Instagram, véritable destination voyage

Tout a vraiment déraillé quand le marronnier des vacances est revenu. Et que le bombardement a repris. Un feu nourri de destinations dûment validées par les pages tendances des magazines. D’abord une rafale de classiques estivaux : Grèce, Croatie, Espagne, Italie… Avant un tapis de bombes plus exotiques : Punta Cana, Réunion, Maldives… Et puis les armes de destruction massive : Laponie, Tanzanie, Japon, États-Unis, Thaïlande… Avec bien sûr, des dizaines de vols intérieurs, comme autant de sous-munitions, pour souffler quelques jours sur une plage paradisiaque ou instagrammer un rare trésor architectural. Car Instagram est bien souvent la véritable destination du voyage. Mais passons. Ce n’est pas en persiflant la quête des petits cœurs, des pouces levés ou des appréciations admiratives de demi-inconnus que je suis devenu infréquentable.

Khmer vert pourfendeur de liberté

Non, mon excommunication a commencé quand, saoulé par les vapeurs de kérosène, ça a débordé, presque malgré moi, dans le plus pur style Khmer vert pourfendeur de liberté : « En gros, ça doit être 50 ans d’empreinte carbone. Enfin je veux dire si on voulait garder une planète habitable hein. Si le projet est un suicide collectif en revanche, là on est sur la bonne trajectoire. »

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Alors quand tu dis ça, tu deviens instantanément l’emmerdeur. Des regards se croisent mais tous évitent le tien. Des yeux se lèvent au ciel. Des soupirs sont à peine retenus. Tout se passait pourtant bien. Plus tôt, on avait même pleurniché tous ensemble sur les mégas feux qui dévastent la planète, les sécheresses qui ruinent les agriculteurs, les mignons petits koalas qui brûlent avec la forêt australienne et les températures insupportables de l’été (« heureusement, il y a une bonne clim au bureau »). Mais là, tu as tout gâché. Un silence gêné s’installe. Personne ne te répond.

Les règles sont simples : on n’en parle pas !

Il faut dire qu’ils ne peuvent plus vraiment contester le truc maintenant, je veux dire le réchauffement, l’origine humaine et la destruction méthodique de la vie. Tout ça est parfaitement documenté et il n’y a plus que les très très gros cons qui s’y risquent encore. Et aucun de tes proches n’a envie d’être rangé dans cette case-là. Donc tu as mis sur la table une question dont personne ne veut, qu’on évite soigneusement quand on sait se tenir. Mais tu ne sais pas te tenir. Les règles sont pourtant simples. En fait, il n’y en a qu’une : on n’en parle pas ! Ça ne se fait pas ! Voilà pourquoi personne ne te répond et que tout le monde évite de croiser ton regard. Tu te souviens du tonton raciste que tout le monde faisait semblant de ne pas entendre lors des déjeuners dominicaux, pour ne pas créer d’esclandre ? Eh bien c’est toi maintenant. Eh oui, c’est toi l’emmerdeur. Et c’est toi qui finis par te sentir gêné devant ce silencieux malaise que tu as engendré.

C’est toi qui flingues les dîners, c’est toi qui casses l’ambiance !

Et là, on touche vraiment à la beauté de la chose. On est en train de massacrer notre avenir commun (celui de tes enfants quand même, ce n’est pas rien !) et le présent d’une bonne partie de l’humanité (qui crève déjà de sécheresse et de famine), mais c’est toi qui dois te sentir gêné d’avoir le mauvais goût d’en parler. C’est toi qui flingues les dîners. C’est toi qui casses l’ambiance. C’est toi l’emmerdeur. Pas ceux qui veulent continuer à défoncer la planète sans être dérangés. Non, eux sont du côté des gens sérieux. Bien élevés. L’emmerdeur c’est toi. Spectaculaire retournement. Splendide. Magnifique.

Ouf, on s’était inquiété pour rien !

Si tu es honnête, tu peux reconnaître qu’au début, quand tu étais encore vaguement fréquentable, il y avait parfois un argument à la con, genre « l’avion vert », pour essayer de te calmer et montrer qu’on était ouvert à la discussion. On allait inventer une technologie, la semaine prochaine parce que c’est urgent. Puis on fabriquerait des dizaines de milliers d’avions verts, en éventrant les derniers sols de la planète pour en extraire des millions de tonnes de matériaux qui se raréfient. Des centaines de millions de passagers pourraient continuer à vomir des milliards de jolis paysages filtrés sur Instagram. Et tout serait réglé. Ouf, on s’était inquiété pour rien !

On veut bien pleurnicher sur les koalas mais pas touche à Punta Cana !

Comme ça ne tient pas très longtemps, on passait vite à « Et la Chine, on pèse quoi à côté ? » ou « Et Bolsonaro alors ? »… Car l’important était de balancer vite n’importe quel argument qui permette de ne pas interroger nos comportements, de ne rien remettre en cause. Et toi, qui débutais ta carrière d’emmerdeur des dîners, encore un peu naïf, tu réalisais alors qu’il n’avait jamais été question d’étudier véritablement le problème soulevé par les scientifiques. Le préalable, le postulat de départ, avait toujours été que rien ne doit changer, qu’il ne faudra renoncer à rien. Jamais. On veut bien pleurnicher sur les koalas mais pas touche à Punta Cana ! Et puis les pauvres n’ont qu’à continuer à faire le boulot. Déjà, ils ne prennent pas l’avion, c’est un bon début.

30 avions par an mais pipi sous la douche

Alors sur la disqualification ultime, « ça suffit de nous faire la morale » rappelons qu’il n’y a aucune morale là-dedans. Seulement de la physique. Des milliers de scientifiques qui nous supplient de freiner depuis 30 ans en nous décrivant millimétriquement les catastrophes qui commencent déjà à se produire. Je pourrais mettre tous les liens mais bon, puisque personne ne veut les lire… Moi je les aime mes proches bien sûr, je ne suis pas mieux qu’eux et je suis le premier embêté si je casse l’ambiance. Mais comment on fait ? Il paraît que c’est contre-productif d’emmerder le monde mais est-ce qu’il est possible ne pas en parler du tout ? Regarder ailleurs pendant que la maison brûle ? Prendre 30 avions par an mais faire pipi sous la douche ? Désolé encore si les dîners sont moins sympas quand je rechigne à m’extasier devant les clichés des splendeurs de Mesa Verde, du mont Fuji ou de la plage de Ko Phi Phi. C’est juste que la perspective du monde pourri dans lequel pourraient vivre mes enfants commence vraiment à gâcher le paysage.

Ce témoignage, initialement publié sur le compte Facebook de Pierre Gabownik, a été reproduit sur Le HuffPost avec son accord.

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